ETIENNE PASQUIER
Maistres, qui en Picard , qui Champenois , qui Provençal , qui Tho* lozain^ tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de nos Roy s , escriYoient en langage de leur Cour. Aujourd'hui il nous en prend tout d'une autre sorte. Car tous ces grands Duchez et Comptez , estans imis à nostre Couronne , nous n'escrivons plus qu'en un langage, qui est celuy de la Cour du Roy , que nous appelons langage François. Et ce qui nous oste encore davantage la cognoissance de ceste ancienneté, c'est que s'il y eust un bon livre composé par nos ancestres, lorsqu'il fut question de le transcrire, les copistes les copioient non selon la naîfve langue de l'Âutheur, ains selon la leur. Je le vous representeray par exemple : entre les meilleurs livres de nos devanciers, je fais estât principalement du Roman de la Roze. Prenez en une douzaine escrits à la main, vous y trouverez autant de diversité de vieux mots, comme ils sont puisez de diverses fontaines.
Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de l'ancienneté, soit pluspoly, ores qu'il ait aujourd'huy cours. Nos ancestres avoient pris de Verus, et Vera, Voir et Voirez dont il ne nous est resté que les adverbes , voire , et voirement. Nous en avons fait uns vray et vraye qui sont beaucoup plus rudes, et de difficile prononciation que les premiers. Nous disions aux prétérits parfaits de ces verbes, Tenir et Venir, Tenit et Venit^ lesquels on eschangea depuis en Tiensit et en Viensit, finalement nous en avons fait Tint et Vint, en ces mutations allans tousjours en empirant : car il ne faut faire de doute que Tenit, et Venit ne fussent selon les reigles de la Grammaire meilleurs et plus naturels.
J'ay remarqué plusieurs belles paroles anciennes , dont les aucunes sont du tout perdues par la nonchalance, et les autres changées en pires par l'ignorance des nostres. Nos ancestres usèrent de Barat, Guillej et Losange, pour Tromperie, et Barader, Guiller, et Lozanger, pour Tromper : dictions qui nous estoient naturelles , au lieu desquelles nous en avons adopté des Latines, Dol, Fraude, Circonvention : vray qu'encores le commun peuple use du mot de Barat. Afin cependant que je remarque icy en passant que comme nos esprits ne sont que trop fertils, et abondans en tromperie , aussi n'y a-il parole que nous ayons diversifiée en tant de sorte que ceste-cy : parce que GuiUe, Losange, Barat, Malengiu, Doly Fraude, Tromperie, Cir convention. Déception, Surprise , et Tricherie , dénotent ceste mesme chose. Le Roman de Pépin dit Enherber, nous Empoisonner. Le mesme Roman, et encores le Comte Thibaut de Champagne en ses Amours Maleir, pour ce que nous disons Mauldire, Le vieux valoit bien le nouveau, si nous voulons nous arrester à l'analogie de heneir qui est son contraire. Nos prédécesseurs dirent grigneour puis grigneur, dont encores est faite fréquente mention dans quelques anciennes coustumes : nous disons plus grande, et meilleure part, rendans en deux mots ce qu'ils comprenoient sous un seul, ^ous disons auiourd'huy Magistralement , Hugues de Bersy, Maistrement , qui est
moins Latin. Nous usons du mot adjoumer, quand nous faisons appeler un homme en justice par la semonce d*un Sergent, le Roman de Pépin en a usé pour dire que le jour estoit venu , qui n*estoit pas trop mai propre ; nous en avons perdu la naïfveté, pour la tourner en chicanerie. Dans le mesme Autbeur Hosteler, pour loger, qui n'estoit pas moins bon que le nostre : Malotru est dedans Hugues de Bersy ; barguigrier , mot aussi familier entre les marchands , que chicaner entre les praticiens, est dans le Huon de Mery en son tournoy de TAntechrist, ces deux se sont perpétuez entre nous jusques à huy. Le Latin a dit Amho et Duo, pour dénoter le nombre de deui : de ces deux mots Tltalien a fait un ambedue, et dans le Roman de la Rose je trouve une pareille signification ambedeux , mot qui n*est plus en nostre usage : Endementiers avoit eu vogue jusques au temps de Jean le Maire de Belges, car il en use fort souvent, pour ce que nous disons par une périphrase en ce pendant, Joachim de Bellay dans sa traduction des quart, et sixiesme livres de Virgile le voulut remettre sus , mais il n'y peut jamais parvenir. Nessum, pour nui, Ades pour maintenant. Nous les avons resignez à Tltalien aussi bien que lozenger qui estoit à dire tromper, en ces mots, Nessuno,Adesso, Luzmgar, Le CaWtro Italien, et le C/ieti/" François symbolisèrent, comme semblablement Albergar, et Héberger, je ne sçay si l'Italien le tient de nous, ou nous de luy. L'Italien dit Schifar parce que nous dismes anciennement Esclœver, et aujourd'huy Esquiver, Ce que nos anciens appelé» rent Heaume, on l'appela sous François premier, Armet, nous le nommons maintenant Habillement de teste. Qui est une vraye sottie de dire par trois paroles ce qu'une seule nous donnoit. Ainsi est-il de Tabour, que les soldats appellent maintenant Quesse , sans sçavoir dire pourquoy. Ainsi de VEstendart, Bannière, ou Enseigne, que nous disons aujourd'huy Drapeau, Vray qu'il est plus aisé d'en rendre raison que de l'autre ; cela estant provenu d'une hypocrisie ambitieuse des Capitaines, qui pour paroistre avoir esté aux lieux, où l'on remuoit les mains veulent représenter au public leurs enseignes déchirées, encores que peut-estre il n'en soi^ rien. Dans les livres de la Discipline militaire de Guillaume de Langey vous ne trouverez ny Corps de garde, ny Sentinelle, ains au lieu du premier il l'appelle le Guet, et le second estre aux escoutes. Ces deux qui estoient de trèsgrande et vraye signification se sont eschangez en Corps de garde et Sentinelle; et nommément le mot d*escoute estoit plus significatif que celuy de sentinelle dont nous usons. De mon temps j'ay veu plusieurs mots mis en usage, qui n'estoient recogneus par nos devanciers. Et peut estre le mesme mot de Devanci€r.Le premier qui misten œuvre Avant-propos pour Prologue, fut Louys le Charond en ses Dialogues, dont on se moquoit du commencement : et depuis je voy ceste parole reçue sans en douter : non sans cause. Car nous avons plusieurs mots de mesme parure, Avant-garde, Avant-jeu, Avant-bras, et croy qu'il y avoit plus de raison de dire Avant-Chambre, que ce que nous di<