CHANSON
Quand j'estois libre, ains que l'amour cruelle Ne fut éprise encore en ma mouelle.
Je vivois bien heureux ; Comme à l'envy, les plus accortes filles Se travailloient, par leurs fiâmes gentilles.
De me rendre amoureux I
Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche "^^ Oui n'a masché le frein dedans la bouche,
Va seulet écarté.
N'ayant soucy sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,
Vivant en liberté....
J'avois escrite au plus haut de la face, Avec la honte, une agréable" audace
Pleine d'un franc désir ; Avec le pied marchois ma fantaisie De çà de là, sans peur ne jalousie^
Seigneur de mon plaisir.
Cesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonné Du destin que, moy vif, tu reçoives la gloire ; Avant que passé j'aye outre la rive noire, L'honneur que l'on te doit ne te sera donné.
Quelqu'un, après mil ans, de mes yex^ estonné. Voudra dedaiis mon Loir comme en Permesse boire. Et, voyant mon pays, à peine voudra croire Que d'un si petit champ tel poëte soit né*.
Pren, mon livre, pren cœur : la vertu précieuse De l'homme, quand il vit, est toujours odieuse. Après qu'il est absent, chacun le pense un dieu.
La i:ancueur nuit tousjours à ceux qui sont en vie ; Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu, Et la postérité rend l'honneur sans envie.
^Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant.
Direz, chantant mes vers, et vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labeur à demy sommeillant.
Qui, au bruit de Ronsard, ne s'aille réveillant, Bénissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre, et, fantosme sans os. Par les ombres myrteux je prendray mon repos ; Vous, serez au fouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et voire fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain ; Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie .
Genevres hérissez, et vous, houx espineux, L'un hoste des déserts, et Tautre d'un bocage ; Lierre, le tapis d'un bel antre sauvage, Sources qui bouillonnez d'un surgeon sabloneux ;
Pigeons, qui vous baisez d'un baiser gracieux, Tourtres qui lamentez d'un éternel veufvage, Rossignols ramagers qui d'un plaisant langage Nuict et jour rechantez vos versets amoureux;
Vous, à la gorge rouge, estrangere arondelle, Si vous voyez aller ma nymphe en ce printemps Pour cueillir des bouquets par ceste herbe nouvelle,
Dites-luy pour néant que sa grâce j'attens, Et que, pour ne souffrir le mal que j'ay pour elle, J'ay mieux aimé mourir que languir si longtemps.
Je vous envoyé un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies ; Qui ne les eust à ce vespre cueillies , Cheutes à terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain Que vos beautez bien qu'elles soient fleuries, En peu de temps seront toutes flaitries.
Et, comme fleurs, périront tout soudain.
Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ; Las I le temps non, mais nous nous en-allons, Et tost serons estendus sous la lame.
Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle.
Pour ce aimez-moy ce pendant qu'estes belle.