‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 193 sur 231 · DE LA VANITÉ · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ

La vanité se démonstre et témoigne en plusieurs manières; pre* mièrement, en nos pensées et entretiens privés*,qui sont bien souvent plus que vainS; frivoles et ridicules, auxquels toutesfois nous consommons grand temps, et ne sentons point*. Nous y entron8*,y séjournons et en sortons insensiblement, qui est bien double vanité et grande inadvertence de soy. L*un, se promenant en une salle, regarde à compasser ses pas d'une certaine façon sur les carreaux ou tables du plancher; cest aultre discourt en son esprit longuement et avec attention comment il se comporteroit s'il estoit roy, pape, ou aultre chose, qu'il sçait ne pouvoir jamais estre, et ainsi se payt de vent, et encore de moins, car de chose* qui n'est et ne sera point. Cestuy-cy songe fort comment il composera son corps, ses contenances, son maintien, ses paroles d'une façon affectée, et se plaist à le faire comme de chose qui lui sied fort bien, et à quoy tous doibvent prendre plaisir. Et quelle vanité et sotte inanité en nos désirs et souhaits, d'où naissent les créances et espérances encore plus vaines. £t tout cecy n'advient pas seulement lorsque n'avons rien à faire, et que nous sommes engourdis d'oisiveté, mais souvent au milieu et plus fort des affaires : tant est naturelle et puissante la vanité, qu'elle nous desrobe et nous arrache des mains de la vérité, solidité et substance des choses, pour nous mettre au vent et au rien. ' (

Mais la plus forte vanité de toutes, est ce soin pénible de qui se fera icy, après qu'en serons partis. Nous estendons nos désirs et affec-' tions au-delà de nous et de nostre estre : voulons pourveoir à nous Mtre faict des choses lorsque ne serons plus. Nous désirons estre loués | après nostre mort; quelle plus grande vanité 1 Ce n'est pas ambitiouj

comme l'on pourroit penser, qui est un désir d*honneur sensible et perceptible; si ceste louange de nostre nom peut accommoder et servir en quelque chose à nos enfans, parens et amis survivans, bien soit, il y a de Tutilité; mais désirer comme bien une chose qui neiious touchera point, et dont nous ne sentirons rien, c'est pure vanité; comme de ceux qui craignent que leurs femmes se marient après leur décès, désirent avec grande passion qu'elles demeurent veufves, et l'achètent bien chèrement en leurs testamens, leur laissant une grande partie de leur bien à ceste condition. Quelle folle vanité, et quelquefois injustice ! C'est bien au rebours de ces grands hommes du temps passé, qui, mourans, exhortoient leurs femmes à se marier tost et engendrer des enfants à la république. D'aultres ordonnent que pour l'amour d'eux on porte telle et telle chose sur soy, ou que l'on fasse telle chose à leur corps mort : nous consentons peut-estre d'échapper à la vie, mais non à la vanité.

Voicy une aultre vanité mous ne vivons que par relation àaultruy; nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous, en effect et en vérité, comme quels nous soyons en la connoissance publique; tellement que nous défraudons souvent, et nous privons de nos commodités et biens, et nous géhennons, pour former les apparences à Topinion commune. Cecy est vrai, non seulement aux choses externes et du corps, et en la dépense et employ de nos moyens, -mais encore aux biens de l'esprit, qui nous semblent estre sans fruit, s'ils ne se produisent à 'la veue et approbation estrangère, et si les aultres n'en jouissent.

Nostre vanité n'est point seulement aux simples pensées, désirs, discours, mais encore elle agite, secoue et tourmente et l'esprit et le corps : souvent les hommes se remuent plus pour des choses légères et de néant, que pour des grandes et importantes. Nostre âme est souvent agitée par de petites fantaisies, songes, ombres et resveries sans corps et sans subject; elle s'embrouille et se trouble de colère, despit, tristesse, joye, faisant des chasteaux en Espagne. Le son des noms et de certains mots prononcés piteusement, voire des soupirs et exclamations, nous pénètrent jusques au vif, comme sçavent et pratiquent bien les harangueurs, affronteurs et vendeurs de vent et de fumée. Et ce vent surprend et emporte quelquefois les plus fermes et asseurés, s'ils ne se tiennent sur leurs gardes, tant est puissante la vanité sur l'homme; et non seulement le^ choses petites et légères nous secouent et agitent, mais encore les faussetés et impostures, et que nous sçavons telles (chose estrangel); de façon que nous prenons plaisir à nous piper nous-mesmes à escient, nous paistre de fausseté et de rien : témoins ceux qui pleurent et s'affligent à ouïr des contes et à veoir des tragédies, qu'ils sçavent estre inventées et faictes à plaisir, et souvent dea fables qui ne furent jamais. Dirai-je encore de tel qui est coëffé*et meurt après une qu'il sçait estre laide, vieille, et ne l'aimer point, mais pour ce qu'elle est bien peinte et plastrée^

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