SIÈGE, ASSAUT ET PRISE DE RABASTENS
Le cinquiesme jour du siège et le vingt- troisiesme jour de juillet, mil cinq cent soixante-dix, ung jour de dimanche, envyron les deux heures après-midi, je me délibéroy de donner Tassault, et feust Tordre tel que M. de Sainctorens, mareschal de camp, amèneroit les trouppes à la bresche, les unes après les autres. J'ordonnoy que Ton mettroit toutes les compaignies de quatre en quatre hors la ville, lesquelles ne bougeroient point de leurs lieux que M. de Sainctorens ne les allast quérir. Lequel devoit demeurer trois quarts d'heure entre deux, et faire marcher les trouppes l'une apfès l'autre; et feust ordonné que les deux capitaines, qui estoient de garde auprès de la bresche, donneroient des premiers, qui estoient Lartigue et Salles de Béarn; et en achevant nostre ordre, on me vint dire que nos deux canons, qui battoient par flanc, lesquelz la nuict l'on avoit remués, estoient abandonnés, et qu'il n'y avoit homme qui s'y ausast montrer, car nostre artillerie mesmes avoit ruiné tous les gabions. Je laissay entre les mains de MM. de Gondrin et de Sainctorens de parachever Tordre du combat, c'est à sçavoir que les compaignies iroient Tune après Tautre ; et m'encoureus par dehors au trou de la muraille ; et n'y trouvay que dix ou douze pionniers le ventre à terre. Et comme à mon arrivée j e veis ce désordre, promptement me soubvint d'une quantité de fascines que j'avois faictes appourter le jour devant dans la ville : et dis aux gentilhommes ces paroUes : « gentilhommes, mes compaignons, j'ai tousjours veu et ouy dire qu'il n'y a travail ni faction que de noblesse: suivés-moi tous, je vous prye, et faictes comme moi. » Ils ne se feirent pas prier, et allasmes, à grands pas, droiot aux fascines, qui estoient dans la ville, et au milieu d'une rue, où il n'y avoit homme qui ausast demeurer; et prins une fascine sur le col : et toutte ceste noblesse en
print chacun la sienne. Et y en avoit prou qui en pourtoient deux : et tournasmes sortir hors la ville, par là où nous estions entrés. Et ainsi marchay-je le premier jusques au trou. Et en nous allant j'avois commandé que Ton me feit venir quatre ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvay arrivés au trou, et les fis entrer. Nous leur jettions les fascines dedans le trou, et eulx avec la poincte des hallebardes les prenoient, et les couroient jetter sur les gabions pour les haulser. J'auserois affirmer, et à la vérité, que nous ne demeurasmes poinct ung quart d'heure à faire ceste diligence. Et incontinent que rartillerie feust couverte, Tibauville rentra et ses canonniers, et commensa à tirer plus furieusement qu'il n'avoit faict tous les aultres jours, car il sembloit que Tung coup n'attendoit pas Taultre; et tout le monde le secouroit d'une fort grande volunté. Capitaines, si vous faictes ainsy, et que vous mettiés la main à la besongne, vous y ferés aller tout le monde. La honte mesmes les y pousse, et les y force. Quand il faict chaud en quelque lieu, si le chef n'y va, ou pour le moins quelque homme signalé, le reste ne va que d'une fesse, et gronde qu'on les envoyé à la mort. Puisque vous désirés de l'honneur, il fault prendre le hasard souvent autant que le moindre soldat.
