‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 203 sur 231 · L'ÉGALITÉ D*AME · texte numérisé non relu

L'ÉGALITÉ D*AME

Nous ne sommes hommes que par la raison, et c'est pourtant chose rare de trouver des hommes vraiment raisonnables ; d'autant que Tamour-propre nous détraque ordinairement de la raison, nous conduisant insensiblement à mille sortes de petites, mais dangereuses injustices et iniquités, qui, comme les petits renardeaux desquels il est parlé aux Cantiques, démolissent les vignes; car, d'autant qu'ils sont petits, on n'y prend pas garde, et, parce qu'ils sont en quantité, ils ne laissent pas de beaucoup nuire. Ce que je m'en vais vous dire, sont-ce pas iniquités et déraisons?

Si nous affectionnons un exercice, nous mesprisons tout le reste, et contrôlions tout ce qui ne vient pas à nostre ^ût. S'il y a quelqu'un de nos inférieurs qui n'ait pas bonne grâce, oa sur lequel nous ayons une fois mis la dent, quoi qu'il fasse, nous le recevons à mal; nous ne cessons de le contrister, et tousjours nous s^immes à le calanger. Au contraire, si quelqu'un nous est agréable d'une grâce sensuelle, il ne fait rien que nous n'excusions. Il y ii des enfans vertueux que leurs pères ou mères ne peuvent presque voir, pour quelque imperfection corporelle j il y en a dej^icieux qui sont les favoris, pour quelque grâce corporelle. En tout, nous préférons les riches aux pauvres, quoiqu'ils ne soyent ni de meilleure eondition, ni si vertueux; noua préférons mesme les mieulx vestus. Nous voulons nos droits exactement, et que les aultres soyent courtois en l'exécution des leurs; nous gardons nostre rangpointilleusement, et voulons que les aultres soient humbles et condeecendants. Nous nous plaignons aysément du prochain, et ne voulons qu'aucun se plaigne de nous. Ce que nous faisons pour aultrui nous semble tousjours beaucoup; ce qu'il fiiit pour nous n'est rien, ce nous semble; brief, nous sommes comme

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