CHANCELLIER DE FRANCE
Monseigneur, j'ay opinion que vous autres a qui la fortune et la raison ont mis en main le gouvernement des affaires du monde, ne chercbez rien plus curieiisement que par oil vous puissiez arriver a la cognoissance des homines de vos charges : car a peine est il nulle communaute si chestifve , qui n'aye en soy des hommes assez pour fournir commodement a chascun de ses offices, pourveu que le des* partement et le triage s'en peust justement faire. Et ce poinct la gaignej il ne resteroit rien pour arriver a laparfaicte composition d'un estat. Or a mesure que cela est le plus souhaitable, il est aussi plus
difficile) ]yeu que'ny vos'yeiilxne^se peuvent estendre si loing, que de trier' etchoisir^parmy'- uheVsi'grande multitude et si espandue, ny ne peuvent entrer jusques'au^fond'des copurs pour y veoir les intentions 1 et 5 la conscience, pieces' 'p'rincipales a considerer : de maniere qu'il f n'a este nulle chose publicque si ! bien establie, en laquelle nous ne remarquions souvent- la " faute" de ce departement et de ce chois. Et en'celles ou l'ignorance et la malice, le fard , les faveurs , les brigues et la violence commandent, si quelque eslection se veoid faicte meritoirement et par ordre^nous le devons sans doute a la fortune, qui par l'inconstance de son bransle divers, s'est pour ce cou prencontree au train de la raison. Monsieur, ceste consideration m'a souvcnt console scachant M. ' Estienne" de la BoStie Tun des plus propres et necessaires hommes aux premieres charges de la France, avoir tout du long de sa vie croupy, mesprise ez cendres de son fouyer domestique, au grand interest de nostre' bien < commun : car quant au sien particulier, j^vous advise, Monsieur, qu'il estoit si abondamment gamy des biens et des thresors qui desfient la fortune, que jamais homme n'a -vescu plus satisfaict ny plus content. Je scais bien qu'il estoit esleve aux dignitez de son quartier qu'on estime desgrandes : et sccis dadvantage que jamais homme n'y apporta plus de suffi* sance, et que en l'aage de trente-deux ans • qu'il mourut, il avoic acquis plus de vraye reputation en ce reng la »que nul 1 autre avant luy. Mais tant y a que ce n'est pas raison de laisser en l'estat de soldat un digne capitaine 'ny d'employec aux charges moyennes ceulx qui feroient bien encores les premieres.
A la verite, ses forces furent mal mesnagees et trop espargnees. . De facon que au dela de sa charge il -luy restoit beaucoup de grandes parties oysifves et inutiles : desquelles la' chose publicque eust peu tirer du service, et luy de la gloire.' Or, Monsieur, puis qu'il a est6 si nonchalant, de se pousser soy-mesme en lumiere , comme de malheur la vertu et Fambition ne logent gueres ensemble : et qu)il;a este d'un siecle si grossier ou si plein d'envie, qu'il n'y a peu nullement estre ayd6 par le tesmoignage d'autruy; je souhaite merveilleusement que au moins apres luy sa memoire a qui seule meshiiy je dois les offices de nostre ami tie, receoive le loyer de^sa valeur,,et qu'elle se loge en la recommendation des personnes d'honneur et'de vertu. A ceste cause m'a il prins enyie dele mettre au- jour, et.de vousle presenter, Monsieur, par ce peu de vers latins qui nous restent de luy. Tout au rebours du masson qui met le plus beau de son bastiment vers la rue, et du marchanbV qui faict monstre et parement du plus riche eschantillon de sa marchandise, ce qui estoit ; en'luy'le plus recommendable,' le' vray sue et mo61Ie de saTaleur'l'ont suivy , etne nous en est demeure que l'escorce et les fueftles/ 'Qui pourroit fairevpir les reglez bransles de son ame, sapiete; sa :> vertui ' sa'justice, lavivacite de son esprit, le poids et lasante 'de son'jugemerit, k haulteur de ses conceptions si loing eslevees au-dessus du vulgaire.
