‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 134 sur 212 · A MADAME DE CANT · texte numérisé non relu

A MADAME DE CANT

Madame , j'espere qu'a ce coup Dieu vous aura touchee a bon escient, pour vous fairo sortir de la captivite ou vous avez langui trop longtemps. Non pas que je ne pense que par cy-devant reflection y a este bonne, mais pour ce que vous marchiez si laschement

que ce n'estoit pas pour vous advancier fort. Si Dieu vous a donne t quelques coups d'esperon, il ne vous en fault esbair. Car si Loth, qui avoit bon desir de sortir de ce gouffre de Sodom e, a eu besoin que l'ange, Fempoignant par le bras, le tirast quasi par force , plus est requis que ce bon Dieu aide a nostre paresse et froidure, et puisque maintenant vous estes au bout pour eschapper, soiez soigneuse de faire valoir ceste occasion. Je le dis pour ce qu'il semble que vous pretendiez faire encores quelques circuits, ce que je ne trouve nullement bon. Car vous n'avez que trop delaye jusques icy, et il y a dan* ger que Dieu ne renverse vostre compte. Si vous attendez d'avoir issue en tous vos affaires, jamais vous n'en viendrez a la fin. Et aussi Dieu veult que nous quittions, pour l'amour de luy, non seulement. quelque portion, mais nostre vie pronre. Par quoy estimez qu'il vous espargne tant et plus en vous donnant pour vous nourrir le reste de vostre vie, et contentez-vous de cela. Tant y a que si vous ne fermez les yeulx a ce que vous laissez, ne regrettant point ce qui vous tient empestree, que vous ne serez jamais p reste a chercher Jesus-Cbrist. II y a encores un poinct que Dieu nous veult apprendre de nous fier en sa providence. Ainsy voiant qu'il n'est pas possible de mettre ordre a tout, remettez entre ses mains ce qui vous pourroit longuement retarder. Je ne vous donne pas ce conseil pource que je preigne plaisira vous appaourir, et je ne suis pas poulse de quelque hastivet6 trop grande. Parquoy je vous prie au nom de Dieu decoupper broche a toutes les entreprises qui vous recullent. Au reste quant, apres vous estre resolue, vous prendrez courage, je me tiens asseure qu'en moins d'un mois vous viendrez a bout de ce que vous ne pensez faire, en demy an. Mais il faut prendre le frain aux dens.

FRANQOIS RABELAIS

(Voyez Notice, page 2C7)

l*£ducation de gargantua.

COMMENT GARGANTUA FLIT INSTITUE PAR PONOCRATES EN TELLE DISCIPLINE, QU'lL.NE PERDOIT HEURE DU JOUR.

Quand Ponocrates cogneut la vicieuse maniere de vivre de Gargantua, delibera aultrement l'instituer es lettres: mais pour les premiers jours le tolera, considerant que nature n'endure mutations soubdaines sans grande violence. Pour done mieulx son oeuvre commencer, supplia ung scavant medecin de celuy temps, nomine* maistre Theodore, a ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement avec elebore d'Anticyre, comme faisoit Timothee, et par ce medicament luy nettoya toute Alteration et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris soubs ses antiques precepteurs, comme faisoit Timothee a ses disciples, qui avoient este instruicts soubs aultres musiciens. Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens sgavans, qui la estoient, a ^emulation desquelz luy creust l'esprit et le desir d'estudier aultrement, et se faire valoir.

