‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 204 sur 231 · SAINT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES

les perdrix de Paphlagonie qui ont deux cœurs ; car nous avons un cœur doux, gracieux et courtois en nostre endroit, et un cœur dur, sévère et Hgoureux envers le prochain. Nous avons deux poids : Tun pour peser nos commodités, avec le plus d*advantage que nous pouvons ; Taultre pour peser celles du prochain, avec le plus de désadvantage qu'il se peut. Or, comme dit TEscriture, les lèvres trompeuses ont parlé en un cœur et un cœur, c'est-à-dire elles ont deux cœurs; et, d'avoir deux poids, l'un fort pour recevoir, et l'autre foible pour délivrer, c'est chose abominable devant Dieu.

Philothée, soyez égale et juste en vos actions. Mettez-vous tousjours en la place du prochain, et le mettez en la vostre, et ainsi vous jugerez bien. Rendez-vous vendeuse en achetant, et acheteuse en vendant, et vous vendrez et achèterez justement. Trajan estant censuré par ses confidents, de quoi il rendoit, à leur advis, la majesté impériale trop accostable : « Oui-dà, dit-il, ne dois-je pas estre tel empereur à l'endroit des particuliers, que je désirerois rencontrer un em« pereur, gi j'estois particulier moi-mesme?

UAME ET DIEU.

Entre les perdrix il arrive souvent que lés unes dérobent les œufs des aultres afin de les couver, soit pour l'avidité qu'elles ont d'estre mères, soit pour leur sottise qui leur fait méconnoistre leurs œufs propres. Et voici chose estrange, mais néanmoins bien tesmoignée ; car le perdreau qui aura esté couvé sous les ailes d'une perdrix estrangère-, au premier réclame qu'il oyt de sa vraie mère qui avoit pondu l'œuf duquel il est procédé, il quitte la perdrix larronneuse, se rend à sa première mère, et se met à sa suite, par la correspondance qu'il a avec sa première origine, correspondance toutefois qui ne paroissoit point, ains fust demeurée secrète, et comme dormante au fond de la nature, jusqu'à la rencontre de son object; lors, soudain excitée et réveillée, elle fait son coup, et pousse l'appétit du perdreau à son premier devoir. Il en est de mesme, Théotime, de nostre cœur; car, quoiqu'il soit couvé, nourri et élevé emmi les choses corporelles, basses et transitoires, et par manière de dire, sous les ailes de la nature; néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première connoissance qu'il en reçoit, la première inclination d'aimer Dieu^ qui estoit comme assoupie et imperceptible, se réveille en im instant et à rimpourvu paroist comme une étincelle qui sort d'entre les cendres, laquelle, touchant nostre volonté, lui donne un élan de l'amour suprême^ dû au souverain et premier principe de toutes choses.

2/i8 PROSE.

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