VAUQUELIN DE LA FRESNAYE
Le premier recueil de poésies publié par notre jeune auteur, b. Poitiers, en 1555, à l'âge de dix-neuf ans, était intitulé les Deux premiers livres des Foresteries de Jean Vauqnelin de la Fresnaie. Il les avait composées au gazouil des fontaines, alors qu'il parcourait, en Normandie, les forets d'Andaine et de Gctel, et il les avait ainsi nommées, parce qu'il y parlait — sans ordre et sans but marqué — des bois, de la campagho, des faum'S, des bergers. Plus tard le poèie rougit, presque de cette première production de sa verve précoce qui révélait, malgré tout, de la fécondité, une imagination charmante et une sensibilité pleine de naturel. Il s'accusa d'avoir cueilli des fruits hors de saison, et d'avoir, aveuglé de so7i amour paternel, fait voir la lumière h ses vers encore sans yeux et sans pieds. Son mépris pour les fruits non encore mûrs de sa verte jeunesse augmenta à mesure qu'il avança en âge, et il n'en inséra rien dans l'é iition de ses œuvres publiée en KiOâ,
Les Foresteries avaient été écrites sous l'inspiration des chefs de la Pléiade. La seconde œuvre de Vauquelin, les Idillies, tranche sur tout ce qu'on connaissait jusqu'alors en France de poésie pastorale, et marque une grande révolution dans la littérature et dans la langue. Ses bergers et ses bergères sont moins rustiques que ceux de Ronsard, de Joachim du Bellay et de Rémi Belleau. Ils ne se nomment pas Guillot, Perrot ou Marion, mais Galatée, Philémon et Philis, et leur langage n'est pas trop indigne des personnages de Théocrite et de Mrgile. Dans les petits poèmes rustiques du chantre normand on retrouve quelque chose de l'aménité, delà noblesse, de l'aimable simplicité des Grecs.
Le premier livre des Idillies renferme l'histoire allégorique de sa jeunesse et de ses amours avec Anne de Bourgueville, qui devint sa femme après qu'il eut subi une assez longue et très douloureuse épreuve. C'est l'un des premiers exemples, dans notre littérature moderne, de poésie intime. Quelques pièces, qui rappellent également les sentiments les plus vifs qu'il ait éprouvés dans le printemps de sa vie, respirent une aimable candeur et une charmante sincérité de passion.
Vauquelin avait aspiré, jeune bergerot, à être le successeur de Ronsard dans la poésie pastorale. Il croyait être le seul qui eût,
134 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
essayé a de racoutrer l'anche i » du célèbre Vendômois. Plus tard il apprit que Baïf avait, comme lui, « promené les Muses par les bois »
« ... Et que dès ce temps-là Le gentil flageolet de Tahureau parla; Que Sainte-JIaiihe avuit aui voix de sa musette Fait pleurer les rochers de la moi t de Brunette; Que Betoulaut 2 encore, arrivant sur le Clain, Les pasteurs attristez resjuuit plus à plain. »
Du moins ose-t-il se dire le premier qui ait mêlé aux vers « Toutil de la prose 3 », et l'on ne peut lui refuser l'honneur d'avoir été l'un des premiers qui ait fait entendre en France la flûte de la muse pastorale.
Il fut aussi l'un de nos premiers auteurs satiriques.
Ses satires, adressées la plupart aux plus illusties de ses contemporains, à Scévole de Sainte-Marthe, à Bertaut, à Dosportes, à Malherbe, sont toujours morales, jauais littéraires. Il a des traits énergiques contre les vices et les ridicules, mais peu de malice ou de fiel. Son indignation est toujours tempérée ; aussi le plus grand nombre de ses satires ressemblent-elles à des épîtres. La simplicité qu'il affecte le rend souvent prosaïque et familier, mais il reste toujours intéressant, parce que l'homme se montre toujours sincère, bon et vertueux.
L'extrait suivant d'une satire en vers de dix pieds suffira pour faire connaître la manière d'écrire de cet émule d'Horace.
Le Dissipateur.
Le sieur d'Auly, qui fut fait chevalier Avant que d'estre à grand'peine escuyer, S'enfle, se brave* et ses parents dédaigne, El des seigneurs seulement s'accompaigne. Le souvenir de son nom Iny depl.iist; Car son orgueil luy fait croire qu'il est Ce qu'il n'est pas, et la marque avancée Qu'il n'eust jamais en quatre sauts passée
' Le hautbois, instrument à anche. L'oH-'/ie est une languette mobile qui ouvre et forme alternativement le passage de l'air dans ua tuyau, où on la fait vibrer. — ^ Bolan i Béiliolaud, auteur de quelques sonnets et cpigrammes et de deux eglogues adressées à Scévole de bainte-Marihe. — 3 Idill., II, à B. de S. -franc. — * Fait le fier, l'imporiant.
VAUQUELIN DE LA FRESNAYE. lîi
A mise au loin. Il veut voluptueux Passer les grands en habits somptueux.
Il ne dit rien qu'en mots de seigneurie, Et son estable il appelle escurie.
Il veut avoir un friand cuisinier, Maistre d'hostel, dépensier, aumônier; Et quand on veut luy faire un grand service Il faut nommer sa depance l'ofice.
Quelquefois mesme il parle gasconnas', Et ses laquais il appelle ragas ' Veut de bouffons quelque dance nouvelle, Un foui plaisant joueur de bagatelle.
Il veut avoir des chiens et des oiseaux, Et veut bastir sur des desseins nouveaux. Tous ses chevaux ne sont que de manège, Et tous les jours ses rentes il abrège; Car sur le dos il porte son moulin Teint d'ecarlate aux eaux de Gobelin.
Tantost il vent la grande métairie, Et puis demain Iherbage ou la prairie, Comme un limas', en la belle saison, Portant sur luy son fardeau, sa maison. De mises* plus il a que de recettes Et ses habits lardez de vieilles dettes. Ce qu'en long temps son père et ses ayeu Avoient acquis d'un labeur soucieux A pleines mains à l'abandon il jette Non peu à peu : la vie estant sujette A tant de maux, trop jeune il n'aperçoit Qu'on vit souvent bien plus qu'on ne pensoit. D'Arsin d'ailleurs tant de charges a prises, El tous les jours mené tant d'entreprises,
1 Le patois de Gascogne. — - En provençal, ragas signifie proprement ciiasse-mulet, valet de meunier. — ^ Limaçon. — * Dépenses.
156 POÈTES DU X\r SIÈCLE.
Qu'un grand mulet, qu'un sommier le plus fort,
Suivant la cour, en seroit desja mort.
Or^, tu le vois à la chancelerie,
Or, près d'un grand, en quelque galerie,
Aux intendants des finances aller,
En un clin d'oeil delà les ponts voiler,
Et puis au Louvre ou toujours il trafique
Et nuit et jour le cerveau s'alambique
Comme il pourra rechercher les moyens,
En surpassant tous les Italiens,
Ou d'augmenter le parti des gabelles,
Ou de trouver d'autres modes nouvelles
Pour refraichir de gains nouveaux et frais
Ceux-là qui sont du soleil le plus près.