Apres, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quelconque du jour : ains tout son temps consommoit en lettres et honneste s^avoir. S'esveilloit done Gargantua environ quatre heures du matin. Cependant, qu'on le frottoit, lui estoit leue quelque pagine de la divine Escriture haul te men t et clairement, avec prononciation competente a la matiere, et a ce estoit commis un jeune page nomm6 Anagnostes*.Selon le propos et argument de ceste lecon, souventes fois s'adoniioit a reverer, adorer, prier et supplier le bon Dieu : duquel la lecture montroit la majeste el yi^meoa mwm\\a>a..» Son pr6-

FRANQOIS RABELAIS. 11*

it rep6toit ce qu'avoit este" leu, lui exposant les poincts plu» rs et difficiles. Eux, retournant, consideroient l'estat du ciel, si ait comme l'avoient not6 au soir precedent : et quels signes ene 3oleil,au3si la lune pour icelle journee. Ce faict, estoit habille, §, testonn6, accoustre et parfume, durant lequel temps on luy >it les lecons du jour d'avant. Luy-mesme les disoit par coeur, >nda quelques cas practiques concernans l'estat humain, lesquels endoient aulcunes fois jusques deux ou trois heures, mals ordinent cessoient lorsqu'il estoit du tout habille. Puis par trois s heures luy estoit faicte lecture. Ce faict, issoient hors, touconferans des propos de la lecture, et se deportoient en Braque*

pres, et jouoient a la balle, a la paulme, a la pile trigone, ;ement s'exercans les corps comme ils avoient les ames aupat exerce.Tout leur jeu n'estoit qu'en liberty : car ils laissoient la

quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lorsque suoient f le corps ou estoient autrement las. Adonc estoient tres-bien Ss et frottes, changeoient de chemise, et doulcement se pouris alloient voir si le disner estoit prest. La attendans recitoient ment et eloquentement quelques sentences retenues de la lecon. tdant monsieur l'app6tit venoit, et par bonne opportunite s'assnt a table. Au commencement du repas estoit leue quelque hisplaisante des anciennes prouesses jusques a ce qu'il eust pris in. Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou commen- I a deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers

de la vertu, propri6te, efficace et nature de tout ce que leur

servi a table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, in.s, fruictz, herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que t, apprit en peu de temps tous les passages k ce competens en , Athenee, Dioscorides, Julius Pollux, Galien, Porphyre, Oppian, e, Heliodore, Aristoteles, Elian et aultres. Iceux propos ten us ^ mt souvent, pour plus estre asseures, apporter les livres susa table. Et si bien et entierement retint en sa memoire les s dictes, que pour lors n'estoit m6decin qui en sceust a la moiti6 omme il faisoit. Apres, devisoient des lecons leues au matin, et hevans leur rcpas par quelque confection de cotoniat, s'ecuroient mts avec un trou de lentisce, se lavoient les mains et les yeux lie eau f raische, et rendoient graces a Dieu par quelques beaulx [ues faicts a la louange de la munificence et benignite* divine, ct, on apportoit des cartes, non pour jouer, mais pour y apprenlille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes nt de arithmetique. En ce moyen entra en affection d'icelle ;e numerate, et tous les jours apres disner et souper y passoit t aussi plaisantement qu'il souloit es d^s, ou es cartes. A tant d'icelle et theorique et practique, si bien, que Tonstal l'Anglais 4 1 avoit amplement escrit, confessa que vrayement, en comn*i de )uy, il n'y entendoit que le haul aUemaii^*

Et non-seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathematiqws, comme geometric, astronomie et musique. Gar attendans la concoction et digestion de son past, ils faisoient mille joyeux instrumens et figures geom&riques, et de me'me pratiquoient Ies canons astronemiques. Apres s'esbaudissoient a chanter musicalement a quatre et einq parties, ou sur un theme, a plaisir de gorge. Au regard des instrumens de musique, ii apprit a jouer du luth, de l'epinette, de la harpe, de la flutte d'Alemant et a neuf trous, de la viole et de la sac-' queboutte.

Ceste heure ainsi employee, la digestion parachevSe, se remettoit a son estude principale par trois heures ou davantage, tant a repeter la lecture matutinale, qu'a poursuivre le livre entrepris, que aussi a ecrire, bien traire et former les antiques et romaines lettres. Ce faict, issoient hors leur hoste, avec un jeune gentilhomme de Touraine nomme l'Escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit Tart de chevalerie....

