‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 175 sur 231 · POURQUOY U LANGUE FRANÇOISE N'EST SI RICHE QUE LA GRECQUE ET LATINE · texte numérisé non relu

POURQUOY U LANGUE FRANÇOISE N'EST SI RICHE QUE LA GRECQUE ET LATINE

Si Dostre langue n*est si copieuse et riche que la Grecque ou Latine, cela ne doit estre imputé au défaut d*icelle comme si d'elle mesme elle ne pouvoit jamais estre sinon pauvre et stérile : mais bien on le doit attribuer à l'ignorance de nos majeurs, qui ayans (comme dit quelqu'un, parlant des anciens Romains) en plus grande recommandation le bien faire, que le bien dire, et mieux aymans laisser à leur postérité les exemples de vertu, que des préceptes, se sont privez de la gloire de leurs bienfaits, et nous du fruict de l'imitation d'iccux : et par mesme moyen nous ont laissé nostre langue si pauvre et nuë, que elle a besoin des ornements (s'il faut ainsi parler), des plumes d'autruy. Mais qui voudroit dire que la Grecque et Romaine eussent toujours esté en l'excellence qu'on les a veues du temps d'Homère et de Demosthene, de Virgile et de Ciceron ? Et si ces auteurs eussent jugé que jamais pour quelque diligence et culture qu'on y eust peu faire, elles n'eussent sceu produire plus grand fruict, se fussent-ils tant efforcez de les mettre au poinct où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de nostre langue qui commence encore à fleurir sans fructi6er, ou plustost, comme une plante et vergette, n'a point encoresfleury : tant s'en faut qu'elle ait apporté tout le fruict qu'elle pourroit bien produire. Cela certainement non pour le défaut de la nature d'elle, aussi apte à engendrer que les autres : mais pour la coulpe^de ceux qui l'ont eue en garde, et ne l'ont cultivée à suffisance, ains comme une plante sauvage, en celuy mesme désert, où elle avoit commencé à naître, sans jamais l'arrouser, la tailler, ny défendre des

roncesiBt espinesy qui luy faisoyent ombre, Tont laissée enyieiHir et quasi mourir.

QUE LA LANGUE FRANÇOISE N'EST Sf PAUVRE QUE BEAUCOUP L'ESTIMENT.

Je n*estime pourtant nostre vulgaire, tel qu'il est maintenant, estre si vil et abject, comme le font ces ambitieux admirateurs des langues Grecque et liitine, qui ne penseroyent, et fussent-Us la mesme Pithô, déesse de persuasion, pouvoir rien dire de bon, si n*estoit en langage estranger, et non entendu du vulgaire. Et qui voudra de bien près y regarder, trouvera que nostre langue Françoise n'est si pauvre, qu'elle ne puisse rendre fidèlement ce qu'elle emprunte des autres, si infertile, qu'elle ne puisse produire de soy quelque fruict de bonne invention, au moyen de l'industrie, et diligence des cultiveurs d'icelle, si quelques uns se trouvent tant amis de le^r pays^ et d'eux mesmes, qu'ils s'y veulent employer. Mais à qui, après Dieu, rendrons-nous grâces d'un tel bénéfice, sinon à nostre feu bon Roy et père François premier de ce nom, et de toutes vertus*? Je dy premier, d'autant qu'il a en son noble Royaume premièrement restitué tous les bons arts et sciences en leur ancienne dignité : et si a nostre langage, au paravant scabreux et mal poly, rendu élégant; et si non tant copieux qu'il pourra bien estre, pour le moins fidèle interprète de tous les autres. Et qu'ainsi soit*,Pbilosopbes, Historiens, Médecins, Poètes, Orateurs, Grecs et Latins ont appris à parler François.

D'AMPUFIER LA LANGUE FRANÇOISE PAR L'IMITATION DES ANCIENS AUTHEURS GRECS ET ROMAINS.

Je vous demande, vous autres, qui ne vous employez qu'aux translations, si ces tant fameux auteurs se fussent amusez à traduire, eussent-ils eslevé leur langue à l'excellence et bauteur, où nous la voyons maintenant? Ne pensez doncques quelque diligence et industrie que vous puissiez mettre en cest endroit, faire tant que nostre langue encores ranpante à terre puisse hausser la teste ets'eslever sur pieds. Se compose donc celui qui voudra enrichir sa langue à l'imitation des meilleurs auteurs Grecs et Latins, et à toutes leurs plub

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grandes vertus, comme à un certain but, dirige la pointe de son style*: car il n*y a point de doute que la plus grand part de l'artifice ne soit contenue en rimitation, et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inventer, aussi est-ce le plus utile de bien imiter^ mesmes à ceux, dont la langue n'est encor bien copieuse et ricbe. Mais entende celuy qui voudra imiter que ce n'est chose facile de bien suyvre les vertus d'un bon auteur et quasi comme se transformer en luy, veu que la nature mesmes aux choses qui paroissent tressemblables, n'a sçeu tant faire^ que par quelque note et différence, elles ne puissent estre discernées. Je dy cecy, pour ce qu'il y en a beaucoup en toutes langues, qui sans pénétrer aux plus cachées, et intérieures parties de l'auteur, qu'ils se sont proposé, s'adaptent seulement au premier regard, et s'amusant à la beauté des mots, perdent la force des choses. Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable, emprunter d'une langue es^trangere les sentences et les mots, et les approprier à la sienne : aussi est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, voir en une mesme langue une telle imitation, comme celle d'aucuns sçavans mesmes, qui s'estiment estre des meilleurs quand plus ils ressemblent ua Heroet, ou un Marot. Je t'admoneste donq' (ô toy, qui désirés l'accroissement de ta langue, et veux exceller en icelle) de non imiter à pié levé, comme n'agueces a dict quelqu'un , les plus fameux auteurs d'icelles, ainsi que font ordinairement la plus part de nos poètes françois, chose certes autant vicieuse, comme de nul proffit à nostre vulgaire : veu que ce n'est autre chose (ô grande libéralité l) sinon de luy donner ce qui estoit à lui. Je youdroy bien que nostre langue fust si riche d'exemples domestiques, que n'eussions besoing d'avoir recours aux estrangers. Mais si Virgile et Ciceron se fussent contentez d'imiter ceux de leur langue qu'auroyent les Latins outre £nnie, ou Lucrèce^ outre Crasse, ou Anthoine?

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