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LE JUGEMENT DERNIER

Mais quoy 1 c'est trop chanté, il faut tourner les yeux, Esblouys de rayons, dans le chemin des cieux. C'est fait; Dieu vient régner; de toute prophétie Se void la période à ce poinct*accomplie.

La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux Naissent des enterrez les visages nouveaux :

AGRIPPA D*AUBIGNÊ. 91

Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places. Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces. Icy les fondemens des chasteaux rehaussez Par les ressuscitons promptement sont percez ; Icy un arbre sent des bras de sa racine Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine; Là l'eau trouble bouillonne, et puis, s'esparpillant. Sent en soy des cheveux et un chef s'esveillant. Comme un nageur venant du profond de son plonge, Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.

Voicy le fils de Thomme et du grand Dieu le fils, Le voicy arrivé à son terme prefix.

Des- jà l'air retentit et la trompette sonne, Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne; Les vivans sont saisis d'un feu de mouvement. Ils sentent mort et vie en un prompt changement; En une période ils sentent leurs extrêmes.

Us ne se trouvent plus eux-mesmes comme eux-mesmes : Une autre volonté et un autre sçavoir Leur arrache des yeux le plaisir de se voir; Le ciel ravit leurs yeux ; des yeux premiers l'usage N'eust peu du nouveau ciel porter le beau visage. L'autre ciel, l'autre terre ont cependant fui*; Tout ce qui fut mortel se perd esvanoui.

Les fleuves sont séchez, la grand mer se desrobe ; Il falloit que la terre allast changer de robe. Montagnes, vous sentez douleurs d'enfantemens ; Vous fuyez comme agneaux, ô simples eslemens I ^Cachez-vous, changez-vous; rien mortel ne supporte La voix de l'Ëtemel, sa voix puissante et forte. Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux S'est tiré à l'escart, il s'est armé de feux ; Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ; L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges. Tout l'air n'est qu'un soleil ; le soleil radieux N'est qu'une noire nuict au regard de ses yeux*; Car il brusle le feu, au soleil il esclaire.

Le centre n'a plus d'ombre et ne fuit sa lumière.

Un grand ange s'escrie à toutes nations :

c Venez respondre icy de toutes actions 1 L'Etemel veut juger. » Toutes âmes venues Font leurs sièges en rond en la voûte des nues, Et là les cherijd)ins ont au milieu planté Un throsne rayonnant de saincte majesté :

Il n'en sort que merveille et qu'ardente lumière.

Le soleil n'est pas faict d'une estoffe*si claire;

L'amas de tous vivans en attend justement

La désolation ou le contentement.

Les bons du Sainct-Esprit sentent le tesmoignage,

L'aise leur saute au cœur et s'espand au visage :

Car, s'ils doivent^beaucoup. Dieu leur en a faict don:

Ils sont yestus de blanc et lavez de pardon.

tribus de Juda ! vous estes à la dextre,

Edom, Moab, Agar, tremblent à la senestre ;

Les tyrans, abattus, pasles et criminels,

Changent leurs vains honneurs aux tourmens éternels.

Ils n'ont plus dans le front la furieuse audace ;

Ils souffrent en tremblant l'impérieuse face,

Face qu'ils ont frappée, et remarquent assez*

Le chef, les membres saincts qu'ils avoient transpercez.

Ils le virent lié, le voicy les mains hautes;

Ces sévères sourcils viennent conter leurs fautes.

L'innocence a changé sa craincte en majestés.

Son roseau en acier trenchant des deux costés.

Sa croix au tribunal de présence divine.

Le Ciel l'a couronné, mais ce n'est plus d'espine :

Ores viennent trembler à cet acte dernier

Les condamneurs aux pieds du juste prisonnier.

Voicy le grand héraut d'une estrange nouvelle,

Le messager de mort, mais de mort éternelle.

Faisons paix avec Dieu pour la faire avec nous ; Soions doux à nous-mesm', et le ciel sera doux; Ne tyrannisons point d'envie nostre vie.

Lors nul n'exercera dessus nous tyrannie , Osions les vains soucis; nostre dernier souci Soit de parler à Dieu en nous plaignant ainsi :

« Tu vois, juste vengeur, les fléaux de ton Église, Qui, par eux mise en cendre et en masure*mise, A, contre tout espoir, son espérance en toy.

Pour son retranchement, le rempart de la foy.

« Tes ennemis et nous sommes égaux en vice, Si, juge, tu te sieds en ton lict de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfans ou d'ennemis^ Et ce choix est celuy que ta grâce y a mis.

