L , ;.;' LE COMTE D'EGMONT
Nous parlerons de. Monsieur le Comte d'Egmont, lequel a este" *m fort brave et vaillant capitaine, pour si peu qu'il en a fait le mestier: car au plus beau coup de ses alliances, la paix se vint a faire entre la France et l'Espagne, apres qu'il venait de frais de gagner.la.bataille de Saint -Quentin ef Gravelines. Car a ce que je tins de la pluspart des Espagnols, Flamans, et Francois qui y estoient, ils luy en attribuoient le seul gain : si bien que le commandement luy ayant este fait par Monsieur deSavoye, Lieutenant General du Roy d'Espagne, ' et/par Ferdinand de Gonzague principal Chef du Conseil, d'aller seulement reconnoitre I'enneniy, "et l'amuser, cependant que le gros arriveroit; 'voyant a Toeil qu'il y faisoit bon pour luy, il ne voulut point temporiser; raais avec sa" trouppe de reystres et de lanciers bourguignons il chargea sans aucan respect de commandement, et si a propos, qu'il mit, en route toute nostre armee; et avoit quasi demy acheve lorsque le gros arriva.
Un an et demy apres il donna encore luy seul une autre bataille a Monsieur le Mareschal de Termes pres de Gravelines, qu'il gaigna, le dent,- et le. prit'prisonnier; ce qui fut un second contre-coup a]la France , ,f° rt dangereux. Que si le tiers s'en fust ensuivy, elle etait troussee : etje'croy que sans la paix cet homme nous eust bien porLe. dommage : car il nous estoit fort ennemy, et fort heureux et vaillantf: avec cela aussi le presumoit i\ fort, et en estoit beaucoup plus enfle degloire,,
Sur,,quoy, je me souviens qu'a nostre retour du voyage de Malte, ainsi que j'estois alle baiser les mains a Monsieur de Savoye, me faisant pourmener, dans son jardin de Thurin ou estoit sa forge, il me dit le commencement des troubles de Flandre.", desesperaut ouivastf. t«\
des affaires rebelles, s'ils n'avoient d'autres chefs qu'un qui s'estoit desja declare, qu'on appeloit le Sieur de Brederode, grand seigneur du pays, et grand homme d'Estat, et qui fut le principal autheur de ces revoitez, qu'on nomma les Gueuz ; nom certes vil, par trop bas fatal, et malheureux, bien different de celui qui est venu apr6s, qu'on nomme les Estats, qui est un nom beaucoup plus beau, plus specieux et plus heureux que ce premier. Et si Monsieur de Savoye n'estimoit pas trop ledit Seigneur de Brederode, pour la guerre, il estimoit bien autant ledit comte d'fcgmont; disant que s'il se declaroit, commeil s'endoutoit, que leur affaire iroit fort bien; le tenant pour un fort et vaillant Capitaine, si la gloire ne leur perdoit. Car, me disoit il, je l'ay veu si glorieux et si outrecuide, apres nos deux batailles dernieres, gagnees contre vous autres, qu'il luy $e,mblpit nul n'esire esgal ny ' digne d'estre parangonne'a luy, estimaht fort peu un autre ; mais je luy en rabattois fort bien les coups ; et fort souvent en avons-nous eu different ensemble, comme quasi me voulant desdaigner pour son general :maisje hiVjfis bien reconnoistre apres ce qu'il devoit. Je croy que mondit Sieur de Savoye prophetiza alors de ce Comte; caril presumoit tant de soy, qu'il luy estoit advis que jamais le Roy d'Espagne ne Juy feroit mauvais tour, ny que le Due d'Albe osast jamais lily faire inettre la main sur le collet ; mais il en arriva bien autreipeht ; car ayant estS cbriyifi en un festiri £ Bruxelles, luy et ie Comte ile Horn, grand seigneur et des principaux du pals, apres le disner le due d'Albe s'estant retire eh son cabinet et cohseii, il les envoya tous deux constituer prisonniers. Ce fut le Capitaine Salines, noii celuy qui estoit habitant d'Ast, mais son cousin, qui eut charge de constituer prisonnier le Comte d'Egmont ; auquel ayant dit avec toute reverence espagiiole, qu'il le faisoit prisonnier de par le Roy, ei qii'il 1" laissast l'espee; ce fut le Comte d'Egmont qui fut fort estonne, et dit 3 au Capitaine Salines teis mots: « A moy, Capitaine Salines, ostermon * epee, qui ay si bien servi le Roy ? puis done que telle est sa volonte, qu'elle soit faite ; » et luy-mesmes se l'osta, et la donna au Capitaine Salines; lequel le mena en la prison qui estoit destined pour luy. Estant si bien separez, luy et le Comte de Horn, qii'ils