‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 188 sur 231 · CHANCELLIER DB FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELLIER DB FRANCE

Monseigneur, j'ay opinion que vous autres à qui la fortune et la raison ont mis en main le gouvernement des affaires du monde, ne <^ herchez rien plus curieusement que par où vous puissiez arriver à la cognoissance des hommes de vos charges : car à peine est il nulle communauté si chestifve , qui n'aye en soy des hommes assez pour fournir commodément à chascun de ses offices, pourveu que le des* partement et le triage s'en peust justement faire. Et ce poinct là gai* gné, il ne resteroit rien pour arriver à la parfaicte composition d'un estât. Or à mesure que cela est le plus souhaitable, il est aussi plus

^ difficile, veu que ny vos yeulx ne se peuvent estendre si loing, que |i de trier et choisir parmy une si grande multitude et si espandue, ny

. ]ne peuvent entrer jusques au fond des cœurs pour y veoir les inten- \ tiens et la conscience, pièces principales à considérer : de manière ' qu'il n*a esté nulle chose publicque si bien establie, en laquelle nous ne remarquions souvent la faute de ce département et de ce chois. Et en celles où Pignorance et la malice, le fard , les faveurs , les brigues et la violence commandent, si quelque eslection se veoid faicte meritoirement et par ordre, nous le devons sans doute à la fortune, qui par Tinconstance de son bransie divers s'est pour ce cou prencontrée au train de la raison. Monsieur, ceste considération m*a souvent consolé sçachant M. Estienne de la Bo6tie l'un des plus propres et nécessaires hommes aux premières charges de la France, avoir tout du long de sa vie croupy, mesprisé ez cendres de son fouyer domestique, au grand interést de nostre bien commun : car quant au sien particulier, jn vous advise. Monsieur , qu'il estoit si abondamment gamy des biens et des thresors qui desfient la fortune, que jamais homme n'a vescu plus satisfaict ny plus content. Je sçais bien qu'il estoit eslevé aux dignitez de son quartier qu'on estime des grandes : et sçïiis dadvantage que jamais homme n'y apporta plus de suffi* sance, et que en Taage de trente-deux ans qu'il mourut, il avoic acquis plus de vraye réputation en ce reng fà que nul autre avant luy. Mais tant y a que ce n'est pas raison de laisser en Testât de soldat un digne capitaine ny d'employer aux charges moyennes ceulx qui feroient bien encores les premières.

A la vérité, ses forces furent mal mesnagees et trop espargnees. De façon que au delà de sa charge il luy restoit beaucoup de grandes parties oysifves et inutiles : desquelles la chose publicque eust peu tirer du service, et luy de la gloire. Or, Monsieur, puis qu'il a esté si non>chalant, de se pousser soy-mesme en lumière , comme de malheur la vertu et l'ambition ne logent gueres ensemble : et qu'il a esté d'un siècle si grossier ou si plein d'envie, qu'il n'y a peu nullement estre aydé parle tesmoignage d'autruy; je souhaite merveilleusement que au moins après luy sa mémoire à qui seule meshuy je dois les offices de nostre amitié, receoive le loyer de sa valeur, et qu'elle se loge en la recommendation des personnes d'honneur et de vertu. A ceste cause m'a il prins envie de le mettre au jour, et de vous le présenter. Monsieur, par ce peu de vers latins qui nous restent de luy. Tout au rebours du masson qui met le plus beau de son bastiment vers la rue, et du marchand qui faict monstre et parement du plus riche eschantillon de sa marchandise, ce qui estoit en luy le plus recommendable, le vray suc et moSUe de sa valeur l'ont suivy , et ne nous en est demeure que l'escorce et les fueilles. Qui pourroit faire voir les réglez bransles de son ame, sa pieté, sa vertu, sa justice, la vivacité de son esprit, le poids et la santé de son jugement^ la hauiteur de ses conceptions si loing eslevees aurdessus du vulgaire.

son sçayoir, les grâces compaignes ordinaires de ses actions, la tendre amour qu'il portoit à sa misérable patrie, et sa haine capitale et jurée contre tout vice, mais principalement contre ceste vilaine traficque qui se couve sous Tbonorable tiltre de justice, engendreroit certainement à toutes gents de bien une singulière affection envers luy meslee d'un merveilleux regret de sa part. Mais, Monsieur, il s'en fault tant que je puisse cela, que du fruict mesmes de ses estudes il n'avoit encores jamais pensé d'en laisser nul tesmoignage à la postérité : et ne nous en est demeuré que ce que par manière de passe temps il escrivoit quelquesfois. Quoy que ce soit, je vous supplie. Monsieur, le recevoir de bon visage; et, comme nostre jugement argumente maintesfois d'une chose legiere une bien grande, et que les jeux mesmes des grands personnages rapportent aux clair-voyans quelque merque honnorable du lieu d'où ils partent, monter par ce sien ouvrage à la cognoissance de luy mesme , et en aymer et embrasser par conséquent le nom et la mémoire. En quoy, Monsieur, vous ne ferez que rendre la pareille à l'opinion tresresolaô qu'il avoit de vostre vertu . et si accomplirez ce qu'il a infiniement souhaité pendant sa vie. Car il n'estoit homme du monde en la cognoissance et amitié duquel il se fust plus volontiers veu logé que en la vostre. Mais si quelqu'un se scandalise de quoy si hardiment j'use des choses d'autruy, je l'advise qu'il ne fut jamais rien plus exactement dict ne escript aux eschoies des philosophes du droict et des devoirs de la saincte amitié^ que ce que ce personnage et moy en avons practiqué ensemble. Au reste, Monsieur, ce legier présent pour mesnager d'une pierre deux coups, servira aussi, s'il vous plaist, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que je porte à' vostre suffisance, et qualltez singulières qui sont en vous. Car quant aux estrangieres^et fortuites, ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte.

Monsieur, je supplie Dieu qu'il vous doint tresheureuse et longue vie. De Montaigne ce 30 avril 1570.

Vostre humble et obéissant serviteur.

Michel de Montaigne.

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