‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 107 sur 231 · ÉPITAPHE D'UN CHAT · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE D'UN CHAT

Maintenant le vivre me fasche ' Et à fin, Magny, que tu sçaches Pourquoy je suis tant esperdu.

Ce n'est pas pour avoir perdu Mes anneaux, mon argent, ma bourse, Et pourquoy est-ce donques? pource Que j'ay perdu, depuis trois jours.

Mou bien, mon plaisir, mes amours ; Et quoy 1 ô souvenance grève 1 A peu que le cœur ne me crevé Quand j'en parle ou quand j'en escrils :

C'est Belaud, mon petit chat gris, Belaud, qui fut, par aventure.

Le plus bel œuvre que nature Peit oncen matière de chats:

G'estoit Belaud la mort aux rats, Belaud, dont la beauté fut telle Qu'elle est digne d'estre immortelle.

Donques Belaud, premièrement, Ne fut pas gris entièrement, Ny tel qu'en France on le voit naistre.

Mais tel qu'à Rome on les voit estre, Couvert d'un poil gris argentin.

Ras et poly comme satin Couché par ondes sur l'eschine, Et blanc dessus comme un ermine:

Petit museau, petites dents, Yeux qui n'estoyent point trop ardents.

Mais desquels la prunelle perse Imitoit la couleur diverse Qu'on voit en cest arc pluvieux Qui se courbe au travers des cieux :

La teste à la taille pareille ; Le col grasset, courte l'oreille, Et dessous un nez ebenin Un petit mufle lyonnin.

Autour duquel estoit plantée Une barbelette argentée.

Armant d'un petit poil folet Son musequin damoiselet.

Jambe gresle, petite patte Plus qu'une moufle délicate.

Sinon alors qu'il desguainoit Cela dont il esgratignoit :

La gorge douillette et mignonne»

La queue longue à la guenonne, Mouchetée diversement D'un naturel bigarrement:

Le flanc haussé, le ventre large, Bien retroussé dessous sa charge.

Et le dos moyennement long, Vray Sourian, s'il en fut onq*.

Tel fut Belaud, la gente beste, Qui, des pieds jusques à la teste, De telle beauté fut pourveu.

Que son pareil on n'a point veu, quel malheur 1 ô quelle perte.

Qui ne peut estre recouverte 1 quel deuil mon ame en reçoit 1 Vrayment la mort, bien qu'elle soit Plus fière qu'un ours, l'inhumaine.

Si de voir elle eust prit la peine Un tel chat, son cœur endurcy En eust eu, ce croy-je, mercy :

Et maintenant ma triste vie Ne hayrait de vivre Tenvie.

Mais la cruelle n'avait pas Gousté les foUastres esbas De mon Belaud, ny la souplesso De sa gaillarde gentillesse.

Soit qu'il sautast, soit qu'il gratast, Soit qu'il toumast, ou voltigcast

JOAGHIM DU BELLAY. 55

D'un tour de chat, ou soit encores Qu'il print un rat, ot or' et ores Le relascbant pour quelque temps S'en donnast mille passetemps;

Soit que d'une façon gaillarde; Avec sa patte fretillarde, Il se frotast le musequin; Ou soit que ce petit coquin, Privé, sautelast sur ma couche.

Ou soit qu'il ravist de ma bouche La viande sans m'outrager.

Alors qu'il me voyoit manger; Soit qu'il feist en diverses guises Mile autres telles mignardises.

Mon Dieu, quel passetemps c'estoit Quand ce Belaud virevoltoit, FoUastre, autour d'une pelotte 1 Quel plaisir quand sa teste sotte, Suyvant sa queu6 en mille tours, D'une roue imitolt le cours 1 Ou quand, assis sur le derrière.

Il s'en faisoit une jartière, Et, monstrant l'estomac velu De panne blanche crespelu, Sembloit, tant sa trongne estoit bonne, Quelque docteur de la Sorbonne I Ou quand alors on l'animoit, A coup de patte il escrimoit, £t puis appaisoit sa cholère Tout soudain qu'on luy faisoit chère*.

Belaud n'estoit point malplaisant, Belaud n'estoit point mal-faisant.

Et ne feit onc plus grand dommage Que de manger un vieux frommage, Une linotte et un pinson Qui le faschoyent de leur chanson.

« Mais quoy 1 Magny, nous mesmes hommes, « Parfaits de tous points nous ne sommes. •

Belaud n'estoit point de ces chats Qui nuict et jour vont au pourcbas.

N'ayant soucy que de leur panse :

U ne faisoit si grand' despense.

Mais estoit sobre à son repas Et ne mangeoit que par compas.

Belaud estoit mon cher mignon, Beïaud estoit mon compagnon, A la chambre, au lict, à la table.

Belaud estoit plus accointabie Que n'est un petit chien friand, Et de nuict n'alloit point criand Comme ces gros marcouz terribles, En longs myaulements horribles.

Que pleust à Dieu, petit Belon, Que j'eusse l'esprit assez bon, De pouvoir en quelque beau style Blasonner ta grâce gentile, D*un vers aussi mignard que toy :

Belaud, je te promets ma foy.

Que tu vivrois, tant que sur terre Les chats aux rats feront la guerre.

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