Je ne veulx poinct desrober l'honneur à personne; car je pense avoir assisté en autant de batteries qu'homme qui soit aujourd'huy en vie : et veulx dire n'avoir jamais veu commissaires d'artillerie plus diligcns ny hasardeux, que Fredeville et Tibauville se montrèrent durant les cinq jours que la batterie dura. Et eulx-mesmes braquoient et pointoient, encores qu'ils eussent d'aussy bons canonniers que j'en veis à ma vie. Et os'erois dire, que de mille coups de canon il ne s'en perdit pas dix qui feussent mal employés. Le matin j'envoyay quérir monsieur de Gobas qui estoit à Vie Bigore, et les capitaines qui tenoient le guet sur Montamat, et lui escripvant qu'il s'en vint pour se trouver à l'assault avec moy, à cause que le cappitaine Paulliac, colonnel de l'infanterie, avoit esté blessé à mort, que nous n'avions poinct d'espérance en sa vie. Son coup lui feust donné quand j'allois mener messieurs de Leberon et de Montant le soir avant pour couper ceste grande contrescarpe; et avoit le coup tout au travers du corps. Mon fils Fabian feust aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moy, et deux soldatz tués. Je feis là une grande erreur, car je y allay, la nuict n'estant pas encore bien fermée. Et croy qu'ilz s'estoient apperceus que nous voulions coupper la contrescarpe; car toute leur arquebuserie s'estoit jectée en cet endroict. La raison qui me fit faire ceste erreur, ce feust que je mis en considération combien d'heures duroit la nuict, et trouvay qu'elle ne pouvoit durer plus de sept heures ou envyron ; et voyois d'aultre part qu'en demy-heure je perdois tout ce que j'avois faict, si la contrescarpe n' estoit abbatue au poinct du jour; et que si je ne donnois l'assault ce jour-là, iiz seseroient si fort remparés et fortifiés, qu'avec autant de coups de canon que j'y avois tiré, il seroit bien difficile d'y entrer. Voilà pourquoy je me hastay tant d'aller coin-
mencer, pour au poinct du jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à messieurs de Leberon et de Montaut, et aulx cappitaines qui estoient de garde, qu'en leur diligence consistoit toute nostre victoire, et ils ne dormirent pas; car, comme j*ay desjà dict,à lapoincte du jour l'artillerie commença à tirer et la contrescarpe feust rasée.
mes compaignons, qui irés assiéger des places, icy et en beaucoup d'aultres endroicts, vous confesserez que mes victoires m'ont plus réussi pour la grande vigilance, dilligence, et prompte exécution, que non pour ma hardiesse, et je confesseray d'aultre part qu'au camp y avoit de plus hardis hommes que moy. Mais il n'y a nul qui peult avoir couardise, s'il a ces trois choses ; car d'icelles trois sortent tous les combats et victoires, et tous les vaillants hommes suyvent les cappitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il n'y peult avoir hardiesse, encores que l'homme en soyt tout plein, s'il est lent, tardif et long à. exécuter. Car avant qu'il ait prins sa délibération, il y met ung si long temps, que l'ennemi est adverty de ce qu'il veult faire, et remédiera au tout. Et s'il est hastif il le surprendra à luy-mesme. Par ainsi il ne faut jamais avoir grand espérance en chef, qu'il ne soit garny de ces parties. Que l'on regarde tous les grandz guerriers que jamais ont esté, on verra qu'ils ont eu en eulx ces bonnes parts.
Nous, qui sommes Gascons, en sommes mieux pourveus qu'aulcune aultre nation de France, ni peut-être de l'Europe. Aussi en est-il sorty de bons et braves cappitaines depuis cinquante ans. Je ne me Teuû comparer à eulx; mais si veulx-je dire cela de moy-mesme^ puisqu'il est vray, que jamais ma paresse et ma longueur nemefeist perdre rien, ni à mon maistre. L'ennemi me pensoit à une lieue de luy, que je luy allois porter la chemise blanche. Et si diligence est requise en la guerre, elle l'est plus en ung siège, car il ne fauit que peu de chose pour rompre vostre dessein; si vous pressés vostre ennemi, vous luy redoublés la peur, il ne sçait où il en est, et n'a loysir de se raviser. Veillés lorsque les autres dorment, et ne laissez jamais vostre ennemy sans luy donner quelque chose à faire.