nese vircnt J)lus, jusques ail jour de leur supplice j auquel jour la sentence estant dbhnee audit Comte d'Egmont; il l'apprit fort patiemment, et sou da in demanda l'Evesque d'Ipre , fort homme de bien et digne Prelat, et iort familier, auquel il se confessa fort saintemeiit, luy (lonha une bague fort riche , que le Roy d'Espagne luy avoit dbhnee, lbrsqu'il fut eh JEspaghe, et en signe d'amitie pour la luy renvoyer et faire tehir. Ce fiit lors qii'il luy profosa toutes ces belles cliose^ contre la France, que j'ay dit cy-dessus, et puis il luy envoya ses liumbles recorainahdations, le priant d'avoir pitie de sa femme etde ses ehfants. Et l'iieure de l'execution estant venue, il fut conduit par le Capitaine Salines et Jiilieh Romero, estant au milieu des deiix, et p.issti tout du long de \a gxaxvd^ ^\acc, au bout de laquelle estoi;
l'eschaffiaut, toute remplie de trente enseignes <Je gens de pied espagnols en bataille, au beau milieu desquels il passa, et sajuant tousles capitaines et soldats avec une fort belle, douce et triste facon, la larme a L'oeil, et eux tous aussi, qui to us d'une voix disoient, que c'estoit grand dommage de la perte d'un si grand Capitaine , il s'en alia £ 1'eschaffaut tout couvert et part de drap noir, et sans estre attache^ comme on le voit en France nos criminels, il monta dessus, et harangua le peuple, se recommanda a Dieu; et puis l'executeur ayant tire un rideau, pour n' est re execute a la veue au peuple, il luy trencha la teste; le corps fut jette au dessous de 1'eschaffaut , par une trappelle faite a propos*,avec celuy du Comte de Horn, et la teste presentee au peuple le rideau estant tir6; comme fut aussi celledu Comte de Horn, lequel fut bientost aussi execute apres le Comte d'Egmont. Vpyla la facon de la mort de Monsieur le Comte d'Egmont, comme plusieurs le disoient de ce temps-la, et d'autres qui en ont escrit.
Mais d'autant que Monsieur de Montdoucet, lors Ambassadeur pour le Roy en FlanoYes veu M" - de Parme et le due d'Albe, en envoya l'advis au Roy, je Je veux insurer icy, lequel vint k Monsieur de FAubespine le Jeune, Secretaire des commandemens, Tun des vertueux et bonnestes seigneurs de son temps, et qui aymoit tant la noblesse, que quand il mourut en fort jeune age et en sa grande beaut6, comme il estoit tres beau, elle y perdit beaucoup. II me tenoit pour un de ses grands amis, et se plaisoit quelquesfois a me conter des nouvelles : dont ce matin qu'il receut celles dudit Comte, ainsi que je l'estois all6 voir, il me monstra cest advis, lequel estoit tel : Le second jour de juin les Comtes d'Egmont et de Horn, apres avoir este* gardez quelque temps dans la Citadelle de Gand, sortirent par le commandement du Due d'Albe, pour estre menez a Bruxelles ; dont le Capitaine Almeda en eut la charge. Ledit Comte d'Egmont estoit dans un coche laiten chariot, dans lequel estoit le Capitaine Tordezillas, et un autre capitaine espagnol ; au devant d'yceluy marchoient quatre compagnies d'arquebusiers espagnols, et autour dudit chariot les arquebusiers de ia compagnie dudit Capitaine Tordezillas, et derridre estoient les picquiers des compagnies dites cy-dessus : apres cela suivoit le chariot (Ju Comte de Horn, dans lequel estoit avec luy Antoine d'Avila, et le Capitaine Errasso, et autour les arquebusiers dudit Errasso, et apres ses picquiers en rang, et ceux de Dom Antoine de Tolede, et de Dom Hernando de Saiavedra, et tous avec leurs enseignes desployees et tambour battant; le tout estant accompagne aux costez de la compagnie de cinquante lances de Dom Sanche d'Avila a Tavant-garde, et autant a l'arriere-garde : et en cest ordfe ainsi ils entrerent dedans Bruxelles sur les deux heures apres midy. Le quatriesme de join ils marcherent dans la ville en bataille, avec une batterie de tambours et de fiffres si piteuse qu'il n*y avoit spectateuf de si bon coeur, que ne pallist et ne pleurast d'une si triste pompe funebre. Toutes les compagnies ftirent logees les unes dans la ville, et les autres demeurerent
pour la garde en la malson du Roy, qui est devant la place ; et ils furent,menez et logez separement, les portes et les'fenestresde'leurs chambfes estant toutes fermees. Sur les onze heures du soir'OD^leur vint annoncer leur arret, pour avoir le lendemain leurs testes -trail' chees. ,. ] :
