‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 158 sur 212 · DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

e nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitie* emune bonne partie du cours dc nostre vie. II est raisonnable la vertu, d'estimer les bcaus faicts, de recongnoistre le bicn n l'a receu, et diminuer souvcnt de nostre ayse, pour augl'honneur et advantage dc celuy qu'on aime, et qui le meiite. >nc, si les habitans d'un pays ont treuv£ quelque grand per- :, qui leur ait monstre* par espreuve une grand' prtvoyance s garde r, grand' hardiesse pour les defend re, un grand soin i gouverner : si de la en avant ils s'apprivoisent de luy obeir Ber tant, que de luy donner quelques advantages, je ne scay roit sagesse : de tant qu'on l'oste de la oil il faisoit bien, pour >r en lieu, ou il pourra mal faire : mais certes, sy ne pourroil- * d'y avoir de la bonte, de ne craindre point mal de celuy on n'a receu que bien.

6 bon Dieu, que peut estre ccla? Comment d irons-nous quo ppelle? Quel malheur est celuy-la? quel vice, ou plustost quel rcux vice? voir un nombre infini, non pas obeir, mais servir, s estre gouvernez, mais tyrannisez n'ayans ny biens, ny ny enfans, ny leur vie mesme, qui soit a eux 1 Souffnr les i, les cruautez, non pas d'une armee, non pas d'un camp barutre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, m seul 1 non pas d'un Hercule ny d'un Samson, mais d'un seul iu, et le plus souvent le plus lasche et femclin de la nation : accoustume a la poudre des batailles, mais ancore a grand l sable des tournois : non pas qui puisse par force commander uraes, mais tout empesche de servir vilement a la m^indre

femmelette. Appellerons-nous cela laschetl? Dirons-nous, que ceux-li qui servent, soient couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais touteffois possible. Bien pourra Ton dire lors a bon droit, que c'est faute de coeur. Mais si cent, si mille, endurent d'un seul, ne dira Ton pas, qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre a luy, et que c'est couardise, mais plustost mespris ou desdain? Si Ton void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieulx traite* de tous en recoit mal d'estre serf et esclave : comment pourrons nous nommer cela? Est-ce laschete? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix : mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d'un; cela n'est pas couardise, elle ne va point jusques-la, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armee, qu'il conqueste un royaume. Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne me>ite pas ancore le tiltre de couardise T Qui ne treuve de nom asses vilain que nature desad voile avoir fait, et la langue refuse de nommer? Qu'on mette d'un coste* cinquante mil hommes en armes, d'un autre autant : qu'on les range en bataille, qu'ils viennent a se joindre, les uns libres combattans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : aus quels prom ettra Ton par conjecture la victoire ? Lesquels pensera Ton qui plus g&illardemeht iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberte, ouceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent, ou qu'ils recoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeulx le bon heur de leur vie passee, l'attente de pareil ayse a l'advenir. II ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qui conviendra a jamais endurer a eux, a leurs enfans, et a toute la posterity. Les autres n'ont rien qui hs enhardie, qu'une petite poincte de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardante, qu'elle ne se doyvc, ce semble, esteindre de la moindre goutte de sang, qui sorte de leurs playes. Aux batailles tant renommees de MUtiade, de Leonide, de Themis tocles, qui ont este* donnees deux mil ans y a, et vivent ancores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes, comme si c'eust este* l'autre hier, qu'elles furent don* nees en Grece pour le bien des Grecs et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna a si petit nombre de gens, comme estoient les Grecs, non le pouvoir mais le coeur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargee? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'ils eust fallu, des capitaines aux armees des ennemis? Si non qu'il semble qu'en ces glorieux jours la ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme

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la victoire de la Llberte' sur la Domination, et de la Franchise sur la Convoitise.

C'est chose estrange, d'ouyr parler de la vaillance, que la liberie met dans le coeur de ceux qui la dependent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seal mastine cent mi lie, et les prive de leur liberty, qui le croiroit, s'il ne faisoit que Fouyr dire, et non le voir 1 Ce sont les peuples mesmes qui se laissent, ou pl'i ;!oit se font gourmander, puisqu'en cessant de servir ils en seroL.u quitte. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge : qui ayant le chois d'estre subjet, ou d'estre libre, quitte sa franchise, et prend le joug : qui consent a son mal, ou plustost le pourchasse. S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberte, je* ne Ten presserois point, combien que ce soit ce que 1'homme doit avoir plus cher que de se remettre en droit naturel et, par maniere de dire, de beste revenir homme. Mais ancore je ne desire pas en luy si grand e hardiesse. Je luy permets qu'il aime mieuz une je ne scay quelle seurete de vivre a son aise. Quoi? si pour avoir la liberty il ne faut que la desirer : s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde, qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? et qui pleigne sa volonte a recouvrer le bien, tequel on devrait racheter au priz de son sang? et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire?

Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal. et aveugles en vostre bien, vous laissez emporter devan t vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voller vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte, que vous pouvez dire que rien n'est a vous. Et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir a ferme vos biens, vos families et vos vies ! et tout ce degast, ce malheur, ceste ruine vous vient, non pas des ennemis, mais certes ouy bien de l'cnnemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement a la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter a la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de nos Villes : sinon qu'il y a plu* que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'ou a-t'il prins tant d'yeulx, dont il vous espie, si vous ne les luy baillez? Comment a-t'il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos Citez, d'ou les a-t'il, s'ils ne sont des vostres? Comment a-t'il aucun pouvoir sur vous, que par vous mesmes? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez recelleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ? Vous semez vos fruicts, afin qu'il

en face le degast : vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir a ses voleries! Vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine a la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez a la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affbiblissez, afin de le faire plus fort et roide, a vous tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignitez, que les bestes mesmes, ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ny le bransliez*: mais seulement ne le soutenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse, a qui on a desrobe la base, de son poids mesme fondrc en bas, et sc rompre.

