DE LA VANIT
La vanite se demonstre et temoigne en plusiours manieres; premierement, en nos pens6es et entretiens priveV,qui sont bien souvent plus que vains, frivoles et ridicules, auxquels toutesfois nous consommons grand temps, et ne sentons point*. Nous y entrons*,y sejournons et en sortons insensiblement, qui est bien double vanite* et grande inadvertence de soy. L'un, se promenant en une salle, regarde a com passer ses pas d'une certaine facon sur les carreaux ou tables du plancher; cost aultre discourt en son esprit longuement et avec attention comment il se oomporteroit s'il estoit roy, pape, ou aultre chose, qu'il scait ne pouvoir jamais estre, ctainsi se.payt de vent, et encore de moins, car de chose* qui n'est et ne sera point. Cestuy-cy songe fort comment il composera son corps, ses contenances, son maintien, ses paroles d'une facon affected, et se plaist a Id faire comme do chose qui lui sied fort bien, et a quoy tous doibvent prendre plaisir. Et quelle vanite et sotte ioanite* en nos d6sirs et souhaits, d'oil naissent les creances et esperances encore plus vaines. Et tout cecy n'advient pas seulement lorsque n'avons hen a faire, et que nous sommes engourdis d'oisivete, mais souvent au milieu et plus fort des afTaires : taut est natureile et puissante la vanity, qu'elle nous desrobe et nous arrache des mains de la verite, solidite* et substance des choses, pour nous mettre au vent et au rien.
Mais la plus forte vanite de toutes, est ce soin p£nible de qui se fera icy, apres qu'en serons partis. Nous estendons nos d6sirs et affections au-dela de nous et de nostre estre : voulons pourveoir a nous estre faict deschoses lorsque ne serons plus. Nous desirous estre loues apres nostre mort; quelle plus grande vanite" 1 Ge n'est pas ambition^
comme l'on pourroit pe riser, qui est un de"sir d'honneur sensible et perceptible ; si ceste louange de nostre nom peut accommoder et servir en quelque chose a nos enfans, parens et amis survivans, bien soit, il y a de l'utilite ; mais desirer comme bien une chose qui ne nous touchera point, et dont nous ne sentirons rien, c'est pure vanite; comme de ceux qui craignent que leurs femmes se marient apres leur deces, desirent avec grande passion qu'elles demeurent veufves, et I'achetent bien cherement en leurs testamens, leur laissant une grande partie de leur bien a ceste condition. Quelle folle vanite, et quelquefois injustice I C'est bien au rebours de ces grands hommes du temps passe, qui, mourans, exhortoient leurs femmes a se marier tost et engendrer des enfants a la republique. D'aultres ordonnent que poui l'amour d'eux on porte telle et telle chose sur soy, ou que Ton fasse telle chose a leur corps mort : nous consentons peut-estre d'echapper a la vie, mais non a la vanity.
Voicy une aultre vanite : nous ne vivons que par relation a aultruy; nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous, en effect et en ve>ite, comme quels nous soyons en la connoissance publique; tellement que nous defraudons souvent, et nous privons de nos commodites et biens, et nous gehennons, pour former les apparences a l'opinion commune. Gecy est vrai, non seulement aux choses externes et du corps, et en la defense et employ de nos moyens, mais encore aux biens de l'esprit, qui nous semblent estre sans fruit, s'ils ne se produisent a la veue et approbation estrangere, et si les aultres n'en jouissent.
Nostre vanite n'est point seulement aux simples pens6es, desirs, discours, mais encore elle agite, secoue et tourmente et l'esprit et le corps : souvent les hommes se remuent plus pour des choses 16geres et de neant, que pour des grandes et importantes. Nostre ame est souvent agit£e par de petites fantaisies, songes, ombres et resveries sans corps et sans subject; elle s'embrouille et se trouble de colore, despit, tristesse, joye, faisant des chasteaux en Espagne. Le son des noms et de certains mots prononces piteusement, voire des soupirs et exclamations, nous penetrent jusques au vif, comme scavent etpratiquent bien les harangueurs, affronteurs et vendeurs de vent et de fumee. Et ce vent surprend et emporte quelquefois les plus fermes et asseures, s'ils ne se tiennent sur leurs gardes, tant est puissatite la vanite sur l'homme ; et non seulement les choses petites et legeres nous secouent et agitent, mais encore les faussetes et impostures, et que nous scavons telles (chose estrange!); de facon que nous prenons plaisir a nous piper nous-mesmes a escient, nous paistre de fausseti et de rien : temoins ceux qui pleurent et s'affligent a ouir des contes et a veoir des tragedies, qu'ils scavent estre invent^es et faictes k plaisir, et souvent des fables qui ne furent jamais. Dirai-je encore de tel qui est co§ffe*et meurt apres une qu'il scait estre laide, vieille, etne I'sdmer point, mais pour ^ c^^Wft ^\ U«ql ^inte et pl&stree,