‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 142 sur 212 · LA SAINCT-BARTHELEMY · texte numérisé non relu

LA SAINCT-BARTHELEMY

LaRoyne-mere, peu aprcs la minuict du samedi passee , fut veufi eotrer dans la chambre du Roy, n'ayant avec elle qu'une femme de chambre, quelques seigneurs qui y furent mandez, y entrerent peu de temps apres, mais je nescay pourquoy ce fut. Bien est vray que deux heure3 apres, on donna le signe du temple de Sainct Germain l'Auxerrois, a son de cloche : lequel ouy, soudain les soldats qui estoyent en garde devant le logis de l'Ainiral, forcant la porte du logis, y entrerent facilement, leur ayant este aussi tost ouverte, que le nom du Roy (duquel ils se vantoyent) y fut ouy. Le due de Guyse y entra aussi tost apres a cheval, accompagne d'une grande troupe de ses partizans : il n'y eut que peu ou point de resistance, n'estans ceux de la famille et suite de 1'Amiral aucunement armez.

L'Amiral oyant le bruit, et craignant qu'il y eust quelque sedition, commanda a un sien valet de chambre (qu'on nommoit Nicolas le Trucheman) de monter sur le toict du logis , et appeler les soldats de la garde, que le Roy lui avoit baillez*,ne pensant a rien moins que ce fussent ceux qui faisoyent l'effort et violence : quant a luy, il se leva, et s'estant affable de sa robe de nuict, se mit a prier Dieu : et a l'instant un nomm6 le Besme Alleman, serviteur domestique du due de Guyse, qui avec les capitaines Gaussens, Sarlaboux, et plusieurs autres, estoit entre dans sa chambre, le tua : toutesfois Sarlaboux s'est vante que ce fut luy.

Les dernieres paroles de 1'Amiral, parlantau Besme, furent : ■ Hon enfant, tu ne feras ja pourtant ma vie plus brieve. »

On ne pardonna a pas un de ceux de la maison de 1'Amiral, qui se laisserent trouver, que tous ne fussent tuez.

Le corps mort de 1'Amiral fut jette par Sarlaboux par les fenestres de sa chambre, en la cour de son logis, par le commandement du due de Guyse, et du due d'Aumale (qui' y estoit aussi accouru) et le voulurent voir mort devant que partir de 14*

Le jour de la blessure de l'Amiral # ,le Roy avoit bail 16 advis a son beau frere le roy de Navarre, de faire coucher dans sa chambre dix ou denize de ses plus favoris, pour se garder des desseins du due de Guyse, qu'il disoit estre un mauvais garcon. Or ces gentilshommes la, et quelques autres qui couchoyent en l'enticbambre du roy de Navarre furent menez bors desdites chambres, apres la mort de l'Amiral, et desarmez de l'espee et dague qu'ils portoyent, par les mains de Nance et des soldats de la garde du Roy, et menez jusques a la porte du Louvre : la (le Roy les regardant par une fenestre) furent tuez en sa presence. Entre ceux -la estoyent le baron de Pardillan, les capitaine? Piles, Sainct Martin-Bourres, et autre dont je ne scay le nom.

Alors on amena le roy de Navarre et les princes de Conde au Roy, lequel les voyant leur dit, qu'il n'entendoit supporter doresnavant ec son Royaume, plus d'une religion : par tant il vouloit qu'ils vesquissent a la facon de ses predecesseurs, a scavoir qu'ils allassent a la messe, si leur vie et leurs biens leur estoient en quelque recommandation.

Le roy de Navarre (sans toutesfois condescendre & la proposition du Roy) luy respondit fort humblement : et le prince de Cond6, qui est d'une nature un peu plus brusque, ayant respondu aussi un peu plus asprement, ne fut menace par le Roy de moins, que de la perte de sa teste, s'il ne se ravisoit dans trols jours, que le Roy luy bailloit pour tous delais, l'appellant opiniastre, obstine, seditieux, et fils de seditieux.