Il s'ejouit de conter, de se plaindre
De ceux qu'on voit en ces choses se feindre,
Et dit à tous que la nécessité
Force les lois de nostre honnesteté.
Au cabinet d'un prince il en devise.
Et des moyens d'autruy fait marchandise,
N'avisant pas que pour peu d'argent promt
L'ordre ancien de la France il corromt. »
{Sat., liv. III, à Morel, éd. 1603, p. 235.)
Vauquelin de la Fresnayc avait tous les sentiments d'un Français dévoué h son pays. Aussi les événements du temps, en particulier les troubles civils et religieux, lui inspirent-ils souvent de belles pensées rendues en beaux vers :
« Qu'il me fasche d'ouyr, soit que le jour se levé,
Ou soit que le soleil ses beaux coursiers abreve 2
Au suir en l'Océan, un continu rebat
De tambours, qui sans cesse aux oreilles me bat!
Combien de fois je dis en mon âme pensive :
« Las! faut-il que tousjours en la France on elrive 3
« Poui- la religion, qui n'est que charité,
0 Et que par le combat on cherche vérité * I «
1 Pour o)-e, ou ores, maintenant, tantôt. — 2 Abreuve. — 3 On se querelle, on se batte. — * Sat., V, à M. de la Bodoric.
YAUQUELIN DE L\ FRESNAYE. 157
Cette haine patriotique de l'anarchie et des guerres fratricides, cet amour de la paix et de la concorde entre tous les membres d'un môme royaume, cette soif de justice, ce désir du bien-être de tous les citoyens lui firent écrire, en 15G9, au plus fort des discordes cl^'iles, son Traité pour la Monarchie du royaume contre la Division, dédié à la reine mère. Il voit la France sans couronne royale,
« Sa robe par lambeaux, comme à l'accoustumée N'estant plus de lys d'or sur l'azur parsemée... La misérable France, elle pleure et gémit, De son malheureux sort la face luy blesmit : Elle appelle à secours, mais en vain, tous les princes Et seigneurs qu'elle voit gouverner les provinces, Mais ils sont envers elle, encore à ses despens, Plus cruels que lions, que tigres ni serpens, etc.
0 saincfe Paix, revien, revien, etc. »
Le grand citoyen que l'intérêt du pa3''s préoccupait si vivement avait toujours résisté aux instances qui l'appelaient à la cour ; malgré son éloignement on ne Toubliait pas, et, en 1574 ou 1575, il reçut de Henri III la mission officielle de composer un Art poétique dans notre langue. Encouragé par Desportes, favori du duc de Joyeuse, il entreprit ce difficile ouvrage.
Bien des auteurs, avant Vauquelin^ avaient écrit sur l'art poétique : YInfortuné, auteur anonyme du Jardin de plaisa?ice et fleur de rhétorique; Fabri ou le Fèvre, auteur de la Vraie et pleine Rhétorique; Joachim du Bellay, dans le second livre de sa Défense et illustration de la langue françoise ; Cb. Fontaine, Sibilet, Peletier du Mans, dans des traités spéciaux; enfin Ronsard, dans son Abrégé, très superficiel, de l'art poétique ; Vauquelin ajouta beaucoup à Tceuvre de ses devanciers, tant pour ce qu'il dit de lui-même que pour ce qu'il emprunta à 7ios savants majeurs, qui ont desjà tracé un sentier qui de nous ne doit estre laissé, h. Aristote, à Horace, leharpeur de Calabre, à Vida et à son contemporain Antonio Minturno.
Vauquelin, voulant faire remarquer la perfection et les défauts des poésies anciennes et modernes, remonte jusqu'à l'origine de la poésie, et la suit dans ses différents états, chez les Grecs, chez les Latins et parmi nous. Il parle avec exactitude de presque tous les genres usités chez chacun de ces peuples, en montre le vrai caractère et nomme ceux qui y ont excellé. Mais il s'attache particulièrement a marquer l'origine et le progrès de la poésie française, et à faire
i'6S POÈTES DU XVr SIÈCLE.
connaître ceux qui avant lui ou de son temps s'étaient acquis de la réputation, soit par leurs traductions des poètes grecs et latins, soit par leurs œuvres françaises.
Vauqupliii est un respectueux disciple des anciens : il recommande fortement de les étudier et de les imiter; mais il ne veut pas qu'on les suive servilement. L'idée fondamentale de sa Poétii,ue, c'est que la poésie française devrait s'aflranchir de la mythologie païenne, pour aborder hautement et généreusement les grands sujets chrétiens et bibliques non moins poétiques que les thèmes usés de la Grèce.
Cet ouvrage fut composé et écrit à de longs intervalles. Commencé vers 1573, il fut terminé en l.bSQ, année de l'assassinat de Henri III, et publié seulement en 1C05.
L'Art poétique de Vauquelin manque d'ordre et de liaison, et pèche par de nombreuses redites. Il se lit cependant avec facilité et plaisir, parce que l'auteur sait corriger par des ornements agréables îa sécheresse du genre didactique, et surtout parce qu'il présente des détails d'histoiie littéraire pleins d'intérêt. Quoique oublié presque dès sa naissance, c'est un(^ des œuvres les plus estimables elles plus utiles qui aient été publiées avant Boileau, qui en a tiré parti, et n'aurait point dû la pas:«er sous un silence si cédaigneux et si ingrat. Enfin, VArt poétique et les Satires de Vauqui-lin sont des productions importantes à cause de l'influence qu'elles ont elle sur Malherbe, et par là sur tout le dix-septième siècle.
Outre les poèmes dont nous avons parlé, le recueil des œuvres du sieur de la Fresnaye contient encore un livre à' Épig)-nmmes, un livre d'Épitdphes, un livre de Sonnets. Nous en pourrions détacher de jolies petites pièces, si l'espace nous le permettait. Nous citerions môme ou indiquerions un bon nombre d'épigrammes, quoique dans la quantité il y en ait de trop libres.
Dans ses divers écrits, Vauquelin a un style correct, facile, ingénieux, comme celui de Despories qu'il vante beaucoup et qu'il prend pour modèle, mais il n'a pa^ la même homogénéité, la môme unité. Le style de notre seigneur campagnard est quelquefois bigarré de mots provinciaux et de termes patois. Comme Ronsard, il soutenait que le poèti; pouvait employer indifféremment dans It's vers toute sorte d'idiomes. Dans le premier livre de son Art poétique, parlant de la liberté qu'on doit accorder aux poètes d'inventer des mots nouveaux, il dit :
K L'idiome Normand, l'.^ngcvin, le Manceau, Le Franc >is, le Pii'ard, le polit Tourangeau Apt>rcns, comme les mots do tous arts mécaniques, Pour eu orner après les phrases poétiques. »
II suivit le conseil qu'il donnait aux autres, et y fut même plus lidclc que ne l'avait été Honsard qui n'usa guère du faux système mis en avant par lui si brujamment. Il lui arrive de commettre des incorrections très fortes, et il offre un certain nombre d'expressions impropres et de constructions vicieuses, et enfin d'assez fréquentes fautes de goût. Mais, en jugeant. Vauquelin de la Fresnaye, il faut songer qu'on n'a pas affaire à uii écrivain de métier. La poésie n'était que secondaire pour lui, et il nous appi end dans l'avertissement de son Art poétique que jamais il ne s'oublia tant qu'il laissât ses affaires pour entendre à ses vers.
