‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 163 sur 212 · P£DANTISME, SCIENCE, SAGESSE · texte numérisé non relu

P£DANTISME, SCIENCE, SAGESSE

; ' A la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merveille, si ny les' escoliers,* ny les maistres n'en deviennent pas plus habiles, quoy ' qu'ils s'y facent plus doctes. De vray le soin et la despense de nos peres ne vise qu'a'nous meubler la teste de science : du jugement et dela vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant'a nostre peuple,

le'spavant homme! Et d r un autre, le bon hommel II ne faudra ^as a'destourner les yeux et son respect vers le premier. II faiidroit un tiers crieur : Oles lourdes testes 1 Nous nous enquerons volontiers : Sgait-il du grec ou du latin? escrit-il en vers ou en prose? mais,Vil est devenu meilleur ou plus advise, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derriere. II falloit s'enquerir qui est mieux scavant, non qui 'est. plus scavant.

1 Nous ne travaillons qu'a remplir la memoire, et laissons Pentende- 'mcnt ct la conscience vuide. Tout ainsi que les oiseaux vontquelquefois a la queste du grain, et le portent aubec'sans le taster, pour en faire bechee a leurs petits : ainsi nos pedans yont pillotans la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs levres, pour la degorger seulement, et mettre au vent. C'est merveille ' combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme; ce que je fay en la plus part de cette composition? Je m'en vay escornifflant par-cy, par-la, des livres, les sentences ; qui me plaisent, non pour les garder (car je n'ay point de gardoire), mais pour les transporter en cettuy-cy; ou,'a vray dire , elles ne sont plus miennes, qu'en leur premiere place.

Nous prenons en garde les opinions et le sea voir d'autruy, et puis c'est tout': il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy, quiayant besoin de feu, en iroit querir chez son voisin, et en ayant trouve unbeau et grand, s'arresteroit la a se chauffer, sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy. Que nous sert-il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere, si elle ne se transforme en nous, si elle nd" nous augmente et ibrtifie : Perisons-nous que 'Lucullus, quo les'lettres rendirent ct formerent si grand capitaine sans experience, les eust prises a nostre mode? Nous nous laissons si fort allersur les bras d'autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veux-je armer contre la crainte de la mort? c'est aux'despens de Seneca. Veux-je tirer de la consolation pour moy'oupbur un autre ?'je l'emprunte de Cicero : je l'eusse prise en moy-mesme,^si on m'y eust exerc^. Je n'aime point cette suffisance relative et mendi6e. Quand bien nous

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pourrions estre scavans du scavoir d'autruy, au molns sages ne pouyons-nous estre que de nostre propre sagesse.

Je hai le sage qui n'est pas sage pour soy-mesme. Dionysius se moquoit des gram mairi ens, qui ont soin de s'enquerir des maux d'Ulysses, et ignorent les propres : des musiciens, qui accordent leurs flutes, et n'accordent pas leurs moeurs : des orateurs, qui etudient a dire justice, non a la faire. Si nostre ame n'en va un meilleur bransle, si nous n'en avons lejugementplus sain, j'aimerois aussi cher que mon escolier eust passe le temps a joucr a la paume : au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez-le revenir de la, apres quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre a mettre en besogne : tout ce que vous y recognoissez davantage, c'est que son latin et son grec 1'ont rendu plus sot et presomptueux qu'il n'cstoit party de la maison. II en devoit rapporter Tame pleine, il ne Ten rapporte que bouffie : et l'a seulement enflee, en lieu de la grossir.

A un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes, que pour les siennes propres, et pours'en enrichir etparer au dedans, ayant plustost envie d'en reussir habil'homme, qu'homme sc^vcnt, je voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir un conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu'on y requist tons les deux, mais plus les moeurs et rentendement que la science : ct qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere.

On nc ccsse de criailler a nos oreilles, comme qui verseroit dans un entonnoir; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Je voudrois qu'il corrigeast cette partie; et que de belle arrivee, selon la ported de Tame, qu'il a en main; il commencast a la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'ellemesme : quelquefois luy ouvrant le chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul : je veux qu'il escoute son disciple parlera son tour. Socrates et depuis Arcesilaus faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient k eux. II est bon qu'il le face trotter devant luy, pour juger de son train :etjusques & quel point il se doibt ravaller, pour s'accommoder a sa force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la scavoir choisir ets'y conduire bien mesurement, e'est une des plus ardues besoignes que je scache : et est reflect d'une haute ame et bien forte, scavoir condescendre a ces alleures pueriles, et les guidcr. Je marche plus ferme, et plus seur, a mont qu'a val. Ceux qui, comme nostre usage porte, entreprennent d'une mesme lecon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes : ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfans ils en rencontrent a peine deux ou trois, qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline Qu'il ne luy demande pas sex^mei^ ^m^le des mots de sa legon,

mais du sens et de la substance. Et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de* sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, U le luy face mettre en cent visages, et accommoder a autant de divers subjets, pour voir s'ilTa encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction a son progrez, des pedagogismes de Platon. C'est tesmoignage de erudite* et indigestion que de regorger la viande comme on Pa avallee : Pestomach n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la facon et la forme a ce qu'on luy avoit donne a cuire. Nostre ame ne branle qu'a credit, liee etcontrainte a l'appetit des fantaisies d'autruy, serve et captivee sous 1'authorite* de leur lecon. On nous a tant assubjectis aux cordes, que nous n'avons plus de franches alloures : nostre vigueur et liberte est esteinte.

Les abeilles pillotent deca dela les fleurs, mais elles en font apres }e miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ni marjolaine : ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformers, et confondra, pour en jfaire un ouvrage tout sien : a scavoir son jugemerit, son institution, son travail et estude ne vise qu'a le former. Qu'il cele tout ce dequoy il a este secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, Jes em'prunteurs, meltent en parade leurs bastiments, leurs achapls, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'un homme de Parlement : vous voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs a ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette : chacun y met son acquest. '

Le gain de nostre eslude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage. C'est (disoit Epicharmus) l'entendement qui voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveiigles, sourdes et sans ames. Certes nous le rendons servile "et coiiard, pour* ne luy laisser ia liberte de rien faire de soy. Qui demande jamais a son disciple ce qu'il luy semble de la rhetorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Giceron? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, ou les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Scavoir par coeur n*est pas scavoir : c'est tenir ce qu'on a donne en garde a 6a memoire. Ce qu'on scait droit lement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeut ' vers son livre. Fascheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque Je m'attehs qu'elle serve d'ornement, non de fondement : suivant i'advis de Platon, qui dit, la fermet6, Ja foy, la sincerite, estre la vraye philosophie. • * -

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