Les autres Huguenots qui estoyent dedans le Louvre, ausquelsa prix ou priere on avoit jusqu'alors sauve la vie, promettoyent de faire tout ce que le Roy commanderoit. Entre autres Grammont, Gamache, Dutas et certains autres eurent d'autant plus facilement leur pardon, que le Roy scavoit fort bien qu'ils n'avoyent jamais eu que peu ou point de religion. A l'instant on sonna le tocsin du Palais, afin qu'on ''se ruast sur les autres Huguenots (de toutes qualitez et sexes) qui " estoyent dans la ville : leur pretexte estoit, un bruit qu'ils firent courre, qu'on avoit descouvert une conspiration faicte contre le Roy, sa mere et ses freres, par les Huguenots : lesquels avoyent desja tue plus de quinze soldats de la garde (ce disoyent ceux qui estoyent morts) partant le Roy commandoit qu'on ne pardonnast pas a un Huguenot.

Les court i sans, et les soldats de la garde du Roy, furent ceux qui firent l'execution sur la Noblesse, finissans avec eux (ce disoyent-ils) par fer et desordres les proces, que la plume, le papier et i'ordre de justice, n'avoyent jusqu'alors sceu vuider. De sorte que leschetifs, accusez de conspiration et d'entreprinse, tous nuds, mal-avisez, dormans, desarmez, et entre les mains de leurs ennemis, par simplicite, sans loisir de respirer, furent tuez, qui dans leurs licts, qui sur les toicts des maisons, et qui en autres lieux, selon qu'ils se laissoyent trouver.

(Voyez Notice, page 271)

Sl£GE, ASSAUT ET PRISE DE RABASTENS.

Le cinquiesme jour du siege et le vingt-troisiesme jour de juillet, mil cinq cent soixante-dix, ung jour de dimanche, envyron les deux heures apres-midi, je me deliberoy de donner l'assault, et feust l'ordfp tel que M. de Sainctorens, mareschal de camp, ameneroit les trouppes a la bresche, les unes apres les autres. J'ordonnoy que Ton mettroit toutes les compaignies de quatre en quatre hors la ville, lesquelles ne bougeroient point de leurs lieux que M. de Sainclorens ne les allast querir. Lequel devoit demeurer trois quarts d'heure entre deux, et faire marcher les trouppes Tune apres i'autre ;et feust ordonne que les deux capitaines, qui estoient de garde aupres de la bresche, donneroient des premiers, qui estoient Lartigue et Salles de Beam ; et en achevant nostre ordre, on me vint dire que nos deux canon. , qui battoient par flanc, lesquelz la nuict Ton avoit remues, estoient abandonnes, et qu'il n'y avoit homme qui s'y ausast montrer, car nostre artillerie mesmes avoit ruine tous les gabions. Je laissay entre les mains de MM. de Gondrin et de Sainctorens de parachever l'ordre du combat, c'est a scavoir que les compaignies iroient Tune apres I'autre; et m'encoureus par dehoFS au trou de la muraille ; et n'y trouvay que dix ou douze pionniers le ventre a terre. Et comme a mon arrivee je veis ce d^sordre, promptement me soubvint d'une quantite de fascines que j'avois faictes appourter le jour devant dans la ville : et dis aux pentilhommes ces parolles : « gentilhommes, mes compaignons, j'ai tousjours veu et ouy dire qu'il n'y a travail ni faction que de noblesse: suives-moi tous, je vous prye, et faictes comme moi. » lis ne se feirent Das prier, et allasmes, a grands pas, droict aux fascines, qui estoient dans la ville, et au milieu d'une rue, ou il n'y avoit homme qui ausast demeurer; et prins une fascine sur le col : et touUe ce%tA wobl^^ %^

