‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 55 sur 91 · GUÉROULT · texte numérisé non relu

GUÉROULT

Les dévorant et par monts et par vaux, Dont il en sent en son cœur amertume.

Sur ce respond, eu faisant bonne mine, Le fier lyon : « Cecy n'osl pas grand cas. Ta coustume est d'ainsi faire, n'est pas? Outre \ à cela t'a contraint la famine. »

Puis dit à l'asne : « Or, compte nous ta vie. Et garde bien d'en obmettre un seul point. Car, si tu faux ^ je ne te faudray ^ point. Tant de punir les menteurs j'ay envie. »

L'asne, craignant de recevoir nuisance*, Respond ainsi : « Mauvais sont mes forfaitz, Mais non si grands que ceux la qu'avez faitz, Et toutesfois j'en reçoy desplaisance.

Quelque temps feust que j'estoye en servage, Souz un marchant qui bien se nourrissoit. Et au rebours povrement me pensoit, Combien^ qu'il heust de moy grand advantage.

Le jour advint d'une certaine foyre, Ou bien monté sur mon dos il alla; Mais arrivé, jeun ^ il me laissa la.

Et s'en va droit à la taverne boire.

Marry j'en feus (car celuy qui travaille Par juste droit doit avoir à manger); Or je trouvay, pour le compte'^ abréger, Ses deux souliers remplis de bonne paille.

1 Eli outre. — * Si tu manques. — 3 Je ne te manquerai point. — * Mot bien regrettable qui désignait tout ce qui nuit. — ^ Bien que, quoique. — * A jeun, jejunus. — "> Conte.

138 POÈTES DU XVl^ SIÈCLE.

Je la mengeay sans le sceu de mon maistre. En ce faisant j'offençay * grandement, Dont je requiers pardon très humblement, N'espérant plus telle faute commettre.

— 0 quel forfait ! 6 la fauce pratique ! Ce dist le loup fm et malicieux;

Au monde n'est rien plus pernicieux, Que le brigand ou larron domestique.

Comment ! la paille aux souliers demeurée De son seigneur manger à belles dents ; Et si le pied eust esté la dedans, Sa tendre chair eust esté dévorée.

— Pour abréger, dit le lyon à l'heure, C'est un larron, on le void par effect; Pour ce, il me semble, et j'ordonne de fait. Suivant noz loix anciennes, qu'il meure. »

Plustost ne feust la sentence jettee.

Que maistre loup le povre asne estrangla, Puis de sa chair chascun d'eux se saoula; Voilà comment el' feust exécutée.

Parquoy appert que des grands on tient compte, Et, malfaisants, qu'ilz sont favorisez; Mais les petits sont tousjours mesprisez. Et les fait on souvent mourir à honte. (GuÉROULT, i" livre des Emblèmes, éd. 1550, p. 40.

' J'eus tort.

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