Desportes, poète originaire de Chartres, est, avec Bertaut, le principal représentant de la seconde génération de l'école de Ronsard, Sachant éviter l'obscurité et l'érudition affectée de son maître, il eut peut-être moins de défauts que lui, mais assurément moins de qualités élevées. De Ronsard il n'imita que le style des poésies sentimentales, en le rendant un peu plus naturel. Il quitta, comme Bertaut, la grande poésie essayée par Ronsard. Il abandonna l'hymne, l'ode, le poème héroiijue. Il avait étudié les anciens, Ovide, Catulle, Properce, TibuUe, mais il s'était surtout appliqué à l'imitation des Italiens, non seulement de Pétrarque, mais de Bembo, de Sannazar, de Tibaldo, de Molza, de Tanzillo. Ce poète qui fit les délices de la cour désordonnée de Henri III est habituellement correct, gracieux, élégant, surtout il a le sentiment mélodique; mais il vise trop au joli, il recherche trop les mignardises et les délicatesses italiennes : non seulement il affecte, comme Pionsard, les concetti, l'antithèse et l'épigramme, mais il dontie dans une certaine mignardise efféminée. Ce n'est donc (ju'avec bien des réserves qu'on peut lui donner la louange d'avoir ramené la poésie française des traces de Ronsard sur celles de Clément Marot.
La poésie n'eut qu'une part secondaire dans la vie de Desportes, cependant il commença de bonne heure à versifier. Dans le courant de l'année 1572, il publia son premier poème, une
160 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.
imitation du Roland furieux de l'Arioste, et le dédia au violent et fougueux Charles IX.
En voici l'un des plus beaux passages. 11 suffira pour donner uae idée des débuts de notre poète.
Prouesses de Roland i.
Or, pour fléchir le cœur de sa fiera maistresse,
Il fait en mille endroicts retentir sa prouesse,
En Inde, en Tartarie, et desja l'Oriant,
Restant tout estonné, va ses faits publiant :
Puis il repasse en France, où le peuple d'Espagne,
Le Numide et le More emplissoyent la campagne.
Conduits par Agramant, qui desja se promet
Que la France captive à ses loix se soubmet.
Là de mille beaux faits il enrichit sa gloire ;
Là de mille combats remporta la victoire :
11 foudroyé, il saccage, horrible et furieux.
Et l'ennemi qui craint son bras victorieux,
Fuit au devant de luy^ comme dedans la plaine
Fuit au devant du loup le mouton porte-laine.
Qui a veu quelquefois tournoyer dedans l'air,
Gronder et faire feu le tonnerre et l'esclair,
Puis, tombant tout à coup en mille estranges sortes,
Esclater et partir- les roches les plus fortes
Briser les marbres durs, mouvoir les fondemens
Et pesle-mesle encor brouiller les elemens.
Qu'il pense voir Roland marchant de place en place,
Et, les armes au poing, débâchant' et taillant,
Fait refroidir'' le sang le plus brave et vaillant.
' Edition 1572, f» 3, v. — 2 Parli,- est employé neulralenient pour se partir, dans le sens ancien de se partager, se fondre, de partiri. Brinrr, hrouiUer, sont de niênic employés au neutre au lieu du réfléchi, comme cela se faisait souvent après le verbe voir. — * Frappant à coups de haclie. — '• Ce membi-c de phrase est très incorrect. L'auteur ouLlic qu'il l'a commencé par Qu'il pensi voir Roland.
On n'oit autour de luy que mortelles complaintes, Son espee et son bras et ses armes sont teintes Du sang des ennemis ; car rien ne les deffend, Maille ny corcelet, quand Diirandal ^ descend. Il fend, il taille, il perce, il frape, il tue, il chasse. Chacun fuit devant luy : qui ^ son armet délace. Qui laisse cheoir sa lance, et qui souventefois Quitte là son espee, et fuit dedans le bois, Qui deçà, qui delà ^, et leur ame crainctive A chaque flair de vent croit qu'encore il les suive. Qu'il presse leurs talons, et qu'il hausse le bras Pour les priver de vie au milieu de leurs pas. Comme un jeune chevreul qui dedans un bocage A veu le fier lyon accompagné de rage, Qui estrangle sa mère, et affamé de sang La démembre et déchire, et luy ouvre le flanc, Craintif il se desrobe, et d'une course isnelle * Eschappe ^ la fureur de la beste cruelle. A chaque pas qu'il fait tous] ours il s'en souvient Et s'une fueille bransle il pense qu'on le tient. Ainsi devant Roland la tourbe espouvantee S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastee ; Et luy qui les poursuit, continuant ses coups. Renverse les chevaux et les maistres dessous.
La même année il donna une autre faible imitation de l'Arioste en sept cent vingt-deux vers, qui lui valut, de la part de Charles IX, alors qu'il était encore fort jeune, « huit cents couronnes d'or «, » c'est-à-diro huit cents de ces écus d'or dits à la couronne; ai Angélique et Médor, aussi imité de l'italien, qu'il dédia au voluptueux duc d'Anjou, qui devint l'un de ses meilleurs protecteurs.
• C'est le nom de l'épée de Roland. — 2 L'un, l'autre. — ^ Qui deçà, qui delà ne se rapportent qu'à (72<i, relatif singulier, employé pour dire celui-ci, est une incorrection. — * Prompte. — ^ Echapper s'emploie encore activement dans le sens d'éviter, mais moins fréquemment qu'autrefois. — ^ Claude Garnier, la Mme infortunée, 1654, in-8^
162 POÈTES DU XVl" SIÈCLE.
L'arrangeur de l'Arioste trouva, dans le successeur de Charles IX, un protecteur encore plus zélé et plus généreux. Il devint le «bienaimé et favori poète * » de Henri III.
Dans trois grands recueils, qui ont le plus contribué à sa réputation, Desportes entassa sonnets sur sonnets; mais ces vers, dont chacun a coûté mille larmes au poète, n'attendrissent guère le lecteur. On y sent l'art bien plus que la passion. Çà et là néanmoins des accents partis du cœur, une tendresse dans l'expression inconnue jusqu'alors en notre langue, réveillent l'attention', et annoncent une nouvelle manière poétique. Tels vers sont déjà presque du Racine pour la douceur, pour la mélancolie, pour la délicatesse de sentiment :
« J'esperay sans espoir, j'eu peur; j'osay pourtant, Et pariay dans mon cœur mainte ctiose inconnue -. »
Desportes est un poète tendre plutôt qu'énergique. Cependant quelquefois son style a une fermeté digne de ce même Malherbe qui devait le censurer bien rudement. Balzac a justement signalé dans certains morceaux de Desportes les pretnières lignes d'un art Malherbieu 3.
Il apprit des Italiens à répandre dans ses vers un noble et aimable enjouement, — quand il nest pas trop cmerillonné, — une gaietcet une raillerie fines dont notre littérature n'avait guère encore offert d'exemples.
Souvent il n'a pas moins d'imagination que de grâce, et, à côté d'une pièce brillante d'esprit, on en rencontre une charmante de pittoresque et égayée par des tableaux de la nature pleins de fraîcheur. Voici un échantillon du style coloré de Despories :
L'humble Retraite du poète '.
Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes painlurees D'azur, d'esmail et de mille couleurs, Mon œil se paist des trésors de la plaine Riche d'oeillets, de lis, de marjolaine,
1 Journat de llpnri III, ann. 1385.— "- Arnows d'IIippol., XL. » Lettre latine à M. de Silhon. — * Edition IGll, p. 592.
Et du beau teint des printanieres fleurs.... Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée. J'oy des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines Qui vont coulans de ses roches hautaines Pour arrouser nos prez délicieux.
Dans une pièce des Bergeries, intitulée Discours, il nous peint encore avec beaucoup de grâce ses goûts champêtres. On y reconnaît bien un peu un homme qui a plus vécu à la cour qu'à la campagne; mais ce qu'il décrit, on sent qu'il l'a vu, et qu'il l'a véritablement admiré dans sa belle simplicité.
Éloge de la vie champêtre *.
0 bienheureux, qui peut passer sa vie Entre les siens, fianc de haine et d'envie, Parmy les champs, les forests et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois 1
Il n'a souci d'une chose incertaine, Il ne se paist d'une espérance vaine, Nulle faveur ne le va décevant ; De cent fureurs il n'a l'ame embrasée, Et ne maudit sa jeunesse abusée, Quand il ne trouve à la fin que du vant.
Il ne fremist, quand la mer courroussee Enfle ses flots, contrairement poussée Des vens esmeus, souflans horriblement :
1 Édition 1611, p. 591.
164 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
Et quand, la nuict, à son aise il sommeille, Une trompette en sursaut ne l'esveille Pour l'envoyer du lict au monument.
L'ambition son courage n'attise.
D'un fard trompeur son ame il ne déguise,
11 ne se plaist à violer sa foy ;
Des grands seigneurs l'oreille il n'importune,
Mais en vivant contant de sa fortune,
Il est sa cour, sa faveur et son roy.
Je vous rens grâce, ô deitez sacrées
Des monts, des eaux, des forests et des prees,
Qui me privez de pensers soucieux,
Et qui rendez ma volonté contente,
Chassant bien loin la misérable attente.
Et les désirs des cœurs ambitieux.
Dans une complainte de Diane, il dit d'une manière admirable comment les profonds chagrins s'aigrissent et s'enveniment h la vue d'une nature riante, d'un brillant soleil, au chant des oiseaux, à l'aspect de tout ce qui devrait distraire et réjouir l'âme.
La tristesse de l'âme inconsolable en face d'une nature riante *.
La terre, nagueres glacée,
Est ores ^ de verd tapissée ;
Son sein est embelly de fleurs,
L'air est encore amoureux d'elle,
Le ciel rit de la voir si belle,
Et moy, j'en augmente mes pleurs.
1 Édition IGll, p. 115.— - Maintenant.
Les champs sont verds, et le boccage
Se pare de jeune fueillage,
Les prez ouvrent mille trésors;
Et moy, dépouillé de ma gloire,
Je n'aime couleur que la noire, (
La portant dedans et dehors.
Des oiseaux les bandes légères, Renforçans leurs voix ramageres *, Donnent l'ame aux bois et aux chams :
Leur doux bruit reveille ma peine, Et les plaintes de Philomene Me sont au cœur glaives tranchans.
Les oiseaux cerchent la verdure, Moy, je cerche une sépulture Pour voir mon malheur limité.
Vers le ciel ils ont leur voUee, Et mon ame deconsolee Se nourrit en l'obscurité.
Desportes, célètre principalement par ses sonnets, a laissé des chansons dont plusieurs ont beaucoup d'entrain, de vivacité, de chaleur et de naturel.
Il trouve un rytlime aussi gracieux que preste et léger pour chanter le sommeil.
Éloge du Sommeil -.
Somme, doux repos de nos yeux, Aimé des hommes et des dieux, Fils de la Nuict et du Silence,
1 Qui cliantent dans les ramages. — * Édition 1611, p. 101.
166 POETES DU XYl'^ SIECLE.
Qui peux les esprits délier, Qui fais les soucis oublier, Endormant toute violence :
Approche, ô Sommeil désiré !
Las ! c'est trop longtemps demeuré ;
La nuict est à demy passée,
El je suis encore attendant
Que tu chasses le soin mordant,
Hoste importun de ma pensée.
Clos mes yeux, fay moi sommeiller,
Je t'atten sur mon oreiller.
Où je tiens la teste appuyée :
Je suis dans mon lict sans mouvoir,
Pour mieux ta douceur recevoir,
Douceur dont la peine est noyée.
Haste toy, Sommeil, devenir; Mais qui te peut tant retenir?
Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien n'abbaye icy autour.
Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oye criarde.
Un petit ruisseau doux-coulant, A dos rom[)U se va coulant.
Qui t'invite de son murmure; Et* l'obscurité de la nuit Moête, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature.
[Diane, II, xiv, édit. 1611, p. 101.)
' Et est ici pour ahisi que.
Desportes, cliargé de bénéfices et de titres ecclésiastiques, abbé de Tiron, de Josaphat, d'AurilIac, de Bonport, de Vaux de (lernay, chanoine de la SainteCliapclle, etc., ne pouvait s'exempf^r, après tant de compositions plus que profanes, dont il avait souvent senti le vide, d'écrire des Œuvres du ctifnnes . Il entreprit de bonne heure, pour divertir M™* Patin et M™' d'Aigrontin, laissa et reprit plus tard la traduction des Psaumes de David.
Cette Œuvrf. chrétien?îe a été très diversement jugée.
Saint François de Sales faisait grand cas de a la belle traduction de Philippe Desportes » ; il la cite souvent dans son Traité de l'amour de Dieu, et il en conseillait vivement la lecture, comme très profitable i. Mais Malherbe la dédaignait souverainement, et avec justice. La traduction de Desportes est une œuvre manquée. L'exactitude en pst le plus grand mérite.
Après avoir essayé, d'une main trop faible, de toucher la lyre de David, Desportes reprit encore celle d'Anacréon, plus familière à ses doigts ; mais, sur la fin de sa vie, il renonça h. la poésie légère, et ne composa plus que des pièces chrétiennes. Plusieurs sont d'un vrai poète et d'un chrétien convaincu et inspiré. Dans les Prières et méditations chresiiennes, on sent un accent réellement ému, une onction pénétrante.
Entendez-le regretter les frivolités et les désordres de sa vie passée :
Cri d'un pécheur vers Dieu, à la pensée de Téternité -.
Je ressemble en mes maux au passant misérable, Que des brigans pervers la troupe impitoyable Au val de Jéricho pour mort avoit laissé : Il ne pouvoit s'aider, sa fin estoit certaine, Si le Samaritain, d'une ame tout humaine, N'eust eslanché sa playe et ne l'eust redressé.
Ainsi sans toy. Seigneur, vainement je m'essaye ; Donne m'en donc la force et resserre ma playe.
1 Voir lettre DCCGXXX, à M™^ la présidente Brulart, édition Biaise. — - Édition 16"J4, p. 14.
Purge et guari mon cœur, que ton ire a touché, Et que ta sainte voix, qui força la nature, Le Lazare arrachant hors de la sépulture, Arrache mon esprit du tombeau de péché.
