‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 99 sur 231 · DE L'ÉLECTION DE SON SÉPULCHRE · texte numérisé non relu

DE L'ÉLECTION DE SON SÉPULCHRE

Antres, et vous fontaines.

De ces roches hautaines Qui tombez contre bas* D'un glissant pas;

Et vous forests, et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous rives et bois, Oyez ma vois.

Quand le ciel et mon beure Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour.

Je defens qu'on ne rompe Le marbre pour la pompe De vousloir mon tombeau Bastir plus beau....

Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Tousjours de verd*.

De moy puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant en maint toui Tout à l'entbur;

Et la vigne tortisse Mon sepulchre embellisse, Faisant de toutes pars Un ombre espars.

Là viendront chaque année A ma feste ordonnée, Avecques leurs troupeaux Les pastoureaux;

Puis, ayant fait l'office De leur beau sacrifice, Parlans à l'isle ainsi Diront ceci :

« Que tu es renommée D'estre tombeau nommée D'un de qui l'univers Chante les vers,

« Et qui oncque en sa vie Ne fut brûlé d'envie, Mendiant les honneurs Des grands seigneurs.

. Ny n*b.iseigna l'usage De ramoureux breuvage, Ny Tart des anciens Magiciens,

« Mais bien à nos caitapagnes Fit voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons,

• Car il fît à sa lyre Si bons accords eslire Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs l

« La douce manne tombe À jamais sur sa tombe, Et l'humeur que produit En may la nuitl

« Tout à Tentour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure.

L'un tousjours verdoyant, L'autre ondoyant!

« Et nous, ayans mémoire Du renom de sa gloire, Lui ferons, comme à Pan, Honneur chaque an. »

Ainsi dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du lait.

Dessus moy, qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux esprits Ont leur pourpris.

La gresle ne la nége N'ont tels lieux pour leur siège Ne la foudre oncques là Ne dévala.

Mais bien constante y dure L'immortelle verdure Et constant en tout temps Le beau printemps.

PIERRE DE RONSARD. 3.j

Et Zephire y alaine Les myrtes et la plaine Qui porte les couleurs De mille fleurs.

Le soin qui sollicite Les rois ne les incite Lie monde ruiner Pour dominer,

Ains comme frères vivent, Et, morts, encore suivent Les mestiers qu'ils avoient Quand ils viToient*

Là, là, j'oirray d'Alcée La lyre courroucée.

Et Sappho, qui sur tous Sonne plus doux.

Combien ceux qui entendent Les odes qu'ils respendent Se doivent réjouir De les ouïr I...

La seule lyre douce L'ennuy des cœurs repousse.

Et va l'esprit flatant I)a l'escoutant.

Quand Je suis vingt ou trente moin Sans r0toumer en Vendomois, Piem de pensées vagabondes Plein d'un remors et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi, ' Aux bois, aux antres et aux ondes :

Rochers, bien que soyez âgez De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'estat ny de forme; Biais tousjours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit Dejwine en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans En hyver vos obeveux mouvans,

ECRIVAIN DU XVI- SifiCtB.

L'an d'après qui se renouvelle Renouvelle aussi vostre chef; Mais le mien ne pput de recheî Ravoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis veu chez vous Avoiriadis verds les genous, Le corps habile et la main bonne; Mais ores j'ay le corps plus dur, Et les genoux, que n'est le mur Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez, Et vous menez et ramenez Vos flots d'un cours qui ne séjourne ; Et moy, sans faire long séjour, Je m'en vais de nuict et de jour».

Au lieu d'où plus on ne retourne....

Ma douce jouvence est passée, Ma première force est cassée, a'av la dent noire et le chef blanc ; Mes nerfs sont dissous, et mes veines Tant i'ay le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.

Adieu, Je sens venir ma fin; Nul passetemps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse, Que le feu, le lict et le vin.

a»ay la teste toute estourdie Detropd'ansetdemala&e; De tous costez le soin me mord.

Et soit que j'aiUe ou que je tarde, Tousjours après moy je regarde Si ie verray venir la mort,

Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas, où demeure Je ne sçay quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre, Où bien facilement on entre.

Mais d'eu jamais on ne revient.

*Le petit enfant Amour Cueilloit des fleurs à Pentour D'une ruche, où les avettes Font leurs petites logettes.

Comme il les alloit cueillant, Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette, Lui piqua la main tendrette.

Si tost que piqué se vit.

