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FAITS DIVERS DE LA VIE DES ANIMAUX

Le renard, dequoy se servent les habitants de la Thrace^ quand ib veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque rivière gelée, et le laschent devant eux pour cet effet, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien près de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance bruire l'eau courant au dessous; et selon qu'il trouve par-là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'avancer; puis n'aurions-nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours^ qu'il feroit en la nostre : et que c'est une ratiocination et conséquence tirée du sens naturel : ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n'est pas gelé ; ce qui n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie sous le faix. Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouye, sans discours et sans conséquence, c'est une chimère, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inventions, de quoy les bestes se couvrent des entreprinses que nous faisons sur elles.

Gomme nous avons une choêge, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des coliers de nps lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la sèche jette de son col un boyau Jong comme une ligne, qu'elle estend au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut : à mesure qu'elle apperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle le laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si près d'elle, que d'un sault elle puisse l'attraper.

Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de tant d'offenses, que l'homme : il ne nous faut point une baleine, un éléphant, un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de défaire un grand nombre d'hommes : les pouls sont suffisants pour

MICHEL DE MONTAIGNE. âl9

faire vacquer la dictature de Sylla : c'est le desjeuner d'un petit ver, que le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur.

Cbrysippus, bien qu'en toutes autres choses, autant desdaigneuz juge de lia condition des animaux, que. nul autre philosophe, considérant les mouvements du chien, qui se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuite de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant un chemin après l'autre, et après s'estre assuré des deux, et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint de confesser, qu'en ce chien-là, un tel discours se passe : J'ay suivy jusques à ce carrefour mon maistre à la trace, il faut nécessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins : ce n'est ny par cettuy-ci, ny par celui-là, il faut donc infailliblement qu'il passe par cet autre : et s'assurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisième chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjoinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sçasche de soy, que de Trapezonce*?

Cette action que le philosophe Gleanthes remarqua^ retire aux nostres : U vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmilière, portants le corps d'un fourmi mort , vers une autre fourmilière, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux ; et après avoir esté ensemble quelque pièce , ceux-ci g'en retournèrent, pour consulter, pensez, avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation. Enfin ces derniers venus apportèrent aux premiers un ver de leur tanière, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargèrent sur leur dos, et emportèrent chez eux, laissants aux autres le corps du trespassé. Voilà l'interprétation que Gleanthes y donna : tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est nostre defiaut que nous ne soyons participants; et nous meslons à ceste cause sottement d'en opiner.

Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir, d'un nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que

mettre la mère au propre de le choisir elle^mesme, comme si on les emporte hors de. leur giste, le premier qu'elle y rapporteta, sera tousjours le meilleur; ou biens! on fait semblant d*entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premièrement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas : ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre.

Quant à Vamitié, les bestes l'ont, sans comparaison , plus vive et plus constante que n'ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus , son maistre mort , demeura obstiné sur son lict, sans vouloir boire ne manger : et le jour qu'on en brusla le corps, il print sa course, et se jetta dans le feu, où. û fut brusié. Comme fît aussi le chien d'un nommé Pyrrhus ; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre , depuis qu'il fut mort : et quand on l'emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la Raison, qui viennent d'une témérité fortuite, que d'autres nomment sympathie : les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager séparément. On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons, comme à certain visage, et où ils le rencontrent, s'y joindre incontinent avec feste et démonstration de bienveillance ; et prendre quelque autre forme à contre cœur et en haine.

Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoin de remettre ce mot en crédit), ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy-môme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitée, il y en avoit un entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et un rugissement haultain et espouvantable, attiroit à soy la veue de toute l'assistance. Entre les autres esclaves, qui furent présentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androclus de Dace, qui estoit à un seigneur romain , de qualité consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premièrement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha tout doucement d'une façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance avec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il chercboit, il commença à battre de la queue à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser et loscher les mains et les cuisses de ce pauvre misérable, tout transi d'eflfroy et hors de soy. Androclut

ayant repris ses esprits par la bénignité de ce lyon, et r'asseuré sa vue pour le considérer et recognoistre : c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses et les festes qui s'entrefaisoient Tun à l'autre. Dequoy le peuple ayant eslevé des cris de joye, TEmpereur fit appeller cest esclave, pour entendre de luy le moyen d'un si estrange événement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable : « Mon maistre, dit-il, estant proconsul en Affrique, je fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court de gaigner les solitudes et les contrées sabloneuses et inhabitables de ce pays-là ; résolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir , de trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extrêmement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, je m'embatis sur une caverne cachée et inaccessible , et me jettay dedans. Bientost après y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessée, tout plaintif et gémissant des douleurs qu'il y soufifroit : à son arrivée j'eus beaucoup de frayeur : mais luy me voyant musse dans un coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me présentant sa patte offensée, et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu apprivoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que je peus. Luy se sentant allégé de son mal, et soulagé de cette douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousjours sa patle entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquimes ensemble en cette caverne trois ans entiers de mesme viande : car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauvage, comme ce lyon estoit allé un jour à sa queste accoustumée, je partis de là, et à ma troisiesme journée fut surprins par les soldats, qui me menèrent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que je voy, ce lyon fut aussi prins bientost après, qui m'a à cette heure vouleu recompenser du bien-faict et guerison qu'il avoit receu de moy. » Voyla l'histoire qu'Ândroclus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Par quoy à la requeste de tous il fut mis en liberté , et absous de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict présent de ce lyon. Nous voyons depuis, dit Âppion, Ândroclus conduisant ce lyon à tout une petite lesse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l'argent qu'on lui donnoit, le lyon se laisser couvrir de fleurs qu'on luy jettoit, et chascun dire^en les rencontrant. : Voyla le lyon hoste de l'homme, voyla Vhomme médecin du lyon.

n nous faut remarquer la parité qui est entre les hestet et nous. Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens : aussi ont les bestes des nostres^ environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent et nous requièrent : et nous elles. Au demeurant nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine et entière communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espèce, mais aussi d'espèces diverses. En certain abboyer du cbien le cheval cognoist qu'il y a de la colère : mesmes de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes qui n'ont pas de voix, par la société d'offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aysément quelque autre mroyen de communication, leurs mouvements discourent et traictent.

Pourquoy non tout aussi bien, que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes ? J'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la vérité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent enfin toutes choses des yeux.

Quoy des mains 7 nous requérons, nous promettons, appelions, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, complaignons, attristons, desconfortons, désespérons^ estonnons, escrions, taisons, et quoy non? d'une variation et multiplication à l'envy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, vénérons, desdaignons, demandons, esconduisons, égayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, bravons, exhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? Quoy des espaules ? Il n*est mouvement qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et an langage public : Qui fait, voyant la variété et usage distingué des autres, que cettuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l'humaine nature. Je laisse à part ce que particulièrement la nécessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux : et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre langue. Un ambassadeur de la ville d'Abdere, après avoir longuement parlé au roy Agis de Sparte, lui demanda : «Et bien, sire, quelle response veux-tu que je rapporte à nos citoyens ? — Que je t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu os voulu, tant jamait dire mot,* Voilà pas un taire parlier et bien intelligible 7

Au reste , quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons-nous aux opérations des animaux? Est-il police reiglée avec plus d'ordre» diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenue, que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons-nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?

Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter

ous les. coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement, et choisissent-elles sans discrétion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent-ils se servir plustost d'une figure quarrée, que de la ronde, d'un angle obtus, que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effets? Prennent-ils tantost de l'eau, tantostde l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant ? Planchent-ils de mousse leurs palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'ayse? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'orient, sans congnoistre les conditions différentes de ces vents , et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre ? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre ; se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantost de cellelà, si elle n'a et délibération, et pensement| et conclusion?

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