son scavoir, les, graces compaignes ordinaires deses actions, la, tendre amour qu'il portoit a sa miserable patrie, eX sa fyaine, capitale etjuiee CQntre tout vice, mais principal ement contre, ceste vilaine traficque qui se couve sous l'bonorable tiitre de. justice, engendreroit cextainement a toutes gents de bien une si nguliere affection envers luy, meslee ,«Tun merveilleux regret de sa part. Mais, Monsieur, il s'en fault tant que jepuisse cela, que du fruict mesmes de ses estudes il n'avoit encores jamais pense d'en laisser nul tesmoignage a la posterite : et ne nous en est demeure que ce que par maniere de passe temps il escrivoit quelquesfois. Quoy que ce soit, je vous supplie, Monsieur, fc recevoir debon visage; et, commenostre jugem^nt argumente maintesfois d'une chose legiere une bien grande, et que les jeux mesmes des grands per so images rapportent aux clair-voyans queique merque honnorable du lieu d'ou ils partent, monter par ce sien ouvrage a la cognoissance de luy mesme , et en aymer et embrasser par consequent le nom qt la memoire. En quoy, Monsieur, vous ne ferez que rendre la pareille a l'opinion tresresolue qu'il avoit.de vostre vertu; et si accomplirez ce qu'il a infiniement soubaite pendant sa vie fl Car il n'estoit homme du monde en la cognoissance et amitie duquelil ue fust plus yolontiers veu log6 que en la vostre, Mais si quelqu'un se scandalise de quoy si bardiment j'use des cboses (I'autruy, je j'advise qu'il ne fut jamais rien plus exactement diet ne escript aux escboles des pbilosppbes du droict et des devoirs (jle^a saincte amitie^ que ce que ce personnage et moy en avons practique ensemble. Au reste, Monsieur, ce legier present pour mesnager d'une pierre deux coups,, serviraaussi, s'il vous plaist, a vous tesmoigner , fhonneur et reverence que je. porte a vostre suffisance, et qualitez singulieres qui sont en vous. Car quant aux estrangieres*et fortuites, ce n'est pas ae mon goust de les mettre, en ligne de cpmpte. . .,,
Monsieur, je.supplie Dieu qu'il vous doint tresbeureuse et longue vie. be Montaigne ce 30 avril 1570. .
Vostre bumble et obeissant serviteur.
Michel de Montaigne.
DE L'AMmk.
Au demourant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoiQstances et familiaritez nouees par queique occasion ou commodity, par le moyen de laquelle nos, ames s'entretiennent. En 1'amitie de quoyje parle, ellesse meslent et confondent Tune en Paultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoi je Taymoys, je sens que cela ne se peult expriuicr qu'en
respondant, « Parceque c'estoit luy; parce que c'estoit moy.» II y a, au dela de tout mon di scours et ce que j'en puis dire particulierement, je ne scais quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus , et par des rapports que nous oyions Tun de l'aultre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports : je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms ; et a nostre premiere rencontre , qui feust par hazard o^ une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si pnns, s cogneus, si obiigez entre nous, que rien dez l'irs ne nous feut si proche que Tun a l'aultre. II escrivit une satyrc 1 Une excellente, qui est publiee, par latjuellc il excuse et expliqut' la precipitation de nostre intelligence", si promptement parvenue a sa perfection. Ayant si peu a durer, et ayant si tard commence (car nous estions tous deux homines faicts, et luy plus de quelque annee), elle n'avoit point a perdre de temps ; et n'avoit a se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il laut tant de precautions de longue et prealable conversation. Cette cy n'a point d'aultre idee que d'elle mesme et ne se peult rapporter q l'a soy : ce n'est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne scay quelle quintessence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonte, l'amena se plonger et se perdre en la inienne, d'une faim,' d'une concurrence pareille : je dis perdre, a la verite, ne nous reservant rien qui nous feust prop re, ny qui feust ou sien, ou mien.
