CHARRON
on caqueteresse, fardee d'aultre imposture, laquelle il sc,ait et cognoit tout au long et au vray.
Venons du particulier de chascun a la vie commune, pour veoir combien la vanite est attachee a la nature humaine, et non seule* ment un vice prive" ou personnel. Quelle vanite et perte de temps aux visites, salutations, accueils et entretiens mutuels; aux offices de Dourtoisie, harangues, ceremonies; aux offres, promesses, louangesl Combien d'hyperboles, d'hypocrisie de faussete et d'imposture au veu et au sceu de tous, de qui les donne, qui les recoit, et qui les oyt 1 tellement que c'est un marche et complot faict ensemble de se mocquer, mentir et piper les uns les aultres. Et fault que cestuy-la, qui scait que Ton luy ment impun£ment, dise grand merci : et cestuy-cy qui scait que l'aultre ne l'en croit pas, tienne bonne mine*effrontee, s'attendant et se guettant l'un l'aultre, qui commencera, qui finira, bien que tous deux voudroient estre retires.
Combien souffre-t-on d'incommodite* ! L'on endure le serein, le chaud, le froid ; Ton trouble son repos, sa vie, pour ces vanit£s courtisantes, et laisse-on affaires de poids pour du vent. Nous sommes vains aux despens de nostre ayse, voire de nostre sante et de nostre vie. L'accident et tres leger foule aux pieds la substance, et le vent emporte le corps, tant Ton est l'esclave de la vanite : et qui feroit aultrement seroit tenu pour un sot et mal entendant son monde : c'est habilete de bien jouer ceste farce, et sottise de n'estre pas vain. Estant venus aux propos et devis familiers, combien de vains et inutiles, faux, fabuleux, controuves (sans dire les meschans** et pernicieux qui ne sont de ce compte) ; combien de vanteries et de vaines jactances ! L'on chercbe a parler de soy et de ce qui est sien : si Ton croit avoir faict, ou diet, ou posseder quelque chose que Ton estime, Ton n'est point a son ayse, que Ton ne fasse scavoir ou sentir aux aultres. A la premiere commodite, Ton la conte, Ton la fait veoir, Ton l'encherit, voire l'on n'attend pas la commodite, l'on la cherche industrieusement. De quoy que Ton parle; nous nous y meslons tousjours avec quelque avantage : nous voulons que Ton nous sente, que Ton nous estime, et tout ce que nous estimons.
Mais pour monstrer encore mieulx combien Pinanite a de credit et d'empire sur la nature humaine, souvenons-nous que les plus grands remuemens du monde, les plus gen6rales et effroyables agitations des estats et des empires, armees, batailles, meurtres, proces et querelies, ont leurs causes bien legeres, ridicules et vaines; temoins les guerres de Troyes et de Grece, de Sylla et Marius, d'ou sont ensuivies celles de Cesar, Pompee, Auguste et Antoine. Les pontes ont bien signing cela, qui ont mis pour une pomme la Grece et l'Asie a feu et a sang; les premiers ressorts et motifs sont de neant, puis ils gros* sissent, temoins de la vanite* et folie humaine. Souvent l'accident faict plus que le principal, les circonstances menues piquent et touchent plus vifvement que le gros de la chose, et le subifmesme. La robe
de Ctesar troubla plus Rome, que ne fit sa mort et ies vingt-deux coups de poignard qui lui furent donnas.
Finalement, la couronne et la perfection de la vanite* de rhomme se monstre en ce qu'il cherche, se plaist, et met sa felicite en des biens vains et frivoles, sans lesquels il peut bien et commodement viTre, et ne se soucie pas comme il fault des vrays et essentiels. Son cas n'est que vent ; tout son bien n'est qu'en opinion et en songe : il n'y a rien de pareil ailleurs. Dieu a tous bien en essence, et les maux en intelligence ; l'homme, au contraire, possede ses biens par fantaisie, et les maux en essence. Les bestes ne se contentent ni ne se paissent d'opinions et de fantaisies, mais de ce qui est present, palpable et en verite". La vanity a est6 donnee a rhomme en partage : i! court, il bruit, il meurt, il fuit, il chasse, il prend une ombre, il adore le vent, un festu est le gain de son jour.