SUR UUSAGE DU LATIN
Que pensent doncques faire ces reblanchisseurs de murailles^ qui jour et nuict se rompent la teste à imiter : que dis-je imiter? mais transcripre^un Virgile et im Ciceron? bastissant leurs pofimes des hémistiches de l'un, et jurant en leurs proses^ès mots et sentences de l'aultre, songeant (comme a dit quelqu'un). des Pères conscripts, des consuls, des tribuns, des comices, et toute l'antique Rome, non aultrement qu'Homère, qui en sa Batrachomyomachie adapte aux rats et grenouilles les magnifiques titres des dieux et déesses. Oeulx-là certes méritent bien la punition deceiuy ç[ui, ravy au tribunal du grand
juge, reffpondit qu*il estoit Cicéronien. Penseot-ils doncques^ je ne dis égaler, mais approcher seulement de ces auteurs, en leurs langues, recueillant decest orateur, et de ce poète ores un nom, ores un verbe, oresun verset ores une sentence? Comme sien la façon qu*on rebastit un vieil édifice*,ils s'altendoient rendre par ces pierres ramassées à la ruynée fabrique de ces langues, sa première grandeur et excellence. Mais TOUS ne serez jà si bons maçons (vous qui estes si grands zélateurs des langues grecque et latine), que leur puissiez rendre celle forme que leur donnèrent premièrement ces bons et excellents architectes; et si vous espérez (comme fit Esculape des membres d'Hippolyte) que par ces fragments recueillys, elles puissent estre ressuscitées, vous vous abusez : ne pensans point qu*à la chute de si superbes édifices conjoincte à la ruyne fatale de. ces deux puissantes monarchies, une partie devint poudre, et Taultre doibt estre en beaucoup de pièces, desquelles vouloir réduire en un, seroit chose impossible ) oultre que beaucovp d'aultres parties sont demeurées aux fondemens des vieilles murailles, ou, égarées par le long cours des siècles, ne se peuvent trouver d'aulcun. Par quoy venant à réédiôer ceste fabrique, vous serez bien loin de luy restituer sa première grandeur, quand où souloit estre la salle, vous ferez' par adventura les chambres, les estables, ou la cuysine, confondant les portes^ et les fenestres, rechangeant toute la forme de Tédifice.
Finalement j'estimerois Tart pouvoir exprimer la vifve énergie de la nature, si vous pouviez rendre ceste fabrique renouvelée semblable à Tantique, estant manque Tidée, de laquelle fauldroit tirer l'exemple pour la réédifier. Et ce afin d'exposer^plus clairement ce que j'ai dit, d'autant que les anciens usoient des langues, qu'ils avoient sucées avec le laict de la nourrice, et aussy bioi parloient les indoctes, comme les docte?, sinon que ceulx-cy apprenoient les disciplines, l'art de bien dire, se rendant par ce moyen plus éloquents qup les aultres. Voylà pourquoy leurs bienheureux siècles estoient si fertiles de bons poètes et orateurs. Ne pensez donc, imitateurs, troupeau servile, parvenir au point de leur excellence, veu qu'à grand'peine et industrie avez-vous appris leurs mots, et voylà le meilleur de vostre &ge passé. Vous desprisez nostre vulgaire, par adventure, non pour aultre raison, sinon qu^e dès enfance, et sans estude, nous l'apprenons, les aultres avec grand'peine^ et industrie. Que s'il estoit, comme la grecque et latine, péry et mis en reliquaire de livres, je ne doubte point qu'il ne fust (ou peu s'en fauldroit] aussy difficile à apprendre comme elles sont. J'ay bien voulu dire ce mot pour ce que la curiosité humaine admire trop plus les choses rares et difficiles à trouver, bien qu'elles ne soyent si commodes pour l'usage de la vie, comme les odeurs et les gemmes, que les communes et nécessaires, comme le pain et le vin. Je ne veois pourtant qu'on doive estimer une langue plus excellente que Taultre, seulement pour estre plus difficile.
ÉTJENNE PASQUIER
(Voyeî Notice, page 274)