Ge ne sont pas les bandes des gens a cheval, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le Tyran. Mais on ne le croira pas du premier coup : toutesfois il est vray. Ge sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le Tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent le pays tout en servage. Tousjours il a este* que cinq ou six ont eu l'oreille du Tyran, et s'y sont approches d'eux-mesmes, ou bien ont M appelles par luy pour estre les complices de ses cruautes, les compaiguons de ses plaisirs et communis aus biens do ses pilleries. Ges six addressent si bien leur chef, qu'il faut pour la soci6te, qu'il soit mescbant, non pas seulement de ses mescbancetcs, mais ancore des leurs. Ces six ont six cent, qui proufitent sous eux, et font de leurs six cent ce que les six font au tyran. Cos six cent en tiennent sous eus six milie, qu'ils ont esleves en estat, ausquels ils ont fait donner, ou le gouvernement des Provinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main a leur avarice et cruaute, et qu'ils l'executent quand il sera temps, et facent tant de mal d'aiileurs, que ils ne puisscnt durer que soubs leur ombre, ny s'exempter que par leur moyen des loix et de la peine. Grande est la suyte, qui vient apres ecla. Et qui voudra s'amuser a devuyder ce filet, il verra, que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde, se tiennent au Tyran, s'aydant d'icelle comme en Homere Jupiter qui se vante, s'il tire la cbaisne, d'ainener vers soy tous les dieux. De la venoit la creue du Senatsous Jule, l'establissement de nouveaux estats, ereclion d'offices, non pas certes, a le bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiensde la tyrannic En somme Ton en vient la par les faveurs ou soufaveurs, par les guains, ou reguains que Ton a avec les Tyrans, qu'il se trouve quasi autant de gens, ausquels la tyrannic semble estre profitable, comme de ceux,a qui la liberte seroit.agreable. Tout

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ainsi que les medecins disent, qu'a nostra corps s'il y a quelque chose de gaste, deslors qu'en autre endroit il s'y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie verreuse : pareillement deslors qu'un Roy s'est declare tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas. un tas de larroneaux, et d'essorillez, qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique ; mais ceuz qui sont taxez d'uneardente ambition, etd'une notable avarice, s'amassent autour de luy, et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre sous le grand Tyran, tyranneaux eux-mesmes. Ainsi sont les grands yoleurs et les fameux coursaires. Les uns descouvrent le pays, les autres chevalent les voyageurs; les uns sont en embusche, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres despouillent : et ancore qu'il y ait entre eux des preeminences, et que les uns ne sOyent que valets, et les autres les chefs de 1'assemblee, si n'en y a-t'il a la fin pas un, qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates ciliciens ne s'assemblerent pas seuiement en si grand nombre, qu'il fallust envoyer contre eux Pom pee le grand; mais ancore tirerent a leur alliance plusieurs belles villes et grandes citez, aux havres desquelles ils se mettoyent en grande seuret6, revenant des courses, et pour recompense leur bailloyent quelque proufit du recellement de leurs pilleries.

Ainsi le Tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres ; et est garde par ceux desquels, s'ils valoyent rien, il se devroit garder : mais, comme on dit, pour fendre le bois, il se fait des coings du bois mesme. Voila ses archers, voila ses gardes, voila ses hallebardiers.

Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu! Estre nuict et jour apres pour songer pour plaire a un, et neantmoins se craindre de luy plus que d'homme du monde : avoir tousjours Poeil au guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'ou viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour adviser qui le trahit, lire a cnascun, se craindre de tous, n'avoir aucun ny ennemy ouvert, ni amy asseure : ayant tousjours le visage riant et le coeur transy : ne pouvoir estre joyeux et n'oser estre triste.

Mais c'est plaisir de considerer qu'est-ce qui leur revient de ce grant tourment, et le bien qu'ils peuvent attendre de 'leur peine ef de cette miserable vie. Volontiers le peuple du mal qu'il souffre n'en accuse pas le Tyran, mais ceux qui le gouvernent. Ceux-la, les peuples, les nations, tout le monde a Penvy, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils savent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices : ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs voeux sont contre ceux-la. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, il les leur reprochent : et si quelquefois ils leur font par apparence quelque

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honneur,lo» mesmes ils.les maugreent en leur coenr, et Wont en ' liorreur plus estrange,' que les^bestes sauvages. Voila' la gloire/voila. Thonneur qu'ils recoyvent de leur service envers les gens, f desquels quand chascun auroit une piece de leur corps, Mis ne* serbyent* pas encores (ce semble) satisfaits, ny a demy saoulez de leur peine. Mais certes encore apres qu'ils sont morts, ceux qui viennerit apres ne sont .jamais si paresseux, que le nom de ces Mange-peuples ne : soit noircy de l'encre de mille plumes, et leur reputation deschiree dans mi lie livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez park po5terite, les punissant encores apres la mort de leur meschante vie. Ajprenons doucques quelquefois, apprenons k bien faire. Levons les ye ix vers le ciel; ou bien pour nostre honneur, ou pour Tamour de la mesme vertu, a Dieu*tout-puissant, asseure tesmoing de nos fans, et juste Juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne su»s pas trompe," puisqu'il n'est rien si contraire a Dieii-tout li) tral et desbohnaire que la tyrannie : qu'il reserve bien 'la-bas a part, pour les Tyrans et leurs complices, quelque peine particvliere.

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(Voyez Notice, page 275)

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