‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 86 sur 231 · FABLE DU LION ET DU RAT · texte numérisé non relu

FABLE DU LION ET DU RAT

Mais je te veulx dire une belle fable.

C'est assavoir du Lyon et du Rat.

Cestuy Lyon, plus fort qu'un vieulx verrat, Veit une fois que le Rat ne sçavoit Sortir d'ung lieu, pour autant qu'il avoit Mengé le lard et la chair toute crue; Mais ce Lyon, qui jamais ne fut grue, Trouva moyen et manière et matière.

D'ongles et dents- de romnre la ratière,

Dont maistre Rat eschappe vistement ; Puis mist à terre ung genoul gentement, ^ Et, en ostant son bonnet de la teste, Â mercyé mille foys la grand beste, Jurant le dieu des souriz et des rats Qu*il luy rendroit. Maintenant tu verras Le bon du compte. Il advint d'aventure Que le Lyon, pour chercher sa pasture," Saillit dehors sa caverne et son siège; Dont, par malheur, se trouva pris au piège Et fut lié contre un ferme posteau.

Adonc le Rat, sans serpe ni cousteau.

Il arriva joyeulx et esbaudy, Et du Lyon, pour vray, ne s'est gaudy, Mais despita chatz, chates et chatons, Et prisa fort ratz, rates et ratons, Dont il avoit trouvé temps favorable Pour secourir le Lyon secourable ; Auquel a dit : — « Tais toy, Lyon lié,

• Par moy seras maintenant deslié;

« Tu le vaulx bien, car le cueur joly as;

« Bien y parut quand tu me deslias.

• Secouru m'as fort lionneusement,

• Ors secouru seras rateusement. »

Lors le Lyon ses deux grands yeux vertil

Et vers le Rat les tourna ung petit,

En luy disant : — « pauvre vermynière,

• Tu n'as sur toy instrument ne manière, « Tu n'as cousteau, serpe ni serpillon

« Qui sçeust coupper corde ne cordillon « Pour me gecter de ceste estroicte voye.

« Va te cacher que le chat ne te voye !

— « Sire Lyon, dit le fils de Souris, > De ton propos certes je me soubris; « J'ay des cousteaux assez, ne te soucie,

• De bel os blanc plus tranchant qu'une cye; « Leur gatne c'est ma gencive et ma bouche.

« Bien coupperont la corde qui te touche

■ De si très-près; car j'y mettray bon ordre. »

Lors sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien. Vray est qu'il y songea Assez long temps, mais il le vous rongea Souvent, et tant qu'à la parfin tout rompt; Et le Lyon de s'en aller fut prompt.

Disant en soy : Nul plaisir, en effect,

Ne se perdt point, quelque part où soit faict,

Voylà le compte en termes rimassez ; Il est bien long, mais il est vieil assez, Tesmoing Esope, et plus d'ung million*

Or vien me veoir, pour faire le Lyon, Et je mettray peine, sens et estude D'estre le Rat» exempt d'ingratitude ; J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire Qu'au grant Lyon, ce qu'il ne vueille faire.

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