‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 183 sur 231 · LA CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE

J*ay naturellement un style comique et privé; mais c'est d'une forme mienne, inepte aux négociations publicques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, désordonné, coupé, particulier : et ne m'entends pas en lettres cérémonieuses, qui n'ont aultre substance que d'une belle enfileure de paroles courtoises. Je n'ay ny la faculté ny le goust de ces longues oflfres d'affection et de service : je n'en crois pas tant*,et me desplaist d'en dire gueresoultre ce que j'en crois. C'est bien loing de l'usage présent; car il ne feut jamais si abject et servile prostitution de présentations*: la vie, l'ame, devo-' tion, adoration, serf, esclave, touts ces mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de manière pour l'exprimer.

Je hais à mort de sentir le flatteur : qui faict que je me jecte naturellement à un parler sec, rond et crud, qui tire, à qui*ne me cognoist d'ailleurs, un peu vers le dédaigneux. J'honore le plus ceulx que j'honore le moins*; et, où mon ame marche d'une grandie alaigresse, j'oublie les pas de la contenance ; et m'offre maigrement et fièrement à ceulx à qui je suis, et me présente moins à qui je me suis le plus donné : il me semble qu'ils le doibvent lire en mon cœur, et que l'expression de mes paroles faict tort à ma conception. A bienveigner, à prendre congé, à remercier, à saluer, à présenter mon service, et tels compliments verbeux des loix cerimonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement stérile de langage que moy : et n'ay jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommandation, que celuy pour qui c'estoit n'aye trouvées sèches et lasches. J'escris mes lettres toujours en poste, et si precipiteusement, que quoyque je peigne insupportablement mal, j'aime mieulx escrire de ma main

que d*7 en employer une aultre; car je n'en treuve point qui me puisse suyvre, et ne les transcris jamais. J'ay accoustumé les grands qui me cognoissent à y supporter des litures et des trasseures^ et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins : depuiS que je les traisne"*, c'est signe que je n'y suis pas. Je commence volontiers sans project; le premier traict produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et préfaces, qu'en matière. Comme j'aime mieuïz composer deux lettres que d'en clore et plier une, et résigne tousjours ceste commission à quelque aultre : de mesme, quand la matière est achevée, je donnerois volontiers à quelqu'un la charge d'y ajouster ces longues harangues^ offres et prières que nous logeons sur la fin ; et désire que quelque nouvel usage nous en descharge, comme aussi de les inscrire d'une légende de qualitez et tiltres.

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