LES GAULOIS A ROME
Les Gaulois estoient, comme Ion dit, de la nation celtique, lesquelx n'estant pas leur paîs suffisans pour soustenir et nourrir leur multitude, en estoient sortis pour aller chercher autres terres à habiter : et y avoit entre eulx plusieurs milliers de jeunes hommes de service et de bons combatans, mais encore plus de femmes et de petits
ÉCRIVAINS DU ZVl* SIÈCLE. U
enfants. Et d*iceulx les uns s» jettant du costé de l'Océan septentrional passèrent les monts Riphées, et occupèrent les extrêmes parties de l'Europe : les autres s'arresterent entre les monts Pirenées et les grands monts des Alpes près des Senonois et des Celtoriens, où ilz demeurèrent long temps, jusques à ce qu'à la fin il leur advint de goutter du vin qui premier leur fut apporté d'Italie, dont ilz trouvèrent breuvage si bon, et furent si transportez du désir et de la volupté d'en boire, que soudainement ilz chargèrent leurs armes, et emmenèrent femmes et enfans, prenans leur chemin vers les Alpes, pour aller chercher le paîs qui produisoit un tel fruict, cstimans toute autre terre stérile et sauvage.
Les Gaulois conquirent d'arrivée toute cette contrée qui estoit anciennement tenue par les Thoscans commenceant au pied des monts^ et s'estendant jusques à l'une et à l'autre mer qui environne l'Italie, ainsi que les noms mesmes le tesmoignent : car on appelle encore celle mer qui regarde le septentrion, la mer Adriatique, à cause d'une ville jadis fondée par les Thoscans qui s'appelle Àdrie : et l'autre , qui est vis-à-vis, regardant vers le midy, se nomme la mer de Thoscane,
Toute xselle province est bien plantée d'arbres, et a de beaux et bons pasturages pour nourrir du bestail, estant baignée et arrousée de force rivières : et si avoit ja dès ce temps là dix-huit belles et grandes villes, toutes fort bien assises tant pour enrichir ses habitans par le traffic de marchandise que pour les nourrir opulentement : toutes lesquelles les Gaulois occupèrent en ayant dechassé les Thoscans, ce qui avoit esté fait ja longtemps auparavant. Idais pour lors les Gaulois estans entrez plus avant jusques en la Thosca'he, tenoient la ville de Glusium assiégée : panjuoy les Clusiens recourans à l'aide des Romains, les prièrent de vouloir envoyer lettres et ambassadeurs à ces Barbares en leur faveur, et y furent envoyez trois des plus gens de bien et des plus honorables personnages de la ville, tous trois de la maison des Fabiens. Les Gaulois les recourent humainement à cause du nom de Rome, et cessans de batre et assaillir la ville, leur donnèrent audience, en laquelle les ambassadeurs Romains leur demandèrent, quel tort leur avoient fait les Clusiens, pour lequel ilz leur fussent venus faire la guerre.
Brennus roy des Gaulois, ceste demande ouye se prit à rire et leur respondit : « Les Clusiens nous tiennent tort en ce, qu'estans peu de gens et no pouvans pas labourer beaucoup de terres, ilz en veulent neantmoins occuper beaucoup, sans nous en vouloir faire part, à nous qui sommes estrangers hors de nostre paûs, et qui en avons besoing. Le mesme tort faisoient anciennement à vous autres Romains ce^ll d'Albe, les Fidenates et les Ardeates, et naguère les Veiens, les Cape nates et partie des Falisques et des Volsques, contre lesquelz vous avez pris et prenez les armes toutesfois et quantes qu'ilz ne vous veulent pas départir de leurs biens, asserves . leurs personnes, pilles
leurs biens et ruinez leurs villes : en quoy faisant vous ne commettez oultrage ny injustice quelconque, ains suivez h plus ancienne loy qui soit en ce monde, laquelle abandonne tousjours aux plus forts ce qui est aux plus foibles, commeoceant aux dieux, et achevant aux bestes, lesquelles ont cela de uature, que les plus puissantes veulent tousjours avoir avantage sur le9 plus foibles: et pourtant cessez d'avoir pitié de veoir les Glusiens assiégez, de peur que vous n'enseignez aux Gaulois d'avoir aussi compassion de ceulx que vous oppressez. »
Par ceste response les Romains cogneurent bien qu'il n'y avoit point de moyen d'appointer avec ce roy Brennus : parquoy ilz entrèrent dans la ville de Glusium, où ilz donnèrent courage aux babitans, et les invitèrent à faire une saillie avec eulx sur les Barbares, soit qu'ilz eussent envie d'esprouver la vaillance des Gaulois, ou de monstrer la leur; si feirent ceulx de la ville une sortie, et y eut une grosse escarmouche tout joignant les murailles, en laquelle l'un des Fabiens nommé Quintus Fabius Ambustus, estant monté sur un cheval, le lancea à rencontre d'un beau et grand homme Gaulois, qui s'estoit jette assez loing devant la trouppe des autres ; si ne fut point cogneu du commencement, tant pour ce que la meslee fut soudaine, comme aussi pour ce que ses armes reluisantes esblouissoient la veuê des regardans : mais après qu'il eut desfaict le Gaulois, et qu'il vint à le despouiller, Brennus adonc le recogneut, et protesta contre luy, appellant les dieux à tesmoings, «omme il avoit violé les loix et les droits des gens, estant venu comme ambassadeur, et ayant fait acte d'ennemy. Si feit à l'instant mesroe cesser l'escarmouche, et laissant le siège de Clusium, mena son armée droit devant Rome mesme : et à fin que Ion ne pensast point que les Gaulois fussent bien aises du tort qu'on leur avoit fait, pour avoir couleur honneste de commencer la guerre aux Romains, il envoya devant un herault demander celuy qui avoit fait l'offense pour en faire la punition, et cependant marcha après à petites journées.
