‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 94 sur 212 · X INJURES ET CALOMNIES DE JE NB S£AY QUELS PREBICANTEREA · texte numérisé non relu

X INJURES ET CALOMNIES DE JE NB S£AY QUELS PREBICANTEREA

ET MJNISTREAUX DE GENEYE*.

Je jure du grand Dieu l'immense deite" Que je diray le vray sans fard ny sans injure; Car d'estre injurieux ce n'est pas ma nature. Je te laisse ce droit duquel tu as vescu, Et veux quant a ce point de toy estre vaincu.

Tu dis qu'une sourdesse a mon aureille close T Tu te moques de moy et me viens blasonner Pour un pauvre accident que Dieu me veut donner. Nouvel evangeliste, insens6, plein d'outrage, Vray enfant de Satan, dy-moi en quel passage Tu trouves qu'un chrestien (s'il n'est bien enrage) Se doive comme toy moquer d'unafflige ?...

Tu dis que je suis vieil ? Encore n'aye-je atteint Trente et sept ans passez, et mon corps ne se plaint D'ans ny de maladie, et en toutes les sortes Mes nerfs sont bien tendus, et mes veines bien fortes ; Et si j'ay le teint palle et le cheveu grison Mes membres toutefois ne sont bors de saison.

Or cela n'est que jeu dont je ne fay que rire Et voudrois que ce fust le plus de ton mesdire.

Tu dis, en yomissant dessur moy ta malice, Que j'ay fait d'un grand bouc a Baccbus sacrifice*? Tumens impudemment: cinquante gens de bien Qui estoicnt au banquet diront qu'il n'en est rien.

Muses, qui habitez de Parnasse la crope, Fillss do Jupiter, qui allcz neuf en trope, , Venez et repoussez par vos belles chansons L'injure faitc a vous et a vos nourrissons.

Jodelle ayant gaigne* par une voix hardie L'bonneur que l'homme grec donne a la tragedie, Pour avoir, en haussant le bas stile francois, Contcnte doctement les oreilles des rois; La brigade qui lors au ciel ievoit la teste (Quand le temps permettoit une licence honncste) Honorant son esprit gaillard et bien appris, Luy fit present d'un bouc, des tragiques le prix.

Ja la nappe estoit mise et la table garnie Se bnrdoit d'une saincte et docte compagnie,

Lkk POfiSIB.

' Quand deux on trois ensemble en riant ont pouss6 Le pere du troupeau a long poil henss6.

II venoit a grands pas, ayant la barbe peinte ; D'un chapelet de fleurs la teste il avoit ceinte, Le bouquet sur l'oreille, et bien fier se sentoit De quoy telle jeunesse ainsy le presentoit ; Puis al fut rejette pour chose mesprisee Apres qu'il eut servy d'une longue risee, £t non sacrifie comme tu dis, menteur, De telle fausse bourde impudent inventeur.

Tu te plains d'autre part que ma vie est fautive, En delices, en jeux, en vices excessive ?

Tu mens meschantement ; si tu m'avois suivy Deux mois, tu scaurois bien en quel estatje vy. Or je veux que' ma vie en escrit apparoisse Afin que pour menteur un chacun te cognoisse.

M'eveillant au matin, devant que faire rien, J'invoque l'Eternel, le pere de tout bien, Le priant bumblement de me donner sa grace, Et que le jour naissant sans l'offenser se passe ; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moy. v Qu'il me vueille garder en ma premiere foy, Sans entreprendre rien qui blesse ma province, Tres-humble observateur des loix et de mon prince

Apres je sors, du lict, et quand je suis vestu Je me range a l'estude et apprens la vertu, Composant et lisant, suivant ma destinee, Qui s'est des mon enfance aux Muses enclinee. Quatre ou cinq heures seul je m'arreste enferme; Puis sentant mon esprit de trop lire assome, J'abandonne le livre et m'en vais a l'eglise. Au retour pour plaisir une heure je devise; De la je viens disner, faisant sobre repas, Je rends graces a Dieu; au reste je m'esbas.

Car si 1'apres-disnee est plaisante et sereine, Je m'en vais pourmener, tantost parmy la plaine, Tantost en un village, et tantost en un bois, Et tantost par les lieux solitaires et cois.

J'aime fort les jardins qui sen tent le sauvage ; J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage. La, devisant sur l'herbe avec un mien amy, Je me suis par les fleurs bien souvent endormy A l'ombrage d'un saule; ou, lisant dans un livre, J'ay cherche le moyen de me faire revivre; Tout pur d'ambition et des soucis cuisans, Miserables bourreaux d'un tas de mesdisans,

Qui font (comme ravis) les prophetes en France, Pippansles grands seigneurs d'une belle apparencc.

Mais quand le ciel est triste et tout noir d'espesseur, Et qu'il ne fait auz champs ny plaisant ny bien seur, Je chercbe compagnie ou je joue a la prime, Je voltige ou je saute ou je lutte ou j'escrime, Je dy le mot pour rire et a la verity Je ne loge chez moy trop de severity.

J'ayme le bal, la danse et les masques aussi, La musique et le luth, ennemis du soucy.

Puis quand la nuict brunette a range les estoilles, Encourtinant le ciel et la terre de voiles, Sans soucy je me couche : et la, levant les yeux Etla bouche et le coeur vers la voute des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonte haute De vouloir pardon ner doucement a ma faute.