Le temps ainsi employe", luy frotte", net to ye" et rafraischy d'habillemens, tout doulcement retournoient, et, passans par quelques pr6s ou aultres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conferans avec les livres des anciens qui en ont escrit, comme Theophraste, Dloscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galien, et en emportoierit leurs pleiaes mains au logis; desquelles avoit la charge ung jeune page nomme Rhizotome* ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, baches, tranches et aultres instrumens requis a bien arborizer. Eux arrives au logis, cependant qu'on apprestoit le souper, repetoient quelques passages de ce qui avoit este leu, et s'asseyoient a table. Notez ici que son disner estolt sobre et frugal; car tant seuiement mangeoit pour reTrener les abois de l'estomac; mais le souper estoit copieux et large. Gar tant en prenoit que lui estoit de besoin a se entretenir et nourrir. Ce qui est la vrale diete'prescrite par Tart de bonne et seure medecine, quoyque un tas de badauds, me'decins hersel6s en l'officine des sophistes, conseillent le contraire. Durant iceluy repas estoit continued la lecoh du disner tant que bon sembloit : le reste estoit consomme en bons propos tous lettres et utiles. Apres graces rendeues s'adonnoient a chanter musicalement : a jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petits passe-temps qu'on faict es cartes, es d6s et gobelets : et la demeuroient faisans grand chere, s'esbaudissans aulcunes fois jusques a l'heure de dormir, quelquefois alloient visiter les compagnies des gens lettres, ou de gens qui eussent veu pays estranges.

En pleine nuict, devantque soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus decouvert veoir la face du ciel : et la notoient les come les, si auculnes'estoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres.

Puis avee son precepteur r6eapitulolt brievemeiit, a la mode des Pythagoriques, tout ce qu'ii avoit leu, veu, faict et entehdu aU d5cours de t*>ute la journee.

Si prioient Dieu le createur en l'adorant, et ratiflant leur foy envers Iuy, et le glorifiant de Sa bonte* immense; en Iuy rendant graces de tout le -temps passe, se recommandoient a sa divine clemence pour teat l'avenir. Ge faict, entroient en leur repos.

LETTRE DE GARGANtUA A SON FlLS PANTAGRUEL.

Non doncques sans juste et Equitable eause je rends graces a Dieu, fflon conservateur, de ee qu'il m'ha donne* pouvoir veoir mon antic* quite chenue refleurir en ta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de iuy qui tout regit et modere, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me repute ray totalement mounr, ains passer d'ung lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demoure en mon imaige, visible en ee monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'hnm^cr et mes amys, comme je souloys. Parquoy, ainsi comoie en tei demoure i'imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les meurs de Tame, Ton ne te jugeoit estre garde et thresor de l'immortalite de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit considerant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit; et la meilleure, qui est Tame, etpar laquelle demoure nostre nom en benediction entre les hommes, seroit degenerante et abastardye. Ce que je ne dy par deffiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'ha este ja par cy devant esprouvee, mais pour plus fort te ebcouraiger a proufficter de bien en mieulx. Et ce que presentement Vescripz, n'est tant a fin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir veseu tu te rejouisses, et te rafraischisses en eouraige pareil pour l'advenir. A laquelle entreprinse parfaire et cdnsommer, 11 te peult asses soubvenir comment je n!ay rieh espargne : mais ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thresor en ee monde que te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertus, nonnested, et preud bommie, comme en tout sf avoir liberal et bonneste, et tel te laisser apres ma mort, comme wig mlrouer repre*sentarit la person ne de moy ton pere, et sinon tant excellent* et tel de lalct comme je te soubaitte, certes bien tel en desir.

Mais ertcores qua mon feu pere de bonne memoire eust adonn6 tout son estude a ce que je prouffictasse en toute perfection et seavoir politique, et que mon labour correspondist tresbien, voyre encore ouitrepassast son desir, toutesfoys, eomme tu peulx bien entendre, le temps n'estoyt tant idoine ne commode es lettres eomme est de present, et n'avoys copie de tela precepteurs comme tu bas eu. Le temps estoyt encores tenebreux; et sentant l'infelicite et calamity d^^\^

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