LA SAINCT-BARTHELEMY
La Royne-mere, peu après la minuict du samedi passée, fut veuê entrer dans la chambre du Roy, n'ayant avec elle qu'une femme de chambre, quelques seigneurs qui y furent mandez, y entrèrent peu de temps après, mais je ne sçay pourquoy ce fut. Bien est vray que deux heures après, on donna le signe du temple de Sainct Germain l'Âuxerrois, à son de cloche : lequel ouy, soudain les soldats qui estoyent en garde devant le logis de l'Amiral, forçant la porte du logis, y entrèrent facilement, leur ayant esté aussi tost ouverte, que le nom du Roy (duquel ils se vantoyent) y fut ouy. Le duc de Guyse y entra aussi tost après à cheval, accompagné d'une grande troupe de ses partizans : il n'y eut que peu ou point de résistance, n'estans ceux de la famille et suite de l'Amiral aucunement armez.
L'Amiral oyant le bruit, et craignant qu'il y eust quelque sédition, commanda à un sien valet de chambre (qu'on nommoit Nicolas le Trucheman) de monter sur le toict du logis , et appeler les soldats de la garde, que le Roy lui avoit baillez*,ne pensant à rien moins que ce fussent ceux qui faisoyent l'effort et violence : quant à luy, il se leva, et s'estant affublé de sa robe de nui et, se mit à prier Dieu : et à l'instant un nommé le Besme Alleman, serviteur domestique du duc de Guyse, qui avec les capitaines Caussens, Sarlaboux, et plusieurs autres, estoit entré dans sa chambre, le tua : toutesfois Sarlaboux s'est vanté que ce fut luy.
Les dernières paroles de l'Amiral, parlant au Besme, furent : > Mon enfant, tu ne feras ja pourtant ma vie plus brieve. »
On ne pardonna à pas un de ceux de la maison de l'Amiral, qui se laissèrent trouver, que tous ne fussent tuez.
Le corps mort de l'Amiral fut jette par Sarlaboux par les fenestres de sa chambre, en la cour de son logis, par le commandement du duc de Guyse, et du duc d'Aumale (qui y estoit aussi accouru) et le voulurent voir mort devant que partir de là.
Le jour de la blessure de rAmiral*^ le Roy avoit baillé advis à son beau frère le roy de Navarre, de faire coucher dans sa chambre dix ou douze de ses plus favoris, pour se garder des desseins du duc de Guyse, Qu'il 'disoit estre un mauvais garçon. Or ces gentilshommes là, et quelques autres qui couchoyent en Tentichambre du roy de Navarre furent menez hors desdites chambres, après la mort de TAmiral, et desarmez de Tespee et dague qu'ils portoyent, par les mains de Nancé et des soldats de la garde du Roy, et menez jusques à la porte du Louvre : là (le Roy les regardant par une fenestre) furent tuez en sa présence. Entre ceux-là estoyent le baron de Pardillan, les capitaines Piles, Sainct Martin-Bourres, et autre dont je ne sçay le nom.
Alors on amena le roy de Navarre et les princes de Condé au Roy, lequel les voyant leur dit, qu'il n'entendoit supporter doresnavant ec son Royaume, plus d'une religion : par tant il vouloit qu'ils vesquissent à la façon de ses prédécesseurs, à sçavoir qu'ils allassent à la messe^ si leur vie et leurs biens leur estoient en quelque recommandation.
Le roy de Navarre (sans toutesfois condescendre à la proposition du Roy) luy respondit fort humblement : et le prince de Condé, qui est d'une nature un peu plus brusque, ayant respondu aussi un peu plus asp rement, ne fut menacé par le Roy de moins, que de la perte de sa teste, ,s'il ne se ravisoit dans trois jours, que le Roy luy bailloit pour tous délais, l'appellant opiniastre, obstiné, séditieux., et fils de séditieux*
Les autres Huguenots qui estoyent dedans le Louvre, ausquels à prix ou prière on avoit jusqu'alors sauvé la vie, promettoyent de faire tout ce que le Roy commanderoit. Entre autres Grammont, Gamache, Dutas et certains autres.eurent d'autant plus facilement leur pardon, que le Roy sçavoit fort bien qu'ils n'avoyent jamais eu que peu ou point de religion. Â l'instant on sonna le tocsin du Palais, afin qu'on se ruast sur les autres Huguenots (de toutes qualitez et sexes) qui estoyent dans la ville : leur prétexte estoit, un bruit qu'ils firent courre, qu'on avoit descouvert une conspiration faicte contre le Roy, sa mère et ses frères, par les Huguenots : lesquels avoyent desja tué plus de quinze soldats de la garde (ce disoyent ceux qui estoyent morts) partant le Roy commandoit qu'on ne pardonnast pas à un Huguenot.
Les courtisans, et les soldats de la garde du Roy, furent ceux qui firent l'exécution sur la Noblesse, finissans avec eux (ce disoyent-ils) par fer et desordres les procès, que la plume, le papier et l'ordre de justice, n'avoyent jusqu'alors sceu vuider. De sorte que leschetifs, accusez de conspiration et d'entreprinse, tous nuâs, mal-avisez, dormans, desarmez, et entre les mains de leurs ennemis, par simplicité, sans loisir de respirer, furent tuez, qui dans leurs licts, qui sur les toicts des maisons, et qui en autres lieux, selon qu'ils ^e laissoyent trouver.
(Voyez Notice, page 271)