‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 177 sur 212 · LA PROCESSION DE LA LIGUE · texte numérisé non relu

LA PROCESSION DE LA LIGUE

Monsieur le due de Mayenne, lieutenant de l'Estat et couronne de France, lc due de Guise, le connestable d'Aumale, le comte de Cbaligny, princes lorrains et les autres deputes d'Espagne, Flandres, Naples et autres villes de Punion, estant assembles a Paris, pour se trouver aux Estats convoques au dixiesme fevrier 1593, voulurent que, devant que commencer un si sainct ceuvre, fust faicte une procession pareille a celle qui fut jou^e en la presence de monsieur le cardinal de Cay e tan. Ce qui fut aussitost dit, aussitost faict : car monsieur Roze, nagueres evesque de Senlis, et maintenant grand maistre du college de Navarre, et recteur de 1'Universite, fit le lendemain dresser Tappareil et les personnages par son plus ancien bedeau.

SATIRE MfiMPPfiE. 241

La procession fut telle : Le dit recteor Roze, quittant sa capeluche rectorale, prist sa robe de maistre-es-arts avec le camail et le ro< quel, et un hausse-col dessus ; la barbe et la teste ras6e tout de fraiz, l'espeeau coste\ etune per tui sane sur l'espaule. Les cures Amilton, Boucber et Lincestre, un petit plus bizarrement arm6s, faisoyent le premier rang, et devant eux marchoyent trois moynetons et novices, leurs robes troussees, ayants chacun le casque en teste dessoubs leurs capuchons, et une rondache pendue au col, ou estoyent peinctes les armoirics et devises des dits seigneurs. Maistre Julian Pelletier, cure" de Saint-Jacques , marchoit a coste", tantost devant, tantost derriere , habille de violet en gendarme scholastique, la couronne et la barbe faicte de fraiz, une brigandine sur le dos, avec l'espee et le poignard, et une hallebarde sur l'espaule gauche en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haletoit, pour mettre chacun en rang et ordonnance.

Puis suyvoient, de trois en trois , cinquante ou soixante religieux, tant cordeliers que jacobins, carmes, capuchins, minimes, bonshommes, feuillants, et autres, tous couverts aveo leurs capuchons et habits, agrafez, armez a I'antique. Entre autres il y avoit six capuchins ayant chacun un morion en teste, et au-dessus une plume de coq, revdtuz de cottes demailles, l'espee ceinte au coste par dessus leurs habits, Tun portant une lance, l'autre une croix, Tun un espieu, l'autre une harquebuse, et l'autre une arbaleste, le tout rouille, par humility catholique. Les autres presque tous avoyent des piques qu'ils bransloyent souvent, par faute de meilleur passe-temps, horsmis un feuillant boiteux qui, arme* tout a crud sefaisoit faire place avec une espeea deux mains, et une hache d'armes a sa ceinture, son breriaire pendu par derriere, et le faisoit bon veoirsur un pied faisant le moulinet devant les dames.

A la queue, il y avoit trois minimes, tous d'uneparure, scavoir est, ayants sur leurs habits chacun un plastron a corroyes et le derriere descouvert, la salade en teste, l'esple et pistolet a la ceinture, et chacun une harquebuse a croc sans fourchette. Derriere estoit le prieur des jacobins en fort bon poinct, trainant une halebarde gauvhere, et arm6 a la leg-ere en morte-paye ; je n'y veys ni chartreux xii celestins, qui s'estoyent excuses sur le commerce. Mais tout cela narchoit en moult belle ordonnance, et sembloyent les anciens cranequiniers de France. lis voulurent en passant faire une salve, ou escoupeterie ; mais le 16gat leur deffendit, de peur qu'il ne luy mesadvint, ou a quelqu'un des siens, comme au cardinal Cayetan*.

Apres ces beats peres marchoyent les quatre men di ants , qui avoyent multiplie en plusieurs ordres tant ecclesiastiques que s^culiers ; puis les paroisses ; puis les Seize, quatre a quatre, reduits au nombre des apostres*et habilles de mesme, comme on les joue a la Feste-Dieu. Apres eux marchoyent les prevost des marchands et eschevins, bigarrez de diverses couleurs, puis la courde parlement

fiCRIVAINS DU XVI* SJfiCXE. \^i

telle quelle; les g&rdes italiennes, espagnoles et wallonnes de monsieur le lieutenant, puis les cent gentilsbommes de fraiz graduez par la saincte union, et apres eux quelques v6terinaires de la confrerie de Sainct-^loy. Suivoyent apres monsieur de Lyon tout doucement, le cardinal de Pellcve tout bassement, et apres eux monsieur le legat, vray miroir de parfaicte beaut6* y tt devant luy marchoit le doyen de Sorbonne, avec la croix ou pendoyent les bulles du pouvoir.

Item venoit madame de Nemours repr6sentant la royne-mere ou grande-mere du roy futur, et luy portoit la queue mademoiselle de la Rue, fille de noble et discrete personne monsieur de la Hue, cidevant tailleur d'habits sur le pont Sainct-Michel, et maintenant un des cent gentilshommes et conseillers d'Estat de 1'union, et la suivoyent madame la douairiere de Montpensier, avec son escharpe verte fort sale d' usage, et madame la lieutenante de l'Estat et couronne de France, suyvie de mesdames de Belin et de Bussy le Clerc.

Alors s'avancoit et faisoit veoir monsieur le lieutenant et devant luy deux massiers fourrez d'hermines, et a ses flancs deux Wallons portants hoquetons noirs, tout parsemez de croix de Lorraine rouges, ayants devant et derriere une devise en broderie, dont le corps representor l'bistoire de Phaeton, et estoit le mot : in magnis voluisse sat est*.

Arrivez qu'ils furenttous enceste Equipage en la chapelle de Bourbon, monsieur le recteur Roze, quittant son hausse-col, son espee et pertuisane, monta en chaire, ou ayant prouve par bons et authentiques passages, que c'estoit a ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expedient pour mettre fin a la guerre dans six mois pour le plus tard, ratiocinant ainsi : En France, il y a dix-sept cent mille clochers, dont Paris n'est compte qua pour un : qu'on prenne de chacun clocher un bomme catholique, soldoye aux despens de la paroisse, et que les deniers soyent maniez par les docteurs en theologie, ou pour le moins graduez nommez; nousferons douze cent mille combattants, et cinq cent mille pionniers. Alors tous les assistants furent veuz tressaillir de joye, et s'escrier : « coup du ciel 1... »

Apres que l'assemblee fut entree bien avant dedans la grande sale, tous les deputes ayants pris place, monsieur le lieutenant commenca a parler en ceste facon, avec un grand silence et attention de messieurs des Estats.

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