Or je retournerai à l'assault : nostre ordre estant dressé, je me meis auprès de la porte de la ville et près la bresche, où nous estions entrés avec toute la noblesse; il y pou voit avoir six ou sept vingts gentilhommes, et toujours en arrivoit d'autres; car monsieur de la Chapelle-Louzières, qui venoit de Quercy, en ameneit une grand troupe. Je diray icy de mon presaige, que jamais on ne me peust ester de la fantaisie, que je ne deusse estre tué par la teste, ou blessé : et je m'estois mis en oppinion pour ceste occasion, que je n'irois poi nt à l'assault, songeant bien que ma morttroubleroit fort le païs; et le matin je di à monsieur de Las, advocat du roy à Agen, lequel estoit de nostre conseil, et qui estoit venu avecques moy, ces paroles : « Monsieur radvocat,il y a des gens qui ontcrié etcrient que jesuysfort riche; vous sçavez l'argent que j'ay jusques à ung escu ; car par mon testament, où vous estes appelé, vous le sçavez. Et pour ce qu'on ne sçauroit ester l'opinion aulx
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gens, que je n'aye beaucoup d'argent, et si par fortune je mourois en cest assault. Ton demanderoit à ma femme quatre foys plus que je n'en ay, voilà le rôle de tout l'argent que j'ay aujourd'hui en ce monde, tant aux intérests, que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate> mon maistre d'hostel, a escript le bordereau; le voilà signé de ma main. Vous m'esles amy, je vous pry que, si je meurs, vous et le conseiller de Nort vous montrés amis de ma femme et de mes deux filles, et surtout de Charlotte -Catherine qui a cest honneur d'avoir esté tennue sur les fonts par le roy et la reine. » Et luy. délivray ledit rôle entre ses mains, et congneus bien qu'il eust plus d'envie de pleurer que de rire. Et par là onpeult juger si le malheur qui m'advint ne me alloit devant les yeux. Je n'ai point d'esprit familier; mais il ne m'est guères arrivé malheur que mon esprit ne l'aye prédict. Je taschois tousjours à me l'oster de la fantaisie, remettant tout à Dieu, qui dispose de nous comme il luy plaist. Je n'en feis jamais aultrement, quoi jque les huguenots mes ennemis aient dict et escript contre moy^
Comme les deux heures feurent venues, je feis apporter huict ou dix flasconsde vin, que madame de Panjas m'avoit envoyés, et le délivray auxgentilhommesetleur dis : « Beuvons, mes compaignons : carbientost se verra qui a tetté le bon lait. Dieu veuille quelque jour que nous puissions boire ensemble l Si nos jours derniers sont venus, il n'est en nostre pouvoir de rompre les destinées. » Et comîne tous eurent prins du vin, s'encouraigèrent les uns lesaultres, après que je leur eus faict une petite remonstrance en trois mots, leur disant : « Mes amis et compaignons, nous voicy prests à jouer des mains, il fault que chacun monstre ce qu'il sçait faire. Ceulx qui sont dans ceste place, sont de ceulx, qui, avec le comte de Montgommeri, ont ruiné vos églises et pillé voz maisons ; il fault leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au cousteau, vous aurés bon marché du reste de Béarn. Croyés-moy : rien ne vous fera teste. Or, allés, je vous suyvraf bientost. » Lors je feis sonner l'assault, les deux cappitaines y allèrent, et quelques-uns de leurs soldats, et les enseignes ne feirent pas fort bien. Et comme je veis que ceulx là n'y entreroient pas, monsieur de Sainctorens marcha avec quatre enseignes, et les mena jusques auprès de la bresche, qui ne feirent pas mieux que les autres; car ils estoient encore demeurés loin quatre ou cinq pas de la contrescarpe, laquelle n'empescha que notre artillerie nefistce qu'elle vouloit faire; et tous se mirent les genoulz à terre derrière. Soubdain, je congnus bien.qu'il falloit que d'aultres y missent la main que nos gens de pied. Tout à ung coup je perdis la souvenance de l'opinion que j'avois d'y debvoir estre tué ou blessé, et dis à la noblesse : « Gentilhommes mes amis, il n'y a combat que de noblesse. Il fault que nous espérions que la victoire doibt venir par nous aultres, qui sommes gentilhommes ; allons, je vous monstreray le chemin, et vous feray congnoistre que jamais bon cheval ne devint rosse. Suives hardim»,nt, et sans vous estonner, donnez ; car nous ne sçaurions trouver m rt plus honnorable.
