‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 90 sur 231 · LE VIEILLARD DE VÉRONE · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD DE VÉRONE

bienheureux qui a passé son âge Dedans le clos de son propre héritage.

Et n'a de vue éloigné^sa maison^ En jeunes ans et en vieille saison ; Qui, d'un bâton et d'un bras secouru, Va par les champs où jeune il a couru, Les siècles longs pas à pas racontant, Du toit champêtre où il est habitant 1

Nul accident d'inconstante fortune Ne lui montra sa fureur importune.

Ni n'a été par peines et dangers Sa soif éteindre aux fleuves étrangers.

Il n'a senti, suivant le fait des armes, La froide peur des assaulx et alarmes, Ni marchandant a expérimenté D'être en la mer des ondes tourmenté.

Et de procès n'ouït oncques le bruit Qui empeschât de son aise le fruit ; Mais tout rural et inexercité, A peine a vu la prochaine cité.

Se contentant loin de mur et de tour.

De voir à plein le beau ciel tout autour.

S'il faut nombrer quelque temps, le bon homme Ne compte point par les consuls de Rome, Mais seulement connoit les ans passés, Aux fruits qu'il a d'an à autre amassés.

Quand son jardin verd et fleuri devient, Il connmt bien que le printemps revient, Et aux fruits mûrs l'automne il certifie :

Voilà son art et sa philosophie. ^

Il voit lever et coucher le soleil Au même lieu de son somme et réveil Et est le dos du rustique séjour Son zodiaque où mesure le jour.

Tel chêne est lors au champ grand et superbe Qu'il lui souvient avoir vuestre en herbe.

Et les forests a vu plantes menées, Qui, quant etlui*>^oi^ vieilles devenues

fCBlVAIMS nu XVl* SIÈCLE. , 2

Non plus coonoit sa voisine Véronne Qu'il fait Memphis que le Nil environne :

Et tant lui est le prochain lac de Garde Que la mer Rouge; et d*y aller n'a garde.

Ce néanmoins le temps et ses efforts N'ont affoibli ses membres sains et forts, Et ses neveux voyent en l'âge tiers De leur ayeul les bras durs et entiers.

Un autre donc aille voir Hibérie, Ou plus s'il veut, car je tiens et parie Que ce vieillard, qui ne veut qu'on le voie, Plus de vie a qu^un autre et plus de joie.

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