LA CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE
J'ay naturcllement un style com i que et prive; mais c'est d'une forme mienne, inepte auxnegociations publicques, comme en toutes facons est mon langage, . trop serre, desordpnne, coup6, particulier : et ne m'entends pas en lettres c^remonieuses, qui n'ont aultre substance que d'unc belle ;enfileurede< paroles .courtoises. Je n'ay ny la faculte ny le goust.de iceslongues.offres d'affection et de service : je n'en crois pas tant*;et me desplaist.d'endireigueresoultre ce que j'en crois. C'est bi'en' loing.de 1' usage pr.cse.nt; r ,car il ne feut jamais si abject et servile prostitution de .presentations*: la vie, Tame, devotion, adoration,* serf, esclave, touts: pes mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonte et plus respectueusey ils n'ont plus de maniere pour l'exprimer.
Je hais a' mort'de' sentir. le flatteur ; qui faict que je me jecte nature lie ment a un parler ( sec, rond et crud, qui tire, a qui*ne me cognoist d'ailleurs, un peu vers le dedaigne.ux..J'honore le plus ceulx que j'honore le moins*;et, ,; ou mon'ame'marche.d'une grande alaigressej'oublie les pas de la contenancei;,et.m'offre maigrement et fierement a ceulx a qui je suis, et me,presente moins a qui je me suis le plus donne" : il me semble qu'ils le doibvent lire en moncoeur, etque l'expression de mes'paroles'faict tort a.ma conception. A bienveigner, a prendre conge^ a remercier,* a, saluer,, a presenter mon service, et tels compliments verbeiurdescloix.cerimonieuses de nostre civilit6, je ne cognois personne si sottement. sterile .de, langage que moy : et n'ay jamais este' employe a » fairer des lettresde faveur et recommandation, que eel uy. pour qui c'estoit^n'aye trouvees seches et lasches. Tescris mes lettres toujours en* poste, et si precipiteusement, que quoyque je peigne insupportablement mal, j'aime mieulx escrire de ma main
que d'y en employer une aultre; car je n'en treuve point qui me puisse suyvre, et ne les transcris jamais. J'ay accoustume les grands qui me cognoissent ay supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins : depuis que je les traisne*, c'est signe que je n'y suis pas. Je commence volontiers sans project; le premier traict produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et prefaces, qu'en matiere. Comme j'aime mieulz composer deux lettres que d'en clore et plier une, et resigne tousjours ceste commission a quclque aultre : de mesme, quand la matiere est achevee, je donnerois volontiers a quelqu'un la charge d'y ajouster ces longues harangues, offres et prieres que nous logeons sur la fin ; et desire que quelque nouvel usage nous en descharge, comme aussi de les inscrire d'une legende de qualitez et tiltres.