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C'est trop marchander, allons 1 » Et prins lors monsieur de Goas par la main, .et luy dis ; « Monsieur de Goas, je veulx que vous et moy cornbâtions ensemble. Je vous pry, ne nous abandonnons point ; el si je suis tué ny blessé, ne vous en soulciez point , et me laissez là, et poussez seulement oultre, et faictes que la victoire en demeure au roy. » Et ainsi marchasmes tous d'aussi bonne volunté qu'à ma vie je veis gens aller à Tassault, et regarday deux fois en arrière : je veis que tous setoucboientlesungsauxaultres. Ilyavoit une grand plaine, qui duroit cent cinquante pas au plus, toute descouverte, par là où nous marchions droict à la brescbe. Les ennemis tiroient là sur nous, et me feurent blessés six gentilbommes près de moy. Le sieur de Besoles en estoit un, son coup feust au bras, et fort grand, aussi il cuida mourir; le vicomte de Labatut à une jambe. Je ne sçaurois dire le nom des aultres, parce que je ne les cognoissois pas tous. Monsieur de Goas en avoit mené sept ou hulct avec lui, et entre aultres le cappitaine Savaillan Fainé; et lui en feust tué à trois, et ledict cappitaine SavailJan blessé d'une arquebusade au travers du visaige. Il y avoit ung cappitaine du Plex, un aultre cappitaine la Bastide, mien parent, d'auprès de Villeneuve, qui tousjours avoit suivi monsieur le comte de Brissac, un capitaine Rantoy, qui est de Damasan, le capitaine Sales de Béam, qui desjà avoit esté blessé d'ung coup de picque à l'œil. Et y avoit deux petites chambres, qui estoient de la haulteur d'une longue picque, et davantaige; les ennemys deffendoient ces chambres de bas en hault, de sorte qu'homme des nostres ne pouvoit monstrer la teste, qu'il ne fustveu: et commencèrent nos gens à tirer à grands cous de pierre là dedans, et eulx aussy tiroient contre nous; mais l'advantage estoit aux nostres, qui tiroient contre bas. J'avois faict porter trois ou quatre eschelles au bord du fossé; et comme je me retournoys en arrière pour commander que Ton appourtast deux eschelles, l'arquebusade me feust donnée par le visage du coing d'une barricade qui touchoit à la tour. Et croy qu'il n'y avoit pas là quatre arquebusiers ; car tout le reste de la barricade avoit esté mis par terre de deux canons qui tiroient en flanc. Tout à ung coup je feus tout en sang : car je le jectois par la bouche, par le nez, et par^ les yeux. Monsieur de Goas me voulut prendre, cuidant que je tombasse. Je luy dis : « Laissés moy, je ne tomberay point, suives vostre poincte. « Alors presque tous les soldats, et presque aussi tous les gentilbommes commencèrent à s'estonner, se voulurent reculer : mais je leur criois, encore que nepouvois presque parler, à cause du grand sang que je jectois par la bouche et par le nez: «Où voulés-vous aller ? où voulés-vous aller? Voulés-vous vous espouvanter pour moi? Ne vous bougés, ni n'abandonnés point le combat ; car je n'ay point de mal, et que chacun retourne en son lieu, » couvrant cependant le sang le mieux que je pouvois, et dis à monsieur de Goas: « Monsieur de Goas, gardez, je vous pry, que personne ne s'espouvante, et suyvez le c». mbat. » Je ne pouvois plus demeurer là; car je commençois à perdre la force, et dis aux gentilbommes:
« Je m'en vois me faire panser, et que personne ne me suyve, et vengez-moi, si vous m'aymés. » Je prins ung gentilhomme par la main ; je ne le sçaurois nommer, car je n'y voyois presque poinct, et m'en retournai par le mesme chemin que j'y estois allé, et trouvai ung petit cheval d'ung soldat, sur lequel je montai comme je peus, aydé de ce gentilhomme; et ainsi feus conduict à mon logis, là où je trouvay ung chirurgien du régiment de monsieur de Goas, nommé maistre Simon, qui me pansa , et m'arracha les os des deux joues avec les doigts, si grands estoient les trous, et me coupa force chair du visaige, qui estoit tout froissé.
Monsieur de Grs^ond estoit sur une petite montagnoUetout auprès de là, bien à son ayse, qui voyoit le tout et pource qu'il est de ceste belle religion nouvelle, encore qu'il n'ayt porté les armes contre le roy, il craignoit se mesler parmi nous aultres; se doubtant qu'il y eust des ennemis. Il veit que, comme je feus blessé, tous les soldats s'effroyèrent, et dit à ceulx qu'il avoit près de luy: «Voilà quelque grand personnage mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effroyés î Je me doubte que ce sera monsieur de Montluc. » Et dit à ung sien gentilhomme, nommé monsieur de Sart : « Gourés veoir si c'est luy, et s'il l'est, et qu'il ne soit mort, dictes-lui que je le pry qu'il permette que je l'aille veoir. »'Ledict sieur de Sart est catholique, il y vint. A l'entrée de la ville on lui dict que c'estoit moy. Il vint à mon logis et trouva que l'on me pleuroit, et que j'estois à la renverse