SONNETS
Si nostre vie est moins qu'une journée En l'Eternel, si Tan, qui fait le tour, Chasse nos jours sans espoir de retour.
Si périssable est toute chose née;
Que songeà-tu, mon ame emprisonnée?
Pourquoy te plaist l'obscur de nostre jour»
Si^ pour voler en un plus cher séjour, Tu as au dos l'aile bien empennée?
Là est le bien que tout esprit désire, Là le repos où tout le monde aspire.
Là est l'amour, là le plaisir encore :
Là, 6 mon ame', au plus haut ciel guidée.
Tu y pourras recognoistre l'idée
De la beauté qu'en ce monde j'adore.
Comme souvent des prochaines fougères Le feu s'attache aux buyssons, et souvent, Jusques aux bleds, par la fureur du vent, Pousse le cours de ses flammes légères ;
Et comme encor ces flammes passagères Par tout le bois traînent, en se suyvant.
Le feu qu'au pied d'un chesne auparavaiT, Avoyent laissé les peu cautes bergères ;
Ainsi Tamour d'un tel commencement Prend bien souvent un grand accroissement :
Il vaut donc mieux ma plume icy contraindra
Que d'imiter. un homme sans raison.
Qui, se jouant de sa propre maison, Y met un feu qui ne se peut esteindre.
Voyez^ amants, comment ce petit dieu Traicte nos cœurs. Sur la fleur de mon aage, Amour tout seul regnoit en mon courage^ Et n'y avoit la raison point d,e lieu.
Puis, quand cest aage, augmentant peu à peu, Vint sur ce poinct où l'homme est le plus sage, D'autant qu'en moy croissoient sens et usage^ D'autant aussi décroissoit ce doux feu.
Ores, mes ans tandans sur la vieillesse (Voyez comment la raison nous délaisse).
Plus que jamais je sens ce feu d'Amour.
L'ombre au matin nous voyons ainsi croistre^ Sur le midy plus petit apparoistre, Puis s'augmenter devers la fin du jour.
Heureux qui, comme Ulysse^ a fait un beau voyage, Ou comme cestuy là'qui conquist la Toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison. Vivre entre ses parents le reste de son aagel
Quand revoiray-je, hélas! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray- je le clos de ma pauvre maison Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage?
Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeux. Que des palais romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur, me plaist l'ardoise £ne.
ÉCRIVAINS ou XVI* SIÈCLE. 4
Plus mon Loyre gaulois, que le Tybre latin, Plus mon petit Lyre, que le mont Palatin Et plus que Pair marin, la douceur angevine.
Cfestoit ores, c'estoit qu'à moy je devois vivre. Sans vouloir estre plus que cela que je suis, Et qu'heureux je devois de Ce peu que je puis, Vivre content du bien de la plume et du livre.
Mais il n'a pieu aux dieux me permettre de suyvre Ma jeune liberté, ny faire que depuis Je VQsquisse aussi franc de travaux et d'ennuis, Gomme d'ambition j'estois franc et délivre.
Il ne leur a pas pieu qu'en ma vieille saison Je sceusse quel bien c'est de vivre en sa maison De vivre entre les siens, sans crainte et sans envie.
Il leur a pieu; helas 1 qu'à ce bord estranger Je veisse ma franchise en prison se changer.
Et la fleur de mes ans en l'hyver de ma vie.
Flatter un créditeur, pour son terme allonger, Courtiser tm banquier, donner bonne espérance^ Ne suivre en son parler la liberté de France Et pour respondre un mot, un quart d'heure y songer :
Ne^gaster sa santé par trop boire et manger.
Ne faire sans propos une folle despence.
Ne dire à tous venans tout cela que l'on pense^ Et d'un maigre discours gouverner l'étranger.
Gognoistre les humeurs, cognoistre qui demand , Et d'autant que l'on a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que l'on ne soit repris :
Vivre avecques chascun, de chascun faire compte . Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte), Tout le bien qu'en trois ans à Rome j'ay appris;
Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tuyau se hérisse en espic florissant, L'espic jaunit en grain, que le chaud assaisonne;
Et comme en la saison le rustique moissonne Les ondoyans cheveux du sillon blondissant, Les met d'ordre^en javelle, et du blé jaunissant, Sur le champ dépouillé, mille gerbes façonne ;
Ainsi^ de peu à peu, creut l^mpire romain, Tant qu'il fut despouillé par la barbare main Qui ne laissa de iuy que ces marques antiques
Que chacun va pillant : comme on voit le gleneuf » Cheminant pas à pas, recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.
Gomme on passe en esté le torrent, sans dangef , Qui souloit en hyver estre roy de la plaine, Et ravir par les champs, d'une fuite hautaine. L'espoir du laboureur et l'espoir du berger ;
Comme on voit les couards animaux outrager Le courageux lyon gisant dessus l'arène, Ensanglanter leurs dents, et, d'une audace vaine, Provoquer l'ennemy qui ne se peut venger;
Et comme devant Troye on vit des Grecs encor Braver les moins vaillîans autour du corps d'Hector Ainsi ceux qui jadis souloyent, à teste basse,
Du triomphe romain la gloire accompagner^ Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace, Et osent les vaincus les vainqueur^ dédaigner.
Tdy» 4ui de Rome, émerveillé, contemples L'antique orgueil qui menassoit les cieux.
Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,
Juge, en voyant ces ruynes si amples. Ce (fu'a rongé le temps injurieux.
Puis qu'aux ouyriers les plus industrieux Ces vieux fragmens encor servent d'exemples.
Regarde après, comme, de jour en jour, Rome, fouillant son antique séjour.
Se rebatist de tant d'œuvres divines :
Tu jugeras, que le Démon romain S'efforce encor, d'une fatale main, Ressusciter ces poudreuses ruynes.
Esperez-vous que la postérité Doyve, mes vers, pour tout jamais vous lire?
Esperez-vous que l'œuvre d'une lyre Puisse acquérir telle immortalité?
Si sous le ciel fust^quelque éternité.
Les monuments que je vous ay fait dire, Non en papier, mais en marbre et porphyre, Eussent gardé leur vive antiquité.
Ne laisse pas toutefois de sonner.
Luth, qu'Apollon m'a bien daigné donner,
Car, si le temps ta gloire ne desrobe.
Vanter te peux, quelque bas que tu sois.
D'avoir chanté, le premier des François, L'antique honneur du peuple à longue robbo*.
eux RUSTIQUES D'UN VANNEUR DE BLED AUX VENTS.
A vous, trouppe légère.
Qui d'aile passagère Par le monde volez, Et d'un siflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement esbranlez^
J'offre ces violettes, Ces lis et ces fleuretteS| Et ces roses icy.
Ces merveillettes roses.
Tout fireschement écloses, Et ces œillets aussi.
De Yostre douce haleine Kvantez ceste plaine, Evantez ce séjour :
Ce pendant que j'ahanne A mon blé que je ranne A la chaUur du jour.