Fais rentrer dans le parc ta brebis esgaree, Donne de l'eau vivante à ma langue altérée, Chasse l'ombre de mort qui voile autour de moy; Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère ^ ; Je suis l'enfant prodigue, embrasse moi, mon père ! Je le confesse, helas! j'ai péché devant toy.
Pourquoy se fust offert soi-mesme en sacrifice Ton enfant bien-aimé, Christ, ma seule justice? Pourquoy par tant d'endroits f^on sang eust-il versé, Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire? Les justes, ô Seigneur, n'en eussent eu que faire, Et pour eux son saint corps n'a pas esté percé.
Par le fruict de sa mort j'attens vie éternelle;
Lavée en son pur sang, mon ame sera belle.
Arrière, ô desespoirs qui m'avez transporté !
Que toute desfiance hors de moy se retire.
L'œil bénin du Seigneur pour moi commence à luire,
Mes soupirs à la fin ont esmeu sa bonté.
0 Dieu tousjours vivant! j'ay ferme confiance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance, Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie, et, par ta pure grâce, J'auray l'heur de te voir de mes yeux face à face. Avec les bienheureux ton saint nom bénissant. »
' Blàmc, ce qui mérite lo blâme.
AGRIPPA D'AUmGiNÉ. 169
Ne sont-ce pas 15, cinquante ans à l'avance, des accents dignes de Corneille?
On pourrait encore citer du poète converti divers morceaux empreints d'une haute éloquence. Tel est le fragment d'hymne au Créateur qui commence ainsi :
« Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face S'il te connoissoit irrité, etc. »
Suivant les expressions de Colletet ', le style délicat et fleuri de Philippe Desportes était les délices de la cour du roi Henri III. C'est qu'on l'aimait pour ses défauts autant que pour ses qualités. Il est ordinairement correct, c'est pourquoi Henri Estienne s'autorise à chaque instant de son exemple ; mais il court, en véritable Italien de la décadence, après les faux ornements; il est plein d'afféteries, de mignardises coquettes.
Le mauvais goût et la mignardise de dameret insipide, comme parlait Saint-Amand, ne sont pas les seuls reproches qu'on puisse adresser à la poésie de Desportes. Sans être aussi sévère que Malherbe, on y pourrait signaler, en bien grand nombre, des fautes de toute sorte.
Ce qui a le plus manqué à Desportes pour avoir une place tout à fait distinguée parmi les poètes antérieurs à Malherbe, c'est l'originalité, c'est l'invention. Dans ses pièces, même les mieux réussies, il n'a presque rien produit de lui-même. Jusque dans ses poésies religieuses, jusque dans la traduction des Psaumes, il a été le trop servile imitateur des Italiens.
Agrippa d'Aubigné, « l'observateur le plus sagace et le plus exercé de son temps, » comme l'appelle un historien distingué de nos
' Du Sonnet.
XVI" SIÈCLK. iO
170 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
jours ', fut aussi un de nos poètes les plus originaux, un de ceux qui ont le moins emprunté aux anciens ou aux modernes, pour les pensées, pour les images, pour le style.
Ce personnage singulier, dont l'éducation avait été h la fols militaire, savante, lettrée, débuta par écrire des poésies d'amour, et par composer, pour les divertissements de la cour, des ballets, des mascarades, des opéras. Il entreprit ensuite ses grandes œuvres historiques. En IGlfi, l'année de la paix de Loudun, il fit paraître, sans y mettre son nom, les Tragiques, dont il conçut la pensée l'an 1577, à Castel-Jaloux, où le retenaient des blessures graves, et dont il avait écrit les neuf raille vers, partie au milieu des camps, w ou à cheval ou dans les trancliées, » comme il le dit lui-même, partie dans le silence du cabinet, après le traité de Vervins (1598) et la pacification générale du royaume.
Son poème, qui tient de la satire, du drame et de l'épopée, qui nous transporte de la terre au ciel, et nous ramène du ciel sur la terre, sans que l'unité de l'œuvre soit rompue, est divisé en sept parties intijulées : Misères, Princes, la Chambre dorée, les Feux, les Fers, Vengeances, Jugement. L'implacable et violent huguenot y étale et exagère les malheurs des guerres civiles, les débordements des princes, la basse corruption et les arrêts iniques et sanglants du Parlement, les supplices par le feu, les massacres par le fer exercés contre les réformés, enfin les châtiments dont Dieu frappe sur cette terre les impies et les persécuteurs, en attendant l'expiation finale, à laquelle le poète nous fait assister en nous présentant le tableau du Jugement.
Ce plan est bien étendu, la conception est incohérente, dans chaque chant les digressions surabondent, les proportions ne sont pas gardées dans les développements ; mais enfin, il y a ici une sorte d'unité, et bien plus d'ordre que dans les grandes compositions des prédécesseurs de d'Aubigné.
Voici quelques morceaux importants de ce grand poème.
Image de la guerre civile.
Je veux peindre la France, une mère affligée Qui est entre ses bras de deux enfans chargée : Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts Des telins nourriciers; puis, à force de coups D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage Dont nature donna à son besson l'usage :
» A. Poirson, llist. du règne de Henri IV, 1. VI, c. ix, sect. 5.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ. 17i
Ce volleur acharné, cet Esau malheureux,
Faict degast du doux laict qui doit nourrir les deux;
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il mesprise la sienne et n'en a plus d'envie;
Mais son Jacob, pressé d'avoir jeusné mesui ^
EstoufFant quelque temps en son cœur son ennui,
A la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoiables cris,
Ni les pleurs rechauffez ne calment leurs esprits;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflict se r'allume et faict si furieux,
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme esploree, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte;
Elle void les mutins tous deschirez, sanglans,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cerchans^.
Quand, pressant à son sein d'un' amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle.
Elle veut le sauver, l'autre, qui n'est pas las,
Viole en poursuivant l'asile de ses bras.
Adonc' se perd le laict, le suc de sa poictrine;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté :
Or, vivez de venin, sanglante geniture;
Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture ! »
{Les Tragiques, liv. I, édit. 1616, p. 4.)
1 Depuis longtemps. — 2 Cliercliant. — 3 Alors.
172 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
L'antique vaillance opposée à la lâche mollesse du présent temps.
Ici marquent, honteux, les généreux François Que leurs armes estoient légères autrefois, Et que quand l'estranger esjamboit * leurs barrières, Ils ne daignoient s'enclorre en leurs villes frontières. L'ennemi, aussi tost comm' entré combattu, Faisoit à la campagne essai de leur vertu. *
Ores, pour tesmoigner la caducque vieillesse Qui nous oste l'ardeur et nous croisl la finesse, Nos cœurs froids ont besoin de se voir emmurez, Et, comme les viellards, revestus et fourrez De rempars, bastions, fossez et contre-mines, Fosses-brais-, parapets, chemises et courtines. Nos excellens desseins ne sont que garnisons. Que nos pères fuyoient comm' on fuit les prisons : Quand le corps gelé veut mettre robbe sur robbe, Dites que la chaleur s'enfuit et se desrobe; L'ange de Dieu vengeur, une fois commandé, Ne se destourne pas pour estre appréhendé : Car ces symptômes vrais qui ne sont que présages, Se sentent en nos cœurs aussi tost qu'aux visages.
