‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 179 sur 231 · ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

ETIENNE PASQUIER

sons Aniichamhre. Il voulut aussi d'un Jurisconsulte Latin, faire en nostre langue un Droict-conseiîlant , mais il perdit son François. Pta/ief* que l'on approprie à ceux qui vainement veulent faire lès braves^ est de nostre siècle, comme aussi aller à la Picoree, pour les gensd'armes c^ui vont manger le bon homme aux champs, faire un affront pour braver un homme, la populace, mot qu'avons esté contrainct d'innover par faute d'autre pour dénoter un peuple sot. Le premier où j'ay leu Courtizer, est dans la Poésie d'Olivier de Maigny, parole qui nous est pour le jourd'huy fort familière. Je n'avois jamais leu Arborer une enseigne pour la planter , si non aux ordonnancer que fît PÂdmiral de Chastillon, exerçant lors la charge de Colonne! de l'infanterie, mot dont Virginelle a usé en l'Histoire de VillardoUin, Nous avons depuis trente ou quarante ans emprunté plusieurs mots d'Italie, comme Contraste pour Contention, Concert, pour Conférence, Accort, pour Advisé, Enconche, pour en ordre. Garde, pour je ne sçay quoy de bonne grâce, faire une supercherie kun homme, quand on luy fait un mauvais tour à l'impourveu.En l'escrime nous appelons Estra^ massons, des coups de taille. Le Pédant, pour un maistre es Arts mal appris , et façon pedantesque , en conséquence de ce mot. Gomme aussi nous avons quitté plusieurs mots François qui nous estoienttres naturels , pour enter dessus des bastards. Car de Chevalerie nous avons fait Cavdtlerie, Chevalier, Cavalier , Embusche , Embuscade , attacher l'escarmouche, cUtaqtter, au lieu de bataillon, nous avons dit Escadron; et pour nos piétons ou avanturiers anciens , nous ne serions pas guerriers si nous ne disions Infanterie, mots François que nos soldats voulurent italianiser , loi-s que nous possédions le Piedmont, pour dire qu'ils y avoient esté : et de malheur aussi quittasmes nous nos vieux mots de fortification, pour emprunter des nouveaux Italiens. Parce qu'en telles affaires les Ingénieurs d'Italie sçavent mieux débiter leurs denrées que nous autres François. Il n'est pas que* n'ayons mis sous pieds des paroles, qui estoient de quelque honneur, pour donner cours à d'autres de moindre valeur. Le mot de Valet anciennement s'adaptoit fort souvent à titre d'honneur près des Rois : car non seulement on disoit Valets de chambre, ou Garderobe, mais aussi Valets Trenchans, et d'Escurie. Et maintenant le mot de Valet se donne dans nos familles à ceux qui entre nos serviteurs sont de moindre condition , et quasi par contemnement et mespris. Vray est qu'il y avoit un valet, qu'on appelloit nthil valet , dit Marot en se mocquant. La Chambrière estoit destinée pour servir sa maistresse en la chambre : maintenant les Damoiselles prendroient à honte d'appeler celles qui les suivent Chambrières: ains les appellent Servantes, Mot beaucoup plus vil que l'autre que l'on approprie à celles qui servent à la cuisine. Le nom de Grand Bouteiller estoit un office de la Couronne, comme celuy de Conestable: Aujourd'hui non seulement la mémoire en est oubliée en la Cour du Roy, mais il n'y a rien de si bas que la charge de Bouteiller. Et pour ceste cause ceux qui sont

aujourd'huy en telles charges^ sont appeliez Sommeliers, Une vieille dotation faicte à Thospital de Mascon en May 1323 par Barthélémy de Ghevriere eschanson du Roy, l'appelle en Latin Bartholomeus Ca-^ prarij Scancio domini nostri Régis. Qualité qui succéda à celle du grand Bouteiller. Nous avons accreu nostre langue de plusieurs nouvelles dictions tirées de nous-mesmes, comme pour exemple, de Chemin, nos prédécesseurs firent acheminer, de compagnon, accompagner, de raison, arraisonner : comme au contraire une négative en adjoustant de, car ils dirent de saison, desaisonner, mais de nostre temps nous y apportasmes plus de liberté : parce que d'Effect, Occasion^ Violentj Diligent^ Patientj Médicament, Facile, Nécessité , Tranquille, nous fismes Effectuer, Occasionner, Violenter, Diligenter, Patienter, Medicamenter, Faciliter, Nécessiter, Tranquilliter. Je n'ay point encore leu possihiliter, de possible. Il n'est pas que Montagne en ses Essaiz, et Ronsard en la dernière impression de ses œuvres (avant qu'il mourut) n'ayent par une nouveauté fait un nouvel Ainsin: car lors que ce mot est suivy d'une voyelle immédiate, ils mettoient une N derrière, pour ester la cacophonie. Si ces nouveautez enrichissent ou embellissent nostre langue, j'en laisse le jugement à la postérité, me contentant de marquer ces chaches, pour montrer je ne sçay quoy de particulier en nous, qui n'estoit point en nos ayeuls.

Chacun se fait accroire que la langue vulgaire de son temps est la plus parfaite et chacun est en cecy trompé. De ma pari je ne doute point que Hugue de Bersy, Huon de Mery, Jean de S. Gloet, Jean de Nivelet, Lambert li Tors, et tous nos vieux Poètes, n'eussent jamais mis la main à la plume, s'ils n'eussent estimé rendre leurs œuvres immortelles : lesquelles neantmoins ont esté ensevelies dans les ans par le changement du langage. Ne restans plus de tous leurs escrits qu'une carcasse. Et Lorry mesmes, et Glopinel fussent aussi au tombeau, si Marot ne les en eust garantis par le langage de nostre temps qu'il leur donna. Quoy doncques ? Dirons-nous que les langages ressemblent aux rivières, lesquelles demeurans tousjours en essence , toutes-fois il y a un continuel changement des ondes : aussi nos langues vulgaires demeurans en leur gênerai, il y ayt changement continu de paroles particulières, qui ne reviennent plus en usage î Je vous diray ce que j'en pense. Je croy que l'abondance des bons Autheurs, qui se trouvent en un siècle , authorise la langue de leur temps par dessus les autres : on a recours à leurs conceptions originaires, qu'il faut puiser d'eux. Le vulgaire de Rome fut en sa perfection sous Giceron, Gesar, Saluste et Virgile. Le Toscan sous Pétrarque et Bocace. Et combien que le temps apportast changement à ces deux langues, toutes-fois leur perfection a esté tousjours rapportée au temps de ces grands Maistres.

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