sur ung lict en terre, et me dict que monsieur de Gramond me prioit qu'il me veit, et si je prendrois plaisir qu'il y vînt. Je lui dis que je n'avois point d'inimitié avec monsieur de Gramond, et que quand il viendroit, qu'il congnoistroit qu'il avoit autant d'amis en nostre camp, et par advanture davantaige, qu'à celuy de leur religion. Il ne fut sitost parti de moi, que voicy monsieur de Madaillant, mon lieutenant, lequel estoit à mon costé quand j'allay à l'assault, et monsieur de Goas à l'auitre, qui venoit veoir si j'estois mort, et me dict : «Monsieur, esjouissez-vous, prenés couraige, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout : et asseurés-vous que nous vengerons vostre blesseure. » Alors je luy dis: « Je loue Dieu de ce que je voy la victoire nostre avant mourir. A présent je ne me soucye point de la mort. Je vous pry vous en retourner, et monstrés-moi tous l'amitié que vous m'avés portée, et gardés qu'il n'en eschappe ung seul, qui ne soyt tué. » Et s'en retourna; et tous mes serviteurs mesmes y allèrent, de sorte qu'il ne demeura auprès de moy que deux pages, l'advocat de Las, et le chirurgien. L'on vouloit sauver le Ministre, et le Capitaine de là dedans nommé Ladon, pour les faire pendre devant mon logis : mais les soldats les estèrent à ceulx qui les tenoient, et les meirent en mille pièces. Les soldats en feirent saulter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s'estoient retirés la dedans, dans le fossé, lesquels se noyèrent. Il ne se trouve que l'on en sauvast que deux qui s'estoient cachés. Il y avoit tel prisonnier, qui vouloit donner quatre
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ail escus; mais jamais homme ne voulut entendre àaulcune raançon^ ^X la pluspart des femmes feurent tuées, lesquelles aussi faisoient de grands maulx avec les pierres. II s'y trouva ung Espaignol marchand, qu'ilz tenoient prisonnier là dedans, et ung aultre marchand catholique aussi, qui feurent saulvés. Voilà tout ce qui demeura en vye des hommes qui se trouvoient là dedans, qui feurent les deux, que quelqu'un desroba, et ces deux marchands, qui estoient catholiques. Ne pensés pas, vous qui lires ce livre, que je feisse faire ceste exécution tant pour venger ma blessure que pour donner espouvante à tout le païs, afin qu'on n'eust le cueur de faire teste à notre armée. Et me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conqueste en doibt faire ainsi contre celuy qui oseroit attendre son canon. II fault qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne veoit de grandes difficultés à son entreprinse, et si son ennemy ne l'a mis en peine de faire bresche. Et comme il fault de la rigueur (appelés-Ia cruaulté si vous voulés), aussi faut-il de l'aultre costé de la doulceur^ si vous voyés qu'on se rende de bonne heure à vostre mercy.
Monsieur de Gramond arriva à moi, et me trouva en fort mauvais estât ; car je ne lui pouvois à grand'peine respondre à cause du grand sang que je jectois par la bouche. Monsieur de Goas revint du combat pour me veoir, et trouva monsieur de Gramond auprès de moi, et me dit :« Réconfortez-vous, Monsieur, et prenez couraige, car asseurez-vous que nous vous avons bien vengé. Car il n'est demouré une seule personne en vie. » Alors il reconnut monsieur de Gramond et s'embrassèrent. Monsieur de Gramond le pria de l'amener au chasteau, ce qu'il fit. Et trouva bien estrange la prinse, et dit qu'il n'avoit jamais creu que cette place fust si forte. II voulut veoir tout le remuement de l'artillerie que j'avois faict. Il retourna une heure après, et m'offrit une maison qu'il avoit près de là, et tout ce qui estoit en sa puissance. Et m'a dict depuis qu'il me pensoit avoir dict adieu pour tout jamais. Tout ce jour-là et toute la nuict, je ne feis que saigner. Lendemain matin j'envoyay prier à tous les cappitaines de venir devers moy. Ce qu'ils feirent, et leur feist la harangue qui s'en suyt, ayant repris cueur, et ung peu de parolle :
« Mes compaignons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon malheur, pour le mal que je souffre, que je fais pour veoir lesaffayres du roy descousues, et moi contrainct de vous abbandonner. Je ne vous ai point caché la délibération que j'avois prinse de ceste exécution, car tousl'avés entendue. Je vous pry, que pour moi, vous n'arrestiez point d'exécuter vostre victoire, et marcher en avant ; car ceste exécution mettra en peur tout le païs de Béarn : et m'asseureque vous ne trouvères résistance qu'à Navarreins. Ne laissés point perdre ceste occasion, puisque Dieu la vous a donnée : car si vous le faictes, tout le monde dira que vostre hardiesse despendoit de la mienne, et que sans moy vous ne pouviés rien. Et encore que ce fust une grande louange pour moy, si ne voudrois-je pas que cela advint, pour l'hon-