Le sénat fut assemblé là dessus, où il y eut plusieurs des sénateurs qui blasmerent la témérité des Fabiens, et sur tous, les presbtres que Ion appelle Fedaliens, qui en feirent grande instance, comme de chose qui touchoit à la religion et à l'honneur des dieux, redonstrans que le sénat pour descharger et absouldre le demourant de la ville du crime de ceste forfaiture, devoit en rejetter toute la pollution sur celuy qui Tavoit commise. Le roy Numa Pompilius, le plus juste et le plus pacifique de tous les roys des Romains, fut celuy qui institua le collège de ces Fecialiens, et ordonna qu'ilz fussent gardes de la paix, et juges pour cognoistre et approuver les causes pour lesquelles on pourroit justement commencer la guerre : toutesfois à la fin le sénat renvoya la décision de ce faict à la voulunté et au juge-^ ment du peuple, devant lequel les presbtres Fecialiens accusèrent ■emblablement Fabius Ambustus: mais le peuple feit si, peu d»
compte de la religion et de rhonneur des dieux en ce cas, qu'au lieu de livrer cestuy Fabius «Uz ennemis, il Pesleut l'un des tribuns militaires ave&ses frères. Ce qu'entendans les Gaulois en furent si mutinez et si courroucez qu*ilz ne voulurent plus aucunement dilayer, alns marchèrent en toute diligence devers Rome.
Or les peuples qui estoient sur le chemin par où ilz dévoient passer, estans espouvantez de les veoir en si grand nombre et en si bel equippage, et aussi redoubtans la violence de leur courroux, cuydoient que le plat pals deust estre de prinsault par eulx tout destruit, et que les villes mesmes le seroient incontinent après : et au contraire, ilz ne prirent chose quelconque en la campagne, ny ne feirent mal aucun, ne déplaisir à personne : ains en passant au long des villes choient qu'ilz s'en alloient à Rome, et qu'ilz ne vouloient la guerre qu'aux Romains, et au demeurant desiroient d'estre amis de tout le monde.
Estans donques les Barbares acheminez en ceste intention vers Rome, les tribuns militaires tirèrent l'armée romaine aux champs pour les aller combat);re, ils n'estoient pas en moindre nombre que les autres Gaulois, car il y avoit jusques au nombre de quarante mille combatans à pied, mais la plus part hommes nouveaux et non aguerriz, qui para vaut n'avoient jamais manié armes. Encore y eut il de la nonchalance, et du mespris es choses appartenantes à la religion des dieux: car ilz ne se soucièrent, n'y d'avoir les signes des sacrifices heureux, ny d'enquérir des devins, ce que l'on a accoustumé de demander avant une bataille : mais oultre tout cela, la multitude des capitaines egaulx en pouvoir, ruina leurs affaires autant ou plus que nulle autre cause, combien que souventefois au- ' paravant, en beaucoup moindres affaires et moindres dangers, ilz eussent accoustumé d'élire des magistrats uniques, avec puissance souveraine, que Ion appelle dictateurs, cognoissans très bien de quelle conséquence est en temps dangereux, qu'il n'y ait qu'un seul chef qui commande et qui ait toute l'authorité de la justice en sa main, sans qu'il soit tenu de rendre compte de ce qu'il fait.
Le tort aussi qu'ilz avoient ingratement fait à Camillus leur porta lors un très grand dommage, pour ce que depuis les autres capitaines n'ozerent plus commander roidement au peuple, et ne feirent plus que fe flatter. Estans donques sortiz aux champs, ils se campèrent le long d'une petite rivière, qui se nomme^Allia, environ cinq lieues et demie loing de ]a ville, non gueres loing de l'endroict où ladicte rivière entre dedans le Tybrô : et là les allèrent trouver les Barbares, qui les desfeirent en bataille, par le mauvais ordre qui estoit en leur armée, car la pointe senestre de leur bataille fut incontinent rompue par les Gaulois, qui la pressèrent par tel effort qu'ilz la poulserent jusques dedans la rivière : mais la pointe droitte s'estant avant que chocquer retirée un peu hors de la plaine sur quelques coustaux prochains, fut moins endommagée, et s'en sauva la plus part Qui se retira dedans Rome : mais des autv*''-^ ceulz qui peurçnt
eschapper après que les ennemis furent las de tuer, se retirèrent la nuict en la ville de Veîes, cuidans que celle de Rome fust perdue, et que tous ceulx qui se seroient trouvez dedans, eussent esté mis à Tespée. Geste desconfiture fut environ le plus grand jour d'esté, la lune estant au plein, au jour mesme que paravant estoit advenue la grande desfaicte des FaJ)iens, où il y en eut trois cents^ tous d*un mesme nom, tuez en un jour par les Thoscans. Le jour neantmoins a depuis esté appelle Alliade du nom de la |>etite rivière, au long de laquelle fut ceste seconde desconfitu^e.