Quand Lelius, en presence des consuls romains, lesquels, aprez la condamnation de Tiberius Gracchus, poursuyvoient touts ceulx qui avoient este de son intelligence, veint a s'enquerir de Cams Blossius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust repundj, ■ Toutes choses. — Comment toutes choses ? suyvit il : et quoi! s'il t'eust commande de mettre le feu en nos temples ? — II ne l'eust Jamais commande, repliqua Blossius. — Mais s'il Teust faict? adjousta Lelius. — J'y eusse obey, • respondict il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les hommes, il n'avoit que faire d'offenser les consuls par cette derniere et bardie confession ; et ne se debvoit despartir de l'asseurance qu'il avoit de la volontS de Gracchus. Mais to utesfois ceulx qui accusent cette reponse comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere, et ne presupposcnt pas, comme il est, qu'il tenoit la volonte de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance; ils estoient plus amis que citoyens , plus amis qu'amis ou qu'ennemis de leur pais, qu'amis d'ambition et de trouble; s'estant parfaictement commis l'un a l'aultre, ils tesnoient parfaictement les resnes de l'inclination l'un de l'aultre : et faictes guider cet harnois par la vertu et conduicte de la raison, comme aussi est ildutout impossible de Tatteler sans cela, la response de Blossius est telle qu'elle debvoit estre. Si leurs actions se desmancherent, ils n'estoyent ny amis, scion
ma mesure, l*un de l'aultre, ny amis a eulx mesmes. Au demourant,, cette response ne sonne nonplus que feroit lamiennci qui-s'enquerroit a moy de cette facon : t Si vostre volont« vous commandoU/ de tiier vostre fille , la tueriez vous ? » et que je, Taccordasse : car, cela ne porte aulcun tesmoignage de consentement a ce faire ; parce que je ne'suis point en doubte de ma volontS, et tout aussi f peu de.celle d'un tel amy. II n'est pas en la puissance de touts les discours'du monde de me desloger de la certitude que j'ay, des intentions etjugements du mien : aulcune de ses actions nc me scauroit;estre» presentee quelque visage qu'elle eust, que je.n'en trouvasse incontinent le.ressort. Nos ames ont charie" si uniement ensemble; elles se sont considerees d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une de l'aultre, que.non seulement je cognoissois la sienne comme la mienne,mais je»me, feusse certainement plus fie a luy*de moy, qu'a moy. Qu'on ne mette pas en ce reng les aultres amitiez communes; j'en ay autantde, cognoissance qu'un aaltre, et des plus parfaictes de leur genre : mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs regies : on s'y^tromperoit.JI fault marcher en ces aultres amitiez la bride a la main* avecques, prudence et precaution : la liaison n'est pas nouee en maniere qu'on. n'ait aulcunement a s'en desfier. « Aimez le, disoit Cbilon, com me ayant quelque jour a le hair; halssez-le comme ayant a l'aimer. » Ce pre-, cepte qui est si abominable en cette souveraine et maistresse!amitie, il est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumieres;, a l'endroit desquelles il fault employer le inot qu'Aristote avoit tresfamilier : mes amys 1 il n'y a nulamy.» En ce noble commerce, les offices et les bienfaicts, nourriciers des aultres amitiez. ne meritent pas seulement d'estre mis en compte; cette confusion si.pleinede nos volontez en est cause : car tout ainsi que I'amitie que je me porte ne recoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoing, quoy que dient les stoiciens, et comme je ne me sais aulcun gre du service que je me foys, aussi J'union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le' sentiment de tels debvoirs, et hair et chasser d'entre eulx ces mots de division* et de difference, bienfaict , obligation, recognoissance, priere, remercie-, ment