AGRIPPA DAUBIGNÈ. 93

« Si td leur fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes; Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mêmes ; • Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux; Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous. « Cette bande meurtrière à boire nous convie. Le vin de ton courroux boiront-ils pour la lie? Ces verges qui sur nous s'esgayent, comm' au jeu, Sales de uostre sang, vont-elles pas au feu ? « Cbastie en ta douceur, punis en ta furie L'escapade aux aigneaux, des loups la boucherie ; Distingue pour les deux (comme tu Tas promis) La verge à tes enfans, la barre aux ennemis.

« Veux-tu longtemps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemi? N'es-tu seigneur* du monde, Toy, Seigneur, qui abbas, qui blesses, qui guéris. Qui donnes vie et mort, qui tue et qui nourris ? [veilles

« Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand'mer- Quand tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles? Leurs mains ne servent plus qu'à nous persécuter ; Ils ont tout pour Satan, et rien pour te porter*. « Sion ne reçoit d'eux que refus et rudesses : Mais B^bel les rançonne et pille leurs richesses; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Honstrent l'or aux enfers et les neiges aux cieux. « Les. temples du payen, du Turc, de l'idolastre, Haussent dedans le ciel et le marbre et l'albastre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A basti tout le monde et n'y est pas logé 1

«Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hirondelles; On dresse quelque fuye aux simples colombelles, Tout est mis à l'abri par le soin des mortels, • Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni auiels.

« Tu as tout l'univers, où ta gloire on contemple, Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple; Où te chassera l'homme, ô Dieu victorieux?

Tu possèdes le ciel et les cieux des haults cieux 1

« Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche Un temple de l'estable, un autel de la crèche; Eux, du temple*une estable aux asnes arrogants. De la saincte maison la caverne aux brigands.

« Les premiers des chrestiens prioient aux cimetières ; Nous avons faict ouïr au tombeau nos prières, Faict sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort. Et annoncé la vie au logis de la mort.

« Tu peux faire conter ta louange à la pierre ; Mais n'as-tu pas tousjours ton marchepied en terre?

Ne veux-tu plus avoir d'autres temples sacrez Qu'un blanchissant amas d'os de morts massacrez?

« Les morts te loueront-ils? Tes faicts grands et terribles Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles ? N'aurons-nous entre nous que visages terreux, Murmurant ta louange aux secrets de nos creux*?

« En ces lieux caverneux tes chères assemblées. Des ombres de la mort incessamment troublées, Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux Et ton renom voiler des terres dans les cieux?

« Quoi 1 serons-nous muets, serons-nous sans oreilles. Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles? As-tu esteint en nous ton sanctuaire? Non, De nos temples vivans^sortira ton renom.

« Tel est en cet estât le tableau de l'église; Elle a les fers aux pieds, sur les géhennes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain.

Un pseaume dans la bouche et un luth en la main.

« Tu aimes de ses mains la parfaicte harmonie : Nostre luth chantera le principe de vie; Nos doigts ne sont point doigts que pour trouver tes sons. Nos voix ne sont point voix qu'à tes sainctes chansons.

« Mets à couvert ces voix que les pluies enrouent; Deschaisne donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent; Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux,, Et nous montre le ciel pour y tourner les yeux.

« Soient tes yeux adoucis à guérir nos misères, Ton oreille propice ouverte à nos prières.

Ton sein desboutonné^à loger nos soupirs Et ta main libérale à nos justes désirs.

« Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères. Que CQUX qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter. Point de main pour donner, mais bien pour nous ester,

« Trouvent tes yeux fermez à juger leurs misères; Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières; Ton sein ferré*soit clos aux pitiez, aux pardons ; Ta main sèche stérile aux bienfaicts et aux dons.

« Spient tes yeux clair- voians à leurs péchez extresmes. Soit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphèmes, Ton sein desboutonné pour s'enfler de courroux, Et ta main diligente à redoubler tes coups.

a Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre; Le meschant rit plus haut que le bon n'y souspire ; Nos cris mortels*n*y font qu'incommoder leurs ris, Leurs ris de qui l'esclat oste l'air à nos cris.

• ^ crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? *

Ne partiront jamais du throsne où tu te sieds Et la Mort et PËnfer qui dorment à tes pieds.

« Lève ton bras de fer, haste tes pieds de laine ; Venge ta patience en l'aigreur de la peine* : Frappe du ciel Babel • • •

(Voyez Notice, page 264)

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