print chacun la sienne. Et y en avoit prou qui en pourtoient deux : et tournasmes sortir hors la ville, par la oil nous estions entres. Et ainsi marchay-je le premier jusques au trou. Et en nous allant j'avois commands que Ton me feit venir quatre ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvay arrives au trou, et les fis entrer. Nous leur jettions les fascines dedans le trou, et eulz avecla poinctedes hallebardes les prenoient, et les couroient jetter sur les gabions pour les haulser. J'auserois affirmer, et a la verity que nous ne demeurasmes poinct ung quart d'heure a faire ceste diligence. Et incontinent que l'artillerie feust couverte, Tibauville rentra et ses canonniers, et commensa atirer plus furieusement qu'il n'avoit faict tous les aultres jours, car il sembloit que Tung coup n'attcndoit pas Taultre; et toutle moiide le secouroit d'une fort grande volunte. Capitaines, si vous faictes ainsy, et que vous metti6s la main a la besongne, vous y fer6s aller tout le monde. La honte mesmes les y pousse, et les y force. Quand il faict chaud en quelque lieu, si le chef n'y va, ou pdur le moins quel que homme signal^, le reste ne va que d'une fesse, et gronde qu'on les envoye a la mort. Puisque vous desires de l'honneur, il fault prendre le hasard souvent autant que le moindre soldat.

Je ne veulx poinct desrober l'honneur a personne; car je pense avoir assist^ en autant de batteries qu'homme qui soit aujourd'huy eh vie : et veulz dire n'avoir jamais veu commissaires d'artillerie plus diligens ny hasardeux, que Fredeville et Tibauville se montrerent durant les cinq jours que la batterie dura. Et eulx-mesmes braquoient et pointoient, encores qu'ils eussent d'aussy bons canonniers que j'en veis a ma vie. Et oserois dire, que de mille coups de canon il ne s'en perdit pas dix qui feussent mal employes. Le matin j 'envoy ay querir monsieur de Gohas qui estoit a Vic Bigore, etles capitaines qui tenoientle guet sur Montamat, et lui escripvant qu'il s'en vint pour se trouver a 1'assault avec moy, a cause que le cappitaine Paulliac, colonnel de l'infanterie, avoit este blesse* a mort, que nous n'avions poinct d'esperance en sa vie. Son coup lui feust donne quand j'allois mener messieurs de Leberon et de Montaut le soir avant pour couper ceste grande eontrescarpe; et avoit le coup tout au travers du corps. Mon tils Fabian feust aussi blesse* d'une arquebusade au menton tout aupres de moy, et deux soldatz tues. Je feis la une grande erreur, car je y allay, la nuict n'estant pas encore bien ferm6e. Et croy qu'ilz s'estoient apperceus que nous voulions coupper la eontrescarpe ; car toute leur arquebuserie s'estoit ject6e en cet endroict. La raison qui me fit faire ceste erreur, ce feust que je mis en consideration combien d'heures duroit la nuict, et trouvay qu'elle nepouvoit durer plus de sept heures ou envyron ; et voyois d'aultre part qu'en demy-heure je perdois tout ce que j'avois faict, si la eontrescarpe n'estoit abbatue au poinct du jour; et que sije ne donnois 1'assault ce jour-la, ilz se seroient si fort rempares et fortifies, qu'avec autant de coups de canon que j'y avois tire, il seroit bien difficile d'y entrer. Voila pourquoy je me haslay tant d'aller com-

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mencer, pour au poinct du jour avoir acheve\ Je fis toucher au doigt a messieurs dc Leberon et de Montaut, etaulx cappitaincs qui estoient de garde, qu'cn leur diligence consistent toute nostre victoiro, et ils ne dorm i rent pas; car, comme j'ay desja diet, a lapoincte du jour l'artillerie commenca a tirer et la contrescarpe l'eust ras6e.

mes compaignons, quiires assieger des places, icy eten beaucoup d'aultres endroicts, vous confesserez que mes victoires m'ont plus reussi pour la grande vigilance, dilligence, et prompte execution, que non pour ma hardiesse, et je confesseray d'aultre part qu'aucamp y avoit de plus hardis homines que moy. Mais il n'y a nul qui peult avoir couardise, s'il a ces trois choses; car d'icellcs trois sortent tous les combats et victoires, et tous les vaillants hommes suyvent les cappitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il n'y peult avoir hardiesse, encores que Phomme en soyt tout plein, s'il est lent, tardif et long a executer. Car avant qu'il ait prins sa deliberation, il y met ung si long temps, que l'ennemi est adverty de ce qu'il veult faire, et remediera au tout. Et s'il est hastif il le surprendra a luy-mesme. Par ainsi il ne faut jamais avoir grand esp6rance en chef, qu'il ne soit gamy de ces parties. Que Ton regarde tous les grandz guerriert que jamais ont este, on verra qu'ils ont eu en eulx ces bonnes parts.