Scènes de misère et d'horreur.
J'ai veu le reistre noir foudroier au travers
Les masures de France, et comme une tempeste.
Emportant ce qu'il peut, ravager tout le reste.
1 Enjambait, franchissait. — ^ Fausses braies, ciiemin couvert autour de l'escarpe de la place.
AGRIPPA D'AUDIGNÉ. 17:i
Cet amas affamé nous fit à Montmoreau
Voir la nouvelle horreur d'un spectacle nouveau.
Nous vinsmes sur leurs pas une trouppe lassée
Que la terre portoit, de nos pas harassée.
Là de mille maisons on ne trouva que feux,
Quecharongnes, que morts ou visages affreux.
La faim va devant moi; force que je la suive.
J'oi ^ d'un gosier mourant une voix demi-vive ;
Le cri me sert de guide, et faict voir à l'instant
D'un homme demi-mort le chef se débattant,
Qui sur le seuil d'un huis dissipoit sa cervelle.
Ce demi vif la mort à son secours appelle
De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort
Disoit en son patois (langue de Perigort) :
« Si vous estes François, François, je vous adjure,
Donnez secours de mort; c'est l'aide la plus seure
Que j'espère de vous, le moyen de guérir.
Faictes-moy d'un bon coup et promptement mourir.
Les reistres m'ont tué par faute de viande,
Ne pouvant n'y fournir ny ouir leur demande ;
D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté
Ce bras que vous voyez près du lict, à costé ;
J'ai au travers du corps deux balles de pisLolle -. »
Il suivit, en couppant d'un grand vent' sa parolle :
« C'est peu de cas* encor, et, de pitié de nous,
Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.
Il y a quatre jours qu'aians esté en fuitte,
Chassez à la minuict, sans qu'il nous fust licite "
De sauver nos enfans, liez en leurs berceaux,
Leurs cris nous appelloient, et entre ces bourreaux,
Pensans les secourir, nous perdismes la vie.
Helas ! si vous avez encore quelque envie
1 J'entends. — ^ Pistolet. — ^ Soupir. — '* l'eu de chose. — •• Permis, possible.
De voir plus de mal-heur, vous verrez là dedans
Le massacre piteux de nos petits enfans. »
J'entre et n'en trouve qu'un, qui, lié dans sa couche,
Avoit les yeux flestris; qui de sa pasle bouche
Poussoit et retiroit cet esprit languissant
Qui, à regret son corps par la faim délaissant,
Avoit lassé sa voix bramant après sa vie.
Voici après entrer l'horrible analhomie
De la mère asséchée*. Elle avoit de dehors,
Sur ses reins dissipez, traisné, roulé son corps,
Jambes et bras rompus; un amour maternelle
L'esmouvant pour autrui beaucoup plus que pour elle,
A tant^ eir approcha sa teste du berceau,
La releva dessus. Il ne sortoit plus d'eau
De ses yeux consumez ; de ses playes mortelles
Le sangmouilloit l'enfant; point de laict aux mammelles,
Mais des peaux sans humeur. Ce corps séché, retraict,
De la France qui meurt fut un autre portraict.
Elle cerchoit des yeux deux de ses fils encore;
Nos fronts l'espouventoient. Enfin la mort dévore
En mesme temps ces trois. J'eu peur que ces esprits
Protestassent mourans contre nous de leurs cris.
Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste,
J'appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste
Les violeurs de paix, les perfides parfaicts
Qui d'une salle cause amènent tels eCfects.
Là je vis estonnez les cœurs impitoyables,
Je vis tomber l'eflroi dessus les effroiables^.
Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez
De ceux qui par la faim estoient morts enragez?
Et encore aujourd'hui, sous la loi de la guerre, Les tygres vont bruslans les Ihresors de la terre,
1 Dessécliée.— * Alors. — » Pris dans un sens actif pour dire qui inspire l'effroi.
Nostre commune mère ; et le degast du pain
Au secours des lions ligue la pasle faim.
En ce point, lors que Dieu nous espanche une pluie,
Une manne de bleds, pour soustenir la vie,
L'homme, crevant de rage et de noire fureur,
Devant les yeux esmeus de ce grand bien-faicteur.
Foule aux pieds ses bien-faicts en villenant' sa grâce,
Crache contre le ciel, ce qui tourne en sa face.
La terre ouvre aux humains et son laict et son sein,
Mille et mille douceurs, que de sa blanche main
Elle appreste aux ingrats qui les donnent aux flammes.
Les degats font languir les innocentes âmes.
En vain le pauvre en l'air esclatte pour du pain^.
On enbraze la paille, on faict pourrir le grain.
Au temps que l'affamé à nos portes séjourne.
Le malade se plaint; cette voix nous adjourne
Au throsne du grand Dieu. Ce que l'affligé dit
En l'amer de son cœur, quand son cœur nous maudit,
Dieu l'entend, Dieu l'exauce, et ce cri d'amertume
Dans l'air ni dans le feu volant ne se consume;
Dieu scelle^ de son sceau ce piteux testament,
Nostre mort en la mort qui le va consumant.
La mort en payement n'a receu l'innocence Du pauvre qui mettoit sa cheftive espérance Aux aumosnes du peuple. Ah ! que dirai-je plus? De ces evenemens n'ont pas esté exclus Les animaux privez, et, hors de leurs villages. Les mastins allouvis^ sont devenus sauvages, Faicts loups de naturel, et non pas de la peau. Imitans les plus grands, les pasteurs du troupeau Eux-mesme ont esgorgé ce qu'ils avoient en garde. Encor les verrez-vous se vanger, quoi qu'il tarde,
1 En insultant. — - Fait entendre des gémissements pour avoir d pain. — 3 Scelle. — * Affamés comme des loups.
De ceux qui ont osté aux pauvres animaux
La pasture ordonnée, ils seront les bourreaux
De l'ire du grand Dieu, et leurs dents affamées
Se crèveront des os de nos belles armées :
Ils en ont eu curée en nos sanglans combats ;
Si bien que, des corps morts rassasiez et las,
Aux plaines de nos camps, de nos os blanchissantes.
Ils courent, forcenés, les personnes vivantes.
Vous en voyez l'espreuve au champ de Moncontour*.
Héréditairement ils ont, depuis ce jour,
La rage naturelle, et leur race, ennyvree
Du sang des vrais François, se sent de la curée.
{Ib., p. 13.)
Les Tourments de l'enfer.
0 enfens de ce siècle ! ô abusez moqueurs !
Imployables esprits, incorrigibles cœurs !
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde;
Ils languiront en vain de regret sans mercy :
Vostre ame à sa mesure enQera de soucy.
Qui vous consolera ? L'amy qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les saints vous aymoient-ils? un abysme est entr' eux ,
Leur chair ne s'esmeut plus; vous estes odieux.
Mais n'esperez-vous point fin à vostre souffrance?
Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance.