Au reste je ne suis ny mutin ny meschant, Qui fay croire ma loy par le glaive trenchant. Voila comme je vy; si ta vie est meilleure, Je n'en suis envieux, et soit a la bonne heure...

Tu dis que fay gage* ma Muse pour flatter ?

Nul prince ny seigneur ne se scauroit vanter (Dont je suis bien marry) de m'avoir donn6 gage Je sersa qui je veux, j'ay libre le courage.

Le roy, son frere et mere, et les princes ont bien Pouvoir de commander a mon luth Gynthien.

Des autres je ne suis ny valet ny esclave, Et s'ils sont grands seigneurs, j'ay l'esprit haut et brave.

Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier, Maintenant courtisan et maintenant guerrier, Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie ? Tu dis vray, predicant ; mais je n'euz oncq' envie De me faire ministre ou comme toy, cafard, Vendre au peuple ignorant mes songes et mon ford. J'aimerois mieux ramer sur les ondes salees, Ou avoir du labeur les deux mains empoulees, Ainsi qu'un vigneron par les champs incogneu, Qu'estre d'un gentil-homme un pippeur deveniL ; ,

Tu te mocques, aussy, de quoy ma poesie Ne suit Tart miserable, ains vapar fantaisie, Et de quoy ma fureur sans ordre se suivant Esparpille ses vers comme fueilles au vent ; Ou comme au mois d'este, quand l'aire bien feconde Sent battre de Ceres la chevelure blonde,

46 POfiSIE.

Et le vanneur my-nud, ayant beaucoup secoux Le bl6, de-ca, de-la, dessus les deux genoux, Le tourne et le revire, et d'une plume espaisse Separe les bourriers du sein de la deesse ; Puis du dos et des bras efforts par ahan Fait sauter le froment bien haut dessus le van. Lors les bourriers volans, comme poudre menue, Sans ordre ca et la se perdent en la nue, Et font sur le vanneur meint tour et meint retour; L'aire est blanche de poudre et les granges d'autour. Voila comme tu dis que ma Muse sans bride S'esgare respandue ou lafureur la guide.

Si tu avois les yeux aussi prompts et ouverts A desrober mon art qu'a desrober mes vers, Tu dirois que ma Muse est pie in e d 'artifice, Et ma brusque vertu ne te seroit un vice.

En Part de poSsie, un art il ne faut pas Tel qu'ont les predicans, qui suivent pas a pas Leur sermon sceu par coeur, ou tel qu'ii faut en prose, Ou tousjours Porateur suit le fil d'une chose.

Les poStes gaillars ont artifice a part ; lis ont un art cach6, qui ne semble pas art Aux versificateurs, d'autant qu'il se promeine D'une libre contrainte ou la Muse le meine.

As-tu point veu voler en la prime saison L'avette qui de fleurs enrichit sa maison?

Tantost le beau narcisse et tantost elle embrasse Le vermeil byacinthe, et sans suivre une trasse Erre de pre en pre, de jardin en jardin, Portant un doux fardeau de melisse ou de thin.

Ainsi le bon esprit que la Muse espoinconne, Porte de la fureur, sur Parnasse moissonne Les fleurs de toutes parts, errant de tous costez. En ce poinct par les champs de Rome estoient porter Le damoiseau Tibulle et celuy qui fit dire Les chansons des Gregeois a sa romaine lyre.

Tels ne furent jamais les versificateurs, Des Muses avortons, ny tous ces imposteurs, Dont l'ardente fureur d'Apollon n'a saisie L'ame d'une gentille etdocte frenaisie.

Tel bien ne se promet aux hommes vicieux, Mais aux hommes bien-nez qui sont aimez des cieux....

Tu dis qu'auparavant j'estois fort renomme Et qu'ores je ne suis de personne estime.

Penses-tu que ta secte embrasse tout le monde? Penses-tu que le ciel, Pair, et la terre et Ponde

Se faschent contre moy pour te voir en courrous?

Tu te trompes beaucoup : Dieu est pere de tous )

Je n'ay que trop d'honneur ; certes je voudrois estre

Sans bruit et sans secours, comme un pasteur cbampestre,

Ou comme un laboureur qui de boeufs accouplez

Repoitrit ses guerets pour y semer les blez.

Geluy n'est pas heureuz qu'on monstre par la rue,

Que le peuple cognoist, que le peuple salue;

Mais heureuz est celuy que la gloire n'epoint,

Qui ne cognoist personne et qu'on ne cognoit point.— *

6PITAPHE DE MARULLE.

Dites bas de bonnes paroles, Muses, et avec mes chansons Accordez foiblement les sons De Tos luths et de vos violes.

Yoicy de Marulle la tombe; Priez qu'a tout jamais du ciel La douce manne et le doux miel Et la douce ros6e y tombe.

Jefaux :1a tombe de Marulle T De luy sa tombe n'a sinon Les vaines lettres de son noxn; II vit 14 bas avec Tibulle.

Dessus les rives Ely sees, Et, sous l'ombre des myrtes vers, Au bruit des eaux chante ses vers Entre les ames bien prisees....

Chere ame, pour les belles choses Que j'appren en lisant tes vers, Pren pour present ces lauriers vers, Ces beaux lis et ces belles roses.

Tousjours legere soit la terre A tes os, et sur ce tombeau Qui enserre un esprit si beau Tousjours grimpe le verdlierrel

JOACHIM DU BELIAY

(Voyei Notice, page 258)

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