et leurs pareils. Tout estant par effect, commun entre'eiilx,. volontez, pensements, jugements, biens, honneur et vie, et leur convenance n'estant qu'une ame en deux corps, selon la trespropre defk nition d'Aristote, ils ne se peuvent ny prester, ny donner rien. / , . Si, en I'amitie de quoy je parle,, Tun pouvoit donner a l'autre^ ce, seroit celui qui recevroit le bienfaict qui obligeroit son compaignon:, car cherchant Fun et l'aultre, plus que toute aultre chose, ae s'entrc, bienfaire, eel uy qui en preste la-matiere et Poccasion estceluy qui, faict ( le hberal,,donnant ce contentemerit ason'amy d'effectuer.en.sonj endroict cequ'il, desire le plus. Q dan dUe; phi losophe, Diogenes; avoit. fniilie cfargeni, il disoit, qu'iY \a iedemitvdbit' a ses amis,*"n6ri qii'il
s demandoit. Et pour montrer comment cela se practique'par etTectj
.''en reciteray un"ancien exeinple singulier. Edamida, corinthien, avoitdeux amis. Charixenus,'sicyonien,\eVAreteus, corinth'ierii^vehant * a mourir, estant;pauvre, et ses deux amis'riches, il feit ainsi : s6n' testament: « Je legueja. Areteus de noufrir*raa mere, et Fentretenir en sa vieillesse: a A Charixenus, de "Warier"' : ma fille, et luy'donner'le douaire le plus grand'qu'il pourra: et'au cas que Fun d'eulx vierine adefaillir, je substitue'en sa part cel'iiy qui survivra.» Ceulx^quilles premiers veirent ce' testament, s'en mocquerent; mais ses'heritiers en ayant este advertis, Faccepterent avec un singulier contentemerit: et Fun d'eulx, Cbarixenus, estant trespass^ cinq, jours aprez, la substitution estant ouverte en faveur d'Areteus, il nourrit curieusement cette mere; et de cinq, talents qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en manage a .une. sienne fille unique, et deux et demy pour le manage de la' fille d'Euda'midas, desquelles il feit les aopces en mesme jour, ,. r • . r ,. , . . • '
Cet exemple est' bien plein, si une condition en estoit a dire,, qui est la multitude d'amis; car. cette parfaicte amitie de quoi'jelparle est indivisible : chascun' se' donne si 'entier a son amy, qu'iFW'luy reste hen a despartir ailleurs; au rebours,' il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes a' ce subject. Les amitiez coirimunes, on les peult despartir ; on peult aimer 'en cettuy cy la beaute; en cet aultre la facilite de ses'moeursj'.en.l'aultre,' la liberality ; enc'eluy la, la paternite; en cet 'aultre, la Traternite*; ainsi du reste ; mais
cette amitie qui possede Fame et, la regente en toute souveraincte,' il — t : — ^„-:i>i«. ~..»~n~ -«:*• j«.,ui^ a-.' ^«..» ~~ w.~«~^ temps deman-
requeroient des un commettoit
a vostre silence chose qui feust utile a Faultre'de scavoir, comment vous en demesleriez-vous? L'unique et principale amitie , descoust toutes aultres obligations:' le secret que j'ai'jhre de ne' deceler a un aultre, je le puis sans parjure .communiquer axeluy^qui n'est pas aultre, c'est moy. C'est un ass cz grand miracle de se doubler ; et n'en cognoissent pas la haulteur,ceux qui parlent.de se tripler. Rien n'est extreme qui a*son pareil t;et qui presupposera que'de deux j'en ayme autant Fun que Faultre, et 'qu'ils s'entr'ayment'et'm'ay merit 'autant que. je, les ayme, il multiplie en confrairie la chose la plusune et unie, et de quoy une seule est encores la' plus rare a.trouverau monde., Le demourant de cette. histoire convient tresbien a ce' que je disois : car Eudamidas donne pour grace et pour faveur a' ses, amis deles employer a son besoing ; il les laisse'heritiers de cette 'sienne liberali te, qui consiste a leur mettre en main les moyens de^luy'tiienfaireV-et sans ddtibte la force de Tamitie se montre'bien 'pluV'richement.enlson faictqu'en^eluyd'Aretus. Sommejxe sont eflfccts^inimaginables'a'qui n'en a gouste/et qui me fbn^tibnnorer'a'merveille a "