Transis, désespérez, il n'y a plus de mort
Qui soit pour vostre mer des orages le port :
Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veue
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
1 Où les protestants furent défaits, le 3 octobre 1 JC'J.
AGRIPPA D'ÂUBIGNÉ. l"7
Que la mort, direz vous, estoit un doux plaisir ! La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. Voulez-vous du poison? en vain cet artifice : Vous vous précipitez ? en vain le précipice : Gourez au feu brusler? le feu vous gellera; Noyez-vous? l'eau est feu, l'eau vous embrasera; La peste n'aura plus de vous miséricorde ; Estranglez-vous? en vain vous tordez une corde ; Criez après l'enfer ? de l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
[Ib., liv. VII, édit. 1616, p. 384.)
Une telle poésie a-t-elle besoin de commentaires?
Que de beautés encore, beautés vraiment épiques et tragiques, dans la formidable allégorie où le poète nous faic assister aux festins de ces nouveaux Lycaons qui se nourrissent de chair humaine :
« Qui humeat à longs traits dans leurs coupes dorées Suc, lait, sang et sueur des \euves esplorées. »
Il nous introduit à la suite de Dieu dans ce tribunal où siègent l'iniquité, l'ambition, l'envie, la colère, la fureur, l'hypocrisie, la jalousie, la haine et toutes les passions qui ont supplanté la justice. C'est dans cet antre abominable qu'ont été forgés les iniques arrêts qui ont envoyé au bûcher tant de nobles victimes, dont les cendres, heureusement, ont été les semences de nouveaux fidèles. La peinture de la Chambre dorée, siège de la justice, est un des tableaux les plus vigoureux que jamais poète ait tracés. Il nous représente ce théâtre de prévarications comme un édifice dont les fondements sont formés d'os et de têtes, où les cendres des brûlés ont servi de sable, où le sang versé a détrempé la chaux fournie par la moelle des victimes. Dieu sort de son repos pour aller visiter ce sanctuaire profane. Il se lève en courroux, et, au travers des cieux
u Perça, passa son chef; à l'éclair de ses yeux
Les cieux se sont fondus. Tremblaus, suaus de crainte
Les hauts monts ont croulé. Cette majesté sainte,
Paroissant, Bt trembler les simples eleraens,
Et du monde ébranla les stables foudemens.
11 descend, il approche, et, pour voir de plus près. Il met le doigt qui juge et qui punit après, L'ongle dans la paroi qui de loin reluisante Eut la face et le front de brique rougissante.
Mais Dieu trouva l'esloffe et les durs fonderaens Et la pierre commune à ces fiers bastiniens D'os de testes de mort ; au mortier exécrable Les ceudrcs des bruslés avoient servi de sable: L'eau qui les detrempoit estoit du sang versé, La chaux vivo dont fut l'édifice enlacé, Qui blanchit ces tombeaux et ces salles si belles, Est le mélange cher de nos tristes moelles. »
D'Aubigné ne déploie pas moins de vigueur dans le portrait que dans la description. Nous indiquerons spécialement^ ne pouvant pas les citer, les portraits des princes et des princesses de la maison de Valois, et spécialement les portraits de Charles IX et de Henri III, au second livre, le plus célèbre de tous.
Comme Ronsard, d'Aubigné fut un puissant ouvrier du style. Peu d'écrivains ont manié la langue d'une aussi maîtresse main. On admire par centaines, dans les Tragiques, des vers qui, par leur originalité, leur couleur, leur énergie, paraissent jetés dans le moule de Régoier ou même de Corneille.
Il peint l'hypocrisie
« Qui parle doucement, puis, sur son dos bigot, ■Va par zèle porter au bûcher un Tagot. >>
Il fait dire à la vertu :
Il A moi-mesmc je suis de moi-mesme le prix. »
Voulant montrer la pusillanimité insensée de ceux qui craignent toute leur vie de mourir, il dit en un seul vers :
• Pour une heure de mort avoir vingt ans de crainte! » Voici comment il caractérise le sacrifice du Fils de Dieu :
Il En donnant sa vie Fut le prestre, l'autel, et le temple et l'hostie. »
Dans le chant !"■, il représente l'Église :
Il Les fers aux pieds, sur les géhennes assise,
A sa gorge la corde et le fer inhumain.
Un psaume dans la bouche et un luth en la main. »
Opposant la prétendue sainteté du culte réformé au culte catholique dégénéré :
•I Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche. Un temple de l'estable, un autel de la crèche; Eux, du temple une estable aux asnes arrogants. De la sainte maison la caverne aux brigands 1. n
' Trag., liv. I.
Les Tragiques ont de grandes beautés de langue, mais aussi des défauts non moindres. Écrit dans la précipitation d'une fureur qui ne sait pas se contenir, ce poème est trop souvent incorrect et obscur.
Le style n'a pas d'unité; il est à la fois archaïque et néologique, et souvent trop pédant pour la recherche des termes savants et rares. Se plaisant :\ gréciser bizarrement, quand il faudrait employer le langage le plus simple et le plus usuel, d'Aubigné jette au lecteur surpris des mots comme autochire, de aÙToxeip, pour dire de sa propre main :
« En cela le vainqueur ne demeurant plus fort Que de ■voir son haineux le premier a la mort, Qu'il seconde, autochire, aussi tosl de la sienne, Vainqueur i. »
Il appelle un homme d'un mauvais tempérament un corps plein de di/scratie, un homme épais « padiudei-me de corps ». Autochire, dyscratie, pachud'^rme, cela rappelle les ocymore, pohjchrone, etc., de Ronsard. Il désigne l'injustice par le nom à'Uhris, et les prières par celui de Lites. Les passages les plus éclatants de beautés, les plus vraiment poétiques, sont gâtés par le faux goût, par le mauvais goût, par les images les plus risquées et par les crudités les plus révoltantes.
Il est une faute générale de goût, dont le reproche ne saurait être épargné à l'auteur des Tragiqufs, celle de ne jamais abaisser le ton de sa colère. Sa fureur perpétuelle, et les longs récits d'horreurs dont est rempli ce poème sans action suivie et sans intéressant épisode, finissent par être fatigants.
Les quatre derniers chants sont fort inférieurs aux premiers. Les juges les plus indulgents leur reprochent l'enflure, le fatras théologique, on ne sait quel mysticisme apocalyptique, et surtout le désordre d'une colère délirante. On sent que cette œuvre, conçue et commencée dans le délire de la fièvre, a été poursuivie et achevée dans un état d'exaltation continuelle. « Sa haine partizanne, » qui bouillonne dans tout le poème, finit par devenir de la rage.
Cependant, le poème est couronné par une scène magnifique et d'une inspiration dantesque, le tauleau du jugement dernier.
Pour bien juger de la flexibilité de son talent, il faut lire ses Petites Œuvres meslées. Elles sont composées de méditations en prose sur les psaumes, de traductions de psaumes en vers, dont quelques-uns en vers mesurés par longues et par brèves, enfin de pièces détachées qui se recoiumandent par le trait agréabie, par la
' Trag., liv. I.
180 POÈTES DU XVr SIÈCLE.
facilité, et même quelquefois par une humeur gaie et plaisante dont le contraste avec le ton des Tragiques surprend étrangement.