Après ceste desfaitte, si les Gaulois eusent chaudement poursuivy à la trace les fuyans, rien n'eust pe^i sauver la ville de Rome, qu'elle n'eust esté entièrement perdue et destruitte, et tous ceulx qui estoient demourez dedans mis à Tespée : tant ceulx qui se sauvèrent de vistesse apportèrent de frayeur à ceulx qui les recueillirent, et tant ils emplirent la ville de trouble, d'effroy et d'estonnement. Mais les Barbares ne croyans pas leur victoire si grande comme elle estoit, et s'amusans à faire bonne chère en une ^ si grande joye, et aussi à départir entre eulx le butin qu'ilz avoient trouvé dedans le camp de leurs ennemis, donnèrent temps et loisir à la tourbe qui s'en fouit hors la ville, de se retirer à leur aise en lieu de seureté : et à ceulx qui demeurèrent, d'espérer encore de se pouvoir sauver, et de se pour- Teoir et préparer : car en abandonnant tout le reste de la ville, ilz Temparerent et fortifièrent le mont du Capitole et le pourveurent de toutes sortes d'armes : mais devant toute oeuvre, Hz retirèrent partie des choses sainctes et sacrées dedans ledit fort du Capitole : et les vierges religieuses de la déesse Yesta emportèrent le sainct feu avec leurs autres choses sacrées.
Au demourant, les presbtres des autres dieux et les plus honorables vieillards de la ville, qui autrefois avoient esté consuls, ou qui avoient obtenu l'honneur du triumphe, n'eurent pas le cueur d'abandonner Rome, ains se vestans de leurs plus belles robbes sacrées se dévouèrent, et par mamiere de dire se sacrifièrent \oluntairement eulx mesmes à Id^ fortune pour le salut de leur paîs, suivans « certaines paroles et prières que Fabius le souverain pontife leur nomma, et s'en allèrent ainsi vestus asseoir en la grande place sur des chaires d'yvoire, attendansce qu'il plairoit aux dieux de leur envoyer.
Mais trois jours après arriva Brennus avec son armée, lequel trouvant les portes de la ville toutes ouvertes, et les murailles sans gardes, eut peur d'arrivée que ce fust quelque tromperie et quelque embusche, ne pouvant croire que les Romains fussent si bas que d'avoir abandonné leur ville : mais après qu'il fut bien informé de la vérité, il entra dedans par la porte Colline, et prit Rome peu plus de trois cents soixante ans après sa première fondation.
Brennus estant entré dedans Rome, ordonna partie de ses gens pour tenir assiégez ceulx qui estoient dedans le Capitole, et luy aveo le reste descendant à travers la place, s'esmerveilla fort quand il
▼eit ces hommes ainsi assis dedans leurs chaires en gravité sans mot dire^ mesmement quand ilz ne se levèrent point, quoy qu*ilz veissent les ennemis en armes venir vers eulx, ny ne changèrent aucunement de visage ny de couleur, s'appuyans sur leurs hastons qu'iiz avoient es mains tout doulcement, sans monstrer d'estre estonnez ny effroyej de rien^ et se regardans les uns les autres : cela donna grand esbabis* sèment aux Gaulois du commencement pour Testrange façon de faire, tellement qu'iiz demourerent quelque temps en double d'en approcher et de leur toucher, craignans que ce ne fussent des dieux, jusques à ce qu'il y eut un d'entre eulx qui prit la hardiesse de s'approcher de Marcus Papyrius, et luy passa tout doulcement la main par dessus sa barbe qui estoit longue. Papyrius luy donna de son baston si grand coup sur la teste, qu'il la luy blecea : dequoy le bar* bare estant irrité, desguaina son espée et l'occit. Les autres semblablement tuèrent aussi tous ceulz qu'iiz rencontrèrent depuis, et furent plusieurs jours à piller et saccager tout ce qui estoit dedans les maisons et puis à la fin meirent le feu dedans et les ruinèrent par despit de ceulx qui tendent fort dedans le Capitole, pour ce qu'iiz ne s'estoient pas voulu rendre à leur sommation, ains les avoient très bien repoussez quand ilz s'estoient approchez de la muraille : pour laquelle cause ilz démolirent la ville entièrement, et passèrent au fil de l'espée toutes les personnes qu*ilz peurent avoir en leurs mains, autant femmes qu'hommes, petits enfans et vieilles gens.