Ah! je suis perdu, ce dit ; Et, s'en-courant vers sa mère, Lui monstra sa playe amere :

« Ma mère, voyez ma main.

Ce disoit Amour tout plein De pleurs, voyez quelle enflure M'a fait une esgratignurel »

Alors Venus se sou-rit.

Et en le baisant le prit.

Puis sa main luy a soufflée Pour guarir sa plaie enflée.

« Qui t'a, dy-moy, faux garçon.

Blessé de telle façon?

Sont-ce mes Grâces riantes.

De leurs aiguilles poignantes?

-— Nenny, c'est un serpenteau, Qui vole au printemps nouveau Avecques deux ailerettes Çà et là sur les fleurettes.

— Ah ! vrayment je le cognois.

Dit Venus; les villageois De la montagne d'Hymette Le surnomment Mélisse tte*.

« Si doncques un animal Si petit fait tant de mal, Quand son halesne espoinçoune La main de quelque personne,

« Combien fais-tu de douleurs Au prix de luy, dans les cœurs De ceux contre qui tu jettes Tes homicides sagettes?»

Bel aubespin verdissant'.

Fleurissant, Le long de ce beau rivage, Tu es vestu jusqu'au bas

Des longs bras b'une lambrunche sauvage.

Deux camps drillants de fourmis

Se sont mis En garnison sous ta souche; Et dans ton tronc mi-mangé

Arrangé Les avettes ont leur couche.

Le gentil rossîgnolet,

Nouvelet, Avecques sa bien-aimée, Pour ses amours alléger

Vient loger Tous les ans en ta ramée.

Sur ta cyme il fait son ny.

Bien garny De laine et de fine soye, Où ses petits esclorront,

Qui seront De mes mains la douce proye.

Or vy, gentil aubespin,

Vy sans fin, Yy sans que jamais tonnerre Ou la coignée, ou les vents,

Ou les temps Te puissent ruer par terre.

Nous ne tenons en nostre main Le temps futur du lendemain ; La vie n*a point d'asseurance.

Et, pendant que nous desirons La faveur des roys, nous mourons Au milieu de notre espérance.

L^homme, après son dernier Irespas..

Plus ne boit ne mange là bas.

Et, sa grange, qu'il a laissée Pleine de blé devant sa fin.

Et sa cave pleine de vin, Ne luy viennent plus en pensée.

Hé ! quel gain apporte Fesmoy?

Va, Corydon, appreste-moy Un lict de roses espanchées.

Il me plaist, pour me défascher, A la renverse me coucher Entre les pots et les jonchées.

Fay-moy venir Daurat icy; Fais-y venir Jodelle aussi, Et toute la musine' troupe.

Depuis le soir jusqu'au matin Je veux leur donner un festin Et cent fois leur pendre la coupe.

Verse donc et reverse encor Dedans ceste grand' coupe d'or :

Je vay boire à Henry Estienne,' Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre téïenne.

A toi, gentil Anacréon, Doit son plaisir le biberon ; Et Bacchus te doit ses bouteilles.

Amour son compagnon te doit*, Venus et Silène, qui boit L'esté dessous l'ombre des treilles

La belle Venus un jour^ M'amena son fils Amour; En l'amenant me vint dire :

m Escoute^ mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre. »

Incontinent je le pris.

Et soigneux je luy appris Gomme Mercure eut la peina De premier la façonner Et de premier en sonner Dessus le mont de Gyllene ;

Ck)mme Minerve inventa Le haut-bois qu'elle jetta Dedans Teau toute marrie ; Gomme Pan le chalumeau Qu*il pertulsa du roseau Formé du corps de s'amie.

Ainsi, pauvre que j'estois.

Tout moi» art je recordois A cet enfant pour l'apprendre ; Mais luy, comme un faux garson* Se moquoit de ma chanson, Et ne la vouloit entendre.

« Pauvre sot, ce me dit-il, Tu te penses bien subtil l Mais tu as la teste foie D'oser t'egaler à moy.

Qui jeune en sçay plus que toy, Ni que ceux de ton escole. »

Et alors il me sou-rit.

Et en me flattant m'apprit Tous les œuvres de sa mère,

Il me dit tous ses attraits.

Tous ses jeux, et de quels traits Il blesse les fantaisies Et des hommes et des dieux.

Tous ses tourments gracieux, Et toutes ses jalousies.

Et me les disant, alors J'oubliay tous les accors De ma lyre desdaignée. Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce dieu M'avoit par cœur enseignée.

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