' Le Cointe d'Egmont, qui dormoit lors, trouvant fort estrange* une si triste nouvelle, s'estomacha et s'altera outre mesure, et avec grande exclamation demanda, comment il estoit possible qu'on le voiilust traitter de ceste facon ; ne pensant avoir fait aucune chose,* contre le service de Dieu ny de sa Majeste, indigne de son devoir ? Bien, disoit-il, que la mort ne luy estoit point enhuyeuse, pource que c'est un passage inevitable, et une dette a laquelle nous sommes naturellement obligez; mais ce qui luy estoit plus en cela douloureux, estoit la perte qui en resultoit de son bonneur et de sa reputation. Puis il rettera en disant, voila une sentence tres severe ; je ne pense point avoir tant. offence sa Majeste, que'je merite une punitkmsi cruelle : toute-fois si j'ay failly, que ma inort soit l'expiation de mes fautes, sans qu'on me deshonore et bonnisse les miens pour l'advenir, et que ma femme et mes enfants ayent'a'so'uffrir, mes biens estans confisquez : outre qu'il me semble, que mes grands services passez meritent bien qu'on use de quelque^ grace a mon endroit :mais puisque c'est le plaisir de Dieu mon Createur, et du Roy mon seigneur, je m'at Lends de prendre la mort en patience, puis il se leva de son lit, et s'habilla,! prit de l'eh'cre et du papier, et escrivit une lettre au Roy d'Espagne, par laquelle il luy demandoit pardon de ses fautes, le suppliant tres-hiimblement, d'avoir pour recommandee sa pauvre et deso- 16e femme,- et d'avoir piti6 de ses enfants ; lesquelz pour les pechez du pere demeuroient tres pauvres, et en termes d'estre miserables toute leur vie : s'asseurant tant sur sa Majeste, qui courtoisement de benign ite il leur useroit telle grace, puis qu'ils estoient innocents des fautes de leur pere; aussi'pour Tamour des grands services qu*il luy avoit faits par le passe. Apres qu'il eut ferme la lettre, et bien sellee, il la donna a TEvesque d'lpre^ pour la faire tenir seulement au Roy d'Espagne, avec une bague qu'il avoit au doigt, que le Roy son inaistre luy avoit donnee, dont il le pria bien fort; ce que l'Evesque luy jura sur sa foy, de l'envoyer tres fidellement a sadite Majeste a quoy il ne faillit aussi, eton dit que le Roy catholique la lut avec. pitie; bien faschequ'ii avoit este contraint d'en venir la : mais il n'estoit -pliis temps, et cela ne servoit plus de- rien. Ledit Comte se ■confessapuis apres fort devotieusement audit Evesque d'Ipre, qu'il avoit- choisi pour son confesseur; et tant parce qu'il l'aymoit de longue main, que /parce qu'il le tenoit pour un fort bomme de bien.
Le Comte de Horn du commencement ne se put bien asseurer ct se re sou die, se despita outre mesure, maugreant et regrettant fort sa mort, et se monstrant quelque peu opiniastre en la confession, la rejettant fort, et disant qu'il s'estoit assez confesse. Toutes-fois apres
avoir songe a soy, eVdigere; son fait, * et comme qu'il n'y avoit ; nul remerfeipour la prolongation de la vie, . enfin de son propre/mbuvement il-demanda un confessedly et continua depuis a user d'apparence de bqn^chrestien et catholique, ,et non.sans grande contrition de.ses fautes.":,.et'en ces alteres'ils,demeurerent jusques a neuf heures\du lendem am au matin, ne. pagans, d'autre* chose que de leur'faitide conscience, et du tort qu'oirleur faisoit,, au respect de la fidelity et obeissance. qu'ils avoient toujours^portee a leur Prince. En apres.le Comte d'Egmont commenca a solliciter fort l'advancement de sa mort, disant : que puisqu'il devoit mourir, qu'on ne le devoit pas tenir si longuement en ce travail. Sur les dix heures, on le tira dehors, et il fut conduit sur l'eschaffaut, accompagne du.Maistrede Camp et du Capitaine Salines, d'aucuns prestres, et de.l'Evesque d'Ipre son confesseur. II estoit vestu d'une Juppe de damas cramoisi, et d'un manteau noir avec du passement d'or, les chaasses de taffetas noir, et les bas de chamois bronze, son chappeau de taffetas noir couvert de force plumes blanches et noires, et un mouchoir ouvre en la main, sans qu'il eust les mains liees aucunement ; lesquelles on lui avoit laissees libres sur sa parole de cavalier, et, qu'il ne donneroit aucun empeschement, par lequel le bourreau peust faillir son coup. II n'estoit suivy ny de bourreauj ny de sergents : bien estfil vray que le Prevost se tenoit aupres de l'eschaffaut avec une baguette rouge, pour representer la Justice : et.'allant aiidLit' eschaffaut ' ainsi ' accompagne , il passa au travers de toutes les.c'ompagnies que' nous avons dit cy dessus, et qui estoient toutes, en bataille ; et en passant ,au beau milieu il saluoit et disoit adieu a tousles capitaines et*soldats,qui estoient. la, lesquels pleuroient et regrettoient de yoir.un si grand .'capitaine mourir ainsi. Puis estant'monte sur Teschaffautj qui estoit tend u tout de drap/noir, il se mit a genoux, puis jettant les yeux vers le ciel,' il commenca a haute voixa faire quelques, clameurs et exclamations,' sur la contrition connue t de.. la repentance de ( ses! infidel itez et^desobeissances ; tellemenCquele.'peuple'en, 'estoit esmeu a grande pitie, : et bien-tost apres'il se despduilla.son'manteau et sa juppe,' et.se rem ettant a genoux il laissa son chappeau sur ses'yeux, et puis'dit l'orai son, In manus tuas, Domine, etc. fort devotement : et comme'il commencoit a la redire, le bourreau, qui s'estoit tousjours tenu cache, commenca a paroistre, qui luyenieva et fit sauter la testede dessus les .'espaules fort-dextrement. Le corps fut incontinent leve et couvert de drap noir. , :.Le Comte de Hornsuivi bien-tost apres, qui fut depesche de mesmes. line fitpointde si belles prieres, que le comte d'Egmont ; il ne pria quVle peuple de prierDieu pourluy. Leurs testes furent posees suedes bassins, et demeurerent en spectacle l'espace de deux heures. Le corps du Comte d'Egmont fut mis dans un cercueil b|en enbaume, el porte en une de ses terres, ou il fut ensevely ; comme fut aussi celuy du Comte de Horn en sa comte. Les gens du Comte d'Egmont plan-
terent ses armes et enseignes de deuil a la porte de son palais : mais le Due d'Albe en estant averty, les fit bientost oster et emporter.
La grande amitie que le peuple portoit audit Comte d'Egmont, et I'excessive cjouleur que chacun avoit conceue de sa mort, fut telle, .]ue plusieurs allerent a l'eglise Sainte Claire, ou gisoit son corps, baisant le cercueil avec grande effusion de larmes,comme si e'eussent este* les saints ossements et reliques de queique saint ; et tous d'un accord prioient pour le repos de son ame : ce qu'on ne fit pas pour /autre Comte, lequel estoit a la grande eglise.
Quoy qu'il en soit, il n'y eut personne qui ne pleurast ledit Comte d'Egmont, et n'y eust Espagnol qui ne le plaignist : voire le Due d'Albe mesme en donna grande demonstration de tristesse, encore qu'il l'eust condamne. Car e'estoit undes vaillans chevaliers et grands :apitaines qui fust au monde. Cet advis est le plus vray.
Apres ceste execution faite, le Due d'Albe fit battre aux champs, et marcha avec toute son arm6e, pour aller fairela guerre a outrance,et vanger la mort du pauvre Comte d'Aremberg, qui avait este* tu6 a une dSfaite par le Comte Louis de Nassau en Frisc : dont le mesme jour, que le Comte d'Egmont fut execute, sa femme, Madame la Comtesse, fort honneste, sage et belle dame, estoit venue a Bruxelles pour consoler (ce qui est a noter) Madame la Comtesse d'Aremberg surla mortde son mary; laquelle ainsi qu'elle estoit en sa chambre, et sur ces propos, on luy vint annoncer qu'on alloit trancher la teste a son mary. Je vous laisse a penser si elle eut besoin de consolation, au moinsde celle qu'elle donnoit a foison a Tautre Comtesse. De sorte que toutes deux avoient besoing de Dieu, et plus encor la Comtesse d'Egmont, puisque son mary n'avoit pas receu une mort si honorable que le Comte d'Aremberg.
Voildi done la fin de ce pauvre Comte, duquel avant que je l'acheve, je diray de luy que e'estoit ie seigneur de la plus belle facon, et de la meilleure grace que j'aye jamais veu, fust-ce parmy les grands, parmy ses esgaux, parmy les gens de guerre, et parmy les dames, ^ ay ant veu en France et en Espagne, et parl6 a luy.
FBANQOIS DE LA. NOUB
(Voyez Notice, page 276)