Nous, qui sommes Gascons, en sommes mieux pourveus qu'aulcune aultre nation de France, ni peut-elrc de l'Europo. Aussi en est-il sorty de bons et braves cappitaines depuis cinquante ans. Je ne me veulx comparer a eulx; mais si veulx-je dire cela de moy-mesme puisqu'il est vray, que jamais ma paresse et ma longueur ne me feist pcrdre rien, ni a mon maistre. L'ennemi me pensoit a une lieue de luy, qne je luy allois porter la chemise blafiche. Et si diligence est requise en la guerre, elle Test plus en ung si6ge, car il ne fault que peu de chose pour rompre vostre dessein; si vous presses vostre ennemi, vous luy redoubles la peur, il ne sjait ou il en est, et n'a loysir de se raviser. Veilles lorsque les autres dorment, et ne laissez jamais voslre ennemy sans luy donner quelque chose a faire.

Or je retournerai a l'assault : nostre ordre estant dresse, je me meis aupres de la porte de la ville et pres la bresche, ou nous estions entres avec toute la noblesse; il y pouvoit avoir six ou sept vingts gentilhommes, et toujours en arrivoit d'autres; car monsieur de la Chapelle-Louzieres, qui venoit de Quercy, en ameneit une grand troupe. Je diray icy de mon presaige, que jamais on ne me peust oster de la fantaisie, que je ne deusse estre tue* par la teste, ou blesse : et je m'estois mis en oppinion pour coste occasion, que je n'irois point a l'assault, son geant bien que ma mort troubleroit fort le pais ; et le matin je di a monsieur de Las, advocat du roy a Agen, lequel estoit de nostre conseil, et qui estoit venu avecquesmoy, ces paroles : « Monsieur Padvocat,il y a des gens qui ontcri6 et crient quejesuysfort riche; vous scavez l'argcni que j'ay jusques a ung escu; car par mon testament, ou vous estes appele,vous le scavez. Et pour ce qu'on ne scauroit oster I'o^inion auVx.

gens, que je n'aye beaucoup d'argent, et si par fortune je mourois en cest assault, Ton demanderoit a ma femme quatre foys plus que je n'en ay, voila le role de tout l'argent que j'ay aujourd'hui en ce monde, tantaux interests, que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate> monmaistred'hostel,a escript le bordereau; le voila signede ma main. Vous m'estes amy, je vous pry que, si je meurs, vous et le conseiller de Nort vous montres amis de ma femme et de mes deux filles, et surtout de Charlotte-Catherine qui a cesthonneur d'avoir este tennue sur les fonts par le roy etla reine. » Et luy delivray ledit role entre ses mains, et congneus bien qu'il eust plus d'envie de pleurer que de rire. Et par la onpeult jugcr si le malheur qui m'advint ne me alloit devantles yeux. Je n'ai point d'esprit familier; maisil ne m'estgueres arrive malheur que mon esprit ne l'aye predict. Je taschois tousjoursa me Foster de la fantaisie, remettant tout a Dieu, qui dispose de nous comme il luy plaist. Je n'en feis jamais aultrement, quoi que les huguenots mes ennemis aient diet et escript contre moy.