Parmi les jolis morceaux qu'on pourrait détacher de ce volume nous signalerons une pièce où l'auteur rappelle les illusions du jeune âge qui ont fui loin de lui et les compare à des hirondelles qui partent, au moment de l'hiver, à la recherche de plus doux climats.
L'Hiver du sieur d'Aubigné. *
Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont; et je leur di : « Vous sentes, irondelles, S'esloigner la chaleur et le froid arriver. Allez nicher ailleurs pour ne tascher^ impures, Ma couche de babil et ma table d'ordures; Laissez dormir en paix la nuict de mon hyver.
D'un seul poinct le soleil n'esloigne'' l'hemispere; Il jette moins d'ardeur, mais autant de lumière, .ïe change sans regrets, lorsque je me repens Des frivoles amours et de leur artifice. J'aime l'hiver, qui vient purger mon cœur du vice, Comme de peste l'air, la terre de serpens.
Mon chef blanchit dessous les neiges entassées :
Le soleil qui reluit les eschauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.
Fondez, neiges; venez dessus mon cueur descendre,
Qu'encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brazier, comme il fit des flammes autrefois.
Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines. Le rossignol se taist, se taisent les sereines* :
* Édition 1G30, p. 148. — 2 Tacher. — » Autrefois éloigner s'employait souvent pour signifier s'éloigner de. — * Sirènes. Emploi particulier.
Nous ne voyons cueillir ni les fruicts ni les fleurs; L'espérance n'est plus bien souvent tromperesse; L'hyver jouyt de tout. Bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage, et non plus des labeurs !
D'Aubigné a encore écrit une tragédie de Circé qui fut représentée aux noces du duc de Joyeuse. Elle ne mérite pas de nous arrêter. Enfin il a laisse des œuvres inédites considérables, en prose et en vers, conservées à Genève.
LE THÉÂTRE DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU SEIZIÈME SIÈCLE ET PIERRE GRINGOIRE.
Le drame moderne, après plusieurs essais combinés de siècle en siècle en divers lieux, naquit presque simultanément en Europe de la liturgie et des cérémonies qui se pratiquaient dans les églises et dans les couvents. Le mystère, qui est la forme souveraine du théâtre au quinzième siècle, et pendant la première moitié du seizième, sortait directement du trope le plus simple, le plus modeste. en même temps que la plus ancienne interprétation dramatique de textes de la liturgie.
Par des progrès successifs, les sujets des pièces, tout en restant religieux, avaient cessé de dépendre des cérémonies de l'Église, et n'étant plus astreints à s'enfermer simplement dans les limites de l'office du jour, comme supplément du culte, mais passant entre les mains des acteurs laïques, qui les représentaient sur la place publique, ils ne firent que se développer jusqu'au jour d'une prompte et immédiate décadence.
Il y avait diverses classes de mystères : 1" les mystères qui traduisent par personnaiges les diverses parties de l'Ancien et du Nouveau Testament; 2» ceux qui mettent en scène les légendes et miracles des saints et saintes, sainte Barbe, saint Christophe, saint Martin, saint Didier, saint Fiacre, saint Crespin, saint Nicolas, et les miracles de la sainte Vierge; 3" ceux qui roulent sur des événements profanes, l'Histoire de Troie la fjrant, le mystère de Griselidis, etc.
Les plus solennels mystères contenaient presque toujours une partie comique et burlesque. Heureux quand ils n'étaient pas déshonorés par ces détails ignobles, par ces scènes ordurières, dont Bayle, Voltaire et plusieurs autres ont si malicieusement et si perfidement tiré avantage pour rabaisser ces productions d'une époque de foi.
182 POÈTES DU XVl" SIECLE.
11 faut ajouter que la représentation des mystères était interrompue par différents entr'actes, dans lesquels un fou c'est-à-dire un baladin, disait de lui-mêuie tout ce qui lui venait à l'esprit et faisait diverses sortes de tours dont s'amusait fort la simplicité de nos pères.
Ces spectacles, souvent représentés en plein air, à la vue de tout un peuple, duraient quelquefois plusieurs jours consécutifs, du matin au soir : le mystère des Actes des Apôtres, joué à Bourges en 1536, dans l'ancien amphithéâtre des arènes, dura quarante jours. Souvent ces vastes compositions n'avaient pas moins de quarante à cinquante mille vers, et elles mettaient en scène des centaines d'acteurs. Presque toujours l'appareil des machines, la somptuosité des décorations, des tapisseries et des peintures suppléaient à l'infériorité de la poésie.
Les mystères, en général, ont de la vie et du mouvement, mais fort peu de beautés littéraires. La poésie de ces drames est très faible et correspond tout h fait au goût d'une époque où les mérites du style n'étaient considérés pour rien ; où la mesure et la rime ne servaient qu'à graver profondément les rôles dans la mémoire des acteurs '. Ces acteurs s'appelaient Confrères de la Passion,
De ces moralités, les unes mcttaii'ut en action, sans personnages allégoriques, un précepte moral; les autres, tout allégoriques, prétendaient personnifier les vices et les vertus du genre humain.
L'influence de la Baznche fut la vraie cause de son développement auquel vinrent coopérer ensuite d'autres associations littéraires.
En 1305, Philippe le Bel donnait l'autorisation aux clercs des procureurs du Parlement de Paris de se constituer en corporation d'après les règlements mêmes de la cour. Ils formèrent avec les clercs des avocats au Parlement la Société du Palais ou Bazocho. Cette grande compagnie fut dotée de nombreux et importants privilèges. Elle eut sa juridiction à part, son roi ponant une toque de môme couleur et de même étoffe que le vrai roi et ses grands dignitaires ; le monarque de la Bazoche eut le droit de battre monnaie pour les besoins de son royaume. Sans compter les exhibitions extraordinaires, trois fois l'année la Bazoche tout entière se déployait on grande pompe et défilait en public dans tout l'éclat de ses habits de cérémonie. La procession finie, on donnait dans la cour du palais ou dans la grande salle quelque représentation dramatique, composée surtout de petites pièces comiques où lo latin des plaidoiries se mêlait avec l'esprit des rues, et qu'on appelait à cause de cela pièces farcies ou farces. Les clercs du Parlement avaient beau être enfoncés tout le jour dans les tracasseries de la procédure, ils étaient jeunes, amis du rire et de la parodie; de plus, excités par d'autres corporations judiciaires de Paris et de la
1 'Voir Marius Sepet, le Drame chrétien au moyen âge.
province, ils imprimèrent un mouvement très vif à ces représentations nouvelles, qui charmèrent le bon peuple parisien.
Avant de donner des farces et des sotties avec la Société des Enfants Sans-Souci, les Bazochiens avaient produit sur la scène, seuls ou de compagnie avec les Frères de la Passion, un grand nombre de pièces appelées moraliiés.
D'après Sibilet, « la moralité françoise représente en quelque cliose la tragédie grecque et latine, singulièrement en ce qu'elle traite de faits graves et principaux. » Et, ajoute cet auteur d'art poétique, « si le François s'esioit rangé à ce que la fin de la moralité fust toujours triste et douloureuse, la moralité seroit tragédie. Mais en ce avons nous, comme en toutes choses, suivi notre naturel, qui est de prendre des choses estrangeres non tout ce que nous voyons, mais seulement ce que nous jugeons faