‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 194 sur 231 · CHARRON · texte numérisé non relu

CHARRON

ou caqueteresse, fardée d'aultre imposture, laquelle il sçait et cy>gnoil tout au long et au vray.

Venons du particulier de chascun à la vie commune, pour veoir combien la vanité est attachée à la nature humaine, et non seule* ment un vice privé ou personnel. Quelle vanité et perte de temps aux visites, salutations, accueils et entretiens mutuels; aux offices de courtoisie, harangues, cérémonies; aux offres, promesses, louanges! Combien d'hyperboles, d'hypocrisie de fausseté et d'imposture au veu et au sceu de tous, de qui les donne, qui les reçoit, et qui les oyt 1 tellement que c'est un marché et complot faict ensemble de se mocquer, mentir et piper les uns les aultres. Et fault que cestuy-là, qui sçait que l'on luy ment impunément, dise grand merci : et cestuy-cy qui sçait que l'aultre ne l'en croit pas, tienne bonne mine'^effrontée, s'attendant et se guettant Tun l'aultre, qui commencera, qui finira, bien que tous deux voudroient estre retirés.

Combien souffre-t-on d'incommodité! L'on endure le serein, le chaud, le froid ; l'on trouble son repos, sa vie, pour ces vanités courtisantes, et laisse-on affaires de poids pour du vent. Nous sommes vains aux despens de nostre ayse, voire de nostre santé et de nostre vie. L'accident et très léger foule aux pieds la substance, et le vent emporte le corps, tant l'on est l'esclave de la vanité : et qui feroit aiUtrement seroit tenu pour un sot et mal entendant son monde : c*est habileté de bien jouer ceste farce, et sottise de n'estre pas vain. Estant venus aux propos et devis familiers, combien de vains et inutiles, faux, fabuleux, controuvés (sans dire les meschans et pernicieux qui ne sont de ce compte) ; combien de vanteries et de vaines jactances 1 L'on cherche à parler de soy et de ce qui est sien : si l'on croit avoir faict, ou dict, ou posséder quelque chose que l'on estime, l'on n'est point à son ayse, que l'on ne fasse sçavoir ou sentir aux aultres. A la première commodité, l'on la conte, l'on la fait veoir, l'on renchérit, voire l'on n'attend pas la commodité, l'on la cherche industrieusement. De quoy que l'on parler nous nous y meslons tousjours avec quelque avantage : nous voulons que l'on nous sente> que . l'on nous estime, et tout ce que nous estimons. '

Mais pour monstrer encore mieulx combien l'inanité a de crédit et d'empire sur la nature humaine, souvenons-nous que les plus grands remuemens du monde, les plus générales et effroyables agitations des estats et des empires, armées, batailles, meurtres, procès et querelles, ont leurs causes bien légères, ridicules et vaines; témoins les guerres de Troyes et de Grèce, de Sylla et Marins, d'où sont ensuivies celles de César, Pompée, Auguste et Antoine. Les poètes ont bien signifié cela, qui ont mis pour une pomme la Grèce et l'Asie à feu et à sang; les premiers ressorts et motifs sont de néant, puis ils grossissent, témoins de la vanité et folie humaine. Souvent l'accident faict plus que le principal, les circonstances menues piquent et touchent plus vifvement que le gros de la chose, et le subit^^mesme. La robe

de César tronbla plus Rome^ que ne fit sa mort et les Tingt-deux coups de poignard qui lui furent donnés.

Finalement, la couronne et la perfection de la vanité de l'homme se monstre en ce qu'il cherche, se plaist, et met sa félicité en des biens vains et frivoles, sans lesquels il peut bien et commodément viyre, et ne se soucie pas comme il fault des vrays et essentiels. Son cas n'est que vent ; tout son bien n'est qu'en opinion et en songe : il n'y a rien de pareil ailleurs. Dieu a tous bien en essence, et les maux en intelligence; l'homme, au contraire, possède ses biens par fantaisie, et les maux en essence. Les bestes ne se contentent ni ne se paissent d'opinioas et de fantaisies, mais de ce qui est présent^ palpable et en vérité. La vanité a esté donnée à l'homme en partage : il court, il bruit, il meurt, il fuit, il chasse, il prend une ombre, il adore le vent, un festu est le gain de son jour.

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