LES CATHOLIQUES ET LES PROTESTANTS PENDANT UNE TRÊVE
Je parleray de Fabouchement qui fut fait auprès de Toury en Beausse par la royne, le roy de Navarre et le prince de Condé, pour adviser au moyen d'apaiser les diferends survenus. Plusieurs pensoyent que la présence et communication des grands auroit plus d'efficace que les ambassades si souvent envoyez de part et d'autre. Et encore qu'il y ait quelquefois du péril aux entrevues, nonobstant elle ne laissa d'estre accordée, veu les instances qu'en faisoit la royhe, avecques les limitations qui s'ensuivent : que de chacun costé on ne pourroit amener que cent gentils- hommes avec armes et lances, que nulles troupes n'approcheroyent plus près du lieu ordonné que de deux lieues, et que trente chevaux légers, de part et d'autre, six heu< res devant que s'aboucher, descouvriroyent la campagne, laquelle est encest endroit raze comme la mer. A l'heure dicte, la royne se trouva à cheval en la place assignée avec le roy de Navarre, où M. le prince, et H. l'amiral, aussi à cheval, la furent trouver et là traitèrent des choses publiques par ensemble. Cependant les deux troupes, qui estoient composées d'une eslite d'hommes et la pluspart seigneurs, firent halte à huit cens pas les uns des autres. Le mareschal d'An ville commandoit à l'une, et le conte de La Rochefoucault à l'autre, Or, après qu'elles se furent contemplées demy heure, chacun désireux de ▼oir, l'un son frère, l'autre son oncle, son cousin, son amy ou ses anciens compagnons, demandoit licence aux supérieurs, ce qu'on obtenoit avec peine, pource qu'il avoit esté défendu qu'on s'accostât, de crainte de venir aux injures et après aux mains. Mais tant s'en faut que querelles s'en ensuivissent, qu'au contraire oe ne furent que salutations et embras8ades.de ceux qui ne se pouvoient garder de monstrer
signes d'amitié à ceux que la parenté ou Thonnesteté avolt au-para« vant liez ensemble, nonobstant les marques contraires que chacun portoit; car la troupe qui accompagnoit le roy de Navarre estoit vestue de casaques de velours cramoisi et banderoUes rouges, et celle du prince de Condé de casaques et de banderoUes blanches. Les catholiques qui imaginoient que ceux de la religion fussent perdus^ les eihortoient de penser à eux, et de ne 8*obstiner pas à donner entrée à ceste misérable guerre^ en laquelle il faudroit que les propres parents s'entretuassent. Eux respondoient l'avoir en detestation, mais qu'ils estoient assurez, s'ils n'avoient recours à la défense, qu'on les traiteroit de la mesme façon de plusieurs autres de la religion, qui avoient esté cruellement occis en plusieurs endroits de la France. Bref, chacun s'incitoit à paix, et à persuader les grands d'y entendre. Aucuns, qui, un peu à l'escart consideroient ces choses plus profondement, depioroient le discord pubblic, source de maux futurs; et quand ils venoient encore à repenser en eux mesmes que toutes les caresses qu'on s'entrefesoit seroient converties en meurtres sanglans, si les supérieurs donnoient un petit signe de combattre, et que, les visières estant abatues, et la prompte fureur ayant bandé les yeux, le frère quasi ne pardonneroit à son frère, les larmes leur sortoient des yeux. Je me trouvai là du costé de ceux de la religion, et puis dire que j'avois de l'autre part une douzaine d'amis que je tenois chers comme mes propres frères, et qui me portoient une affection semblable. Cependant la conscience et l'honneur obligeoient un chacun de ne manquer ny à l'un ny à l'autre : les amitiez particulières estoient encore vives alors; mais depuis que les grands maux vindrentàavoir cours, et les conversations à se discontinuer, elles s'allèrent amortissant en plusieurs. La royne et le prince de Condé, après avoir conféré deux heures ensemble, ne se pouvant accorder se retirèrent, chacun bien marry que meilleur effet ne s'en estoit ensuivy.
(Voyez Notice, page 276)