Comme les deux heures feurent venues, je feis apporter huict oudix flasconsde vin, quemadame de Panjasm'avoit envoyes, et le delivray auxgentilhommesetleur dis : « Beuvons,mes compaignons: carbientost se verraqui atett6 le bon lait. Dieu veuille quelquejour que nous puissions boire ensemble! Si nos jours derniers sont venus, il n'est en nostre pouvoir de rompre les destinees. » Et comme tous eurent prins du vin, s'encouraigerent les uns lesaultres, apres que je leur eusfaict une petite remonstrance en trois mots, leur disant : « Mes amis et compaignons, nous voicy prests a jouer des mains, il fault que chacun monstre ce qu'il scait faire. Cculx qui sont dans ceste place, sont de ceulx, qui, avec le comte de Montgommeri, ont ruine vos eglises et pille voz maisons : i* fault leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au cousteau, vous aures bon marche* du reste de Beam. CroyeVmoy : rien ne vous fera teste. Or, alles, je vous suyvrai bientost. » Lors je feis sonner l'assault, les deux cappitaines y allerent, et quelques-uns de leurs soldats, et les enseignes ne feirent pas fort bien. Et comme je veis que ceulx la u'y entreroient pas, monsieur de Sainctoreris marcba avec quatre enseignes, et les mena jusques aupres de la bresche, qui ne feirent pas mieux que les autres; car ils estoient encore demeures loin quatre ou cinq pas de la contrescarpe, laquellen'empeschaque notre arlillerie nefistce qu'elle vouloit faire; et tous se mirent les genoulz a terre derriere. Soubdain, je congnus bien qu'il falloit que d'aultres y missent la main que nos gens de pied. Tout a ung coup je perdis la souvenance de Topinion que j'avois d'y debvoir estre tue ou bless^, et dis a la noblesse : « Gentilhommes mes amis, il n'y a combat que de noblesse. II fault que nous esperions que la victoire doibtvenir par nous aultres, qui sommes gentilhommes; allons, je vous monstreray le chemin, et vous feray congnoistre que jamais bon cheval ne devint rosse. Suives hardim nit, et sans vous estonner, donnez ; car nous ne scaurions trouver m^i plus honnorable.

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C'est trop marchander, allons ! » Et prins lors monsieur de Goaf par la main, et luy dis : « Monsieur de Goas, je veulx que vous et moy combations ensemble. Je vous pry, ne nous abandonnons point ; et si je suis tu6 ny blesse, ne vous en soulciez point , et me laissez la, et poussez seulement oultre, et faictes que la victoire en demeure au roy.» Etainsi marchasmes tous d'aussi bonne volunte qu'a ma vie je veis gens aller al'assault, et regarday deux fois en arriere: je veis que tous setouchoient les ungsaux aultres. Ilyavoit une grand plaine, qui duroit cent cinquante pas au plus, toute descouverte, par la ou nous march ions droict a la bresche. Les ennemis tiroient la sur nous, et me feurent blesses six gentilhommes pres de moy. Le sieur de Besoles en estoit un, son coup feust au bras, et fort grand, aussi il cuida mourir; le vicomte de Labatut a une jambe. Je ne scaurois dire le nomdes aultres, parce que je ne les cognoissois pas tous. Monsieur de Goas en avoit mene sept ou huict avec lui, et enlre aultres le cappitaine Savaillan l'afne ; et lui enfeust tue a trois, et ledict cappitaine Savaillan blesse* d'une arquebus&de au travers du visaige. II y avoit ung cappitaine du Plex, un aultre cappitaine la Bastide, mien parent, d'aupres de Villeneuve, qui tous jours avoit suivi monsieur le comte de Brissac, un cap i tain e Ran toy, qui est de Damasan, le capitaine Sales de B6arn, qui desja avoit este blesse* d'ung coup de picque a 1'ceil. Et y avoit deux petites cbambres, qui estoient de la baulteur d'une 1 ongue picque, et davantaige; les ennemys deffendoient ces cbambres de basen bault, de sorte qu'homme des nostres ne pouvoit monstrer la teste, qu'il ne fustveu: et commencerent nos gens a tirer a grands cous de pierre la dedans, et eulx aussy tiroient contre nous; mais l'advantage estoit am nostres, qui tiroient contre bas. J'avois faict porter trois ou quatre eschelles au bord du fosse" ; et comme je me retournoys en arriere pour commander que Ton appourtast deux eschelles, l'arquebusade me feust donne'e par le visage du coing d'une barricade qui touchoit a la tour. Et croy qu'il n'y avoit pas la quatre arquebusiers ; car tout le reste de la barricade avoit este mis par terre de deux canons qui tiroient en flanc. Tout a ung coup je feus tout en sang : car je le jectois par la bouche, par le nez, et par les yeux. Monsieur de Goas me voulut prendre, cuidant que je tombasse. Je luy dis : « Laiss£s moy, je ne tomberay point, suives vostre poincte. • Alors presque tous les soldats, et presque aussi tous les gentilhommes commencerent a s'estonner, se voulurent reculer : mais jeleur criois, encore que ne pouvois presque parler, a cause du grand sang que je jectois par la bouche et par lenez: « Ou voules-vo us aller ? ou voules- vous aller? Voul6s-vous vous espouvanter pour moi? Ne vous bouges, ni n'abandonnes point le combat ; car je n'ay point de mal, et que chacun retourne en son lieu, • couvrant cependant le sang le mieux que je pouvois, et dis a monsieur de Goas: « Monsieur de Goas, gardez, je vous pry, que personne ne s'espou vante, et suyvez le cimbat. » Je ne pouvois plus demeurer la; car je commencois a p?rdre la force, et dis aux gentilhommes:

« Je m'en voig me faire panser, et que personne ne me suyve, et vengez-moi, si vous m'aymes. » Je prins ung gentilhomme par la main; je ne le scaurois nommer, car je n'y voyois presque poinct, et m'en retournai par le mesme chemin que j'y estois alle, et trouvai ung petit cheval d'ung soldat, sur lequel je montai comme je peus, aydede ce gentilhomme; etainsi feus conduict a mon logis, la oil je trouvay ung chirurgien du regiment de monsieur de Goas, nomme maistre Simon, qui me pansa, et m'arracha les os des deuxjouesaveclesdoigts, si grands estoient les trous, et me coupa force chair du visaige, qui estoit tout froisse.

Monsieur de Gramond estoit sur une petite montagnolle tout aupres de la, bien a son ayse, qui voyoit le tout et pource qu'il est de ceste belle religion nouvelle, encore qu'il n'ayt port6 les armes contre le roy, il craignoit se mesler parmi nous aultres; se doubtant qu'il y eust des ennemis. II veit que, comme je feus bless6, to us les soldats s'effroyerent, et dit a ceulx qu'il avoit pres de luy: «Voila quelque grand personnage mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effroyes? Je me doubte que ce sera monsieur de Montluc. » Et dit a ung sien gentilhomme, nomine" monsieur de Sart : « Courts veoir si c'est luy, et s'il Test, et qu'il ne soit mort, dictes-lui que je le pry qu'il permette que je Faille veoir. » Ledict sieur de Sart est catholique, il y vint. A l'entr6e de la ville on lui diet que e'estoit moy. II vint a mon logis et trouva que Ton me pleuroit, et que j'estois a la renverse sur ung lict en terre, et me diet que monsieur de Gramond me prioit qu'il me veit, et si je prendrois plaisir qu'il y vint. Je lui dis que je nV vois point d'inimitie* avec monsieur de Gramond, et que quand ilviendroit, qu'il congnoistroit qu'il avoit autant d'amis en nostre camp, et par ad vulture davantaige, qu'a celuy de leur religion. II ne fut sitost parti de moi, que voicy monsieur de Madaillant, mon lieutenant, lequel estoit a mon coste quand j 'allay a l'assault, et monsieur de Goas i I'aultre, qui venoit veoir si j'estois mort, et me diet : « Monsieur, esjouissez-vous, prenes couraige, nous sommes dedans. Voila les soldats aux mains qui tuent tout : et asseures-vous que nous vengerons vostre blesseure. » Alors je luy dis: « Je loueDieu de ce que je voy la victoire nostre avant mourir. A present je ne me soucye point de la mort. Je vous pry vous en retourner, et monstres-moi tous rami tie que vous m'aves portee, et gardes qu'il n'en eschappe ung seul, qui ne soyt tue.» Et s'en retourna; ettous mes serviteurs mesmes y allerent, de sorte qu'il ne demeura aupres de moy que deux pages, l'advocat de Las, et le chirurgien. L'on vouloit sauver le Ministre, et le Capitaine de la dedans nomme Ladon, pour les faire pendre devant mon logis : mais les soldats les osterent a ceulx qui les tenoient, et les meirent en mille pieces. Les soldats en feirent saulter cinquante ou soixante du hautde la grande tour, qui s'estoient retires la dedans, dans le fosse, lesquels se noyerent. II ne se trouve que Ton en sauvast que deux qui s'estoient caches. U y avoit tel prisonnier, qui vouloit donner quatre

nil escus; inais jamais homrne nevoulut entendre a aulcune raancon, at la pluspart des femmes feurent tuces, lesquelles aussi faisoient de grands mauls avec les v pierres. 11 s'y trouva ung Espaignol marchand, qu'ilz tenoient prisonnier la dedans, et ung aultre marchand catholique aussi, qui feurent saulves. Voila tout ce qui demeura en vye des bommes qui se trouvoient la dedans, qui feurent les deux, que quelqu'un desroba, et ces deux marchands, qui estoient catholiques. Ne penses pas, vous qui lir^s ce livre, que je feisse faire ceste execution tant pour venger ma blessure que pour donner espouvante a tout le pals, afin qu'on n'eust le cueur de faire teste anotre armee. Et me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conqueste en doibt faire ainsi contre celuy qui oseroit attendre son canon. 11 fault qu'il ferme l'oreille a toute composition et capitulation, s'il ne veoit de grandes difficultes a son entreprinse, et si son ennemy ne l'a mis en peine de faire bresche. Et comme il fault de la rigueur (appel6s-la cruaulte si vous voules), aussi faut-il de l'aultre coste de la doulceur^ si vous voyes qu'on se rende de bonne heure a vostre mercy.

Monsieur de Gramond arriva a moi, et me trouva en fort mauvais estat ; car je ne lui pouvois a grand'peine respondre a cause du grand sang que je jectois par la bouche. Monsieur de Goas revint du combat pour me veoir, et trouva monsieur de Gramond aupres de moi, et me cut : « Reconfortez-vous, Monsieur, et prenez couraige, car asseurez-vous que nous vous avons bien venge . Car il n'est demour6 une seule personne en vie. > Alors il reconnut monsieur de Gramond et s'embrasserent. Monsieur de Gramond le pria de l'amener au chasteau, ce qu'il fit. Et trouva bien estrange la prinse, et dit qu'il n'avoit jamais creu que cette place fust si forte. II voulut veoir tout le remuement de l'artillerie que j'avois faict. II retourna une heure apres, et m'offrit une maison qu'il avoit pres de la, et tout ce qui estoit en sa puissance. Et m'a diet depuis qu'il me pensoit avoir diet adieu pour tout jamais. Tout ce jour-la et toute la nuict, je ne feis que saigner. Lendemain matin j'envoyay prier a tous les cappitaines de venir devers moy. Ce qu'ils feirent, et leur feist la harangue qui s'en suyt, ayant repris cueur, et ung peu de parolle :

« Mes compaignons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon malheur, pour le mal que je souffre, que je fais pour veoir les affayres du roy descousues, et moi contrainct de vous abbandonner. Je ne vous ai point cache* la deliberation que j'avois prinse de ceste execution, car tous l'aves entendue. Je vous pry, que pour moi, vous n'arrestiez point d'executer vostre victoire, et marcher en avant ; car ceste execution metira, en pcur tout le pais de B6arn : et m'asseure que vous ne trouveres resistance qu'a Navarreins. Ne laisses point perdre ceste occasion, puisque Dieu la vous a donnee : car si vous le faictes, tout le monde dira que vostre hardiesse despendoit de la mienne, et que sans moy vous ne pouvies rien. Et encore que ce fust une grande louange pour moy, si ne voudrois-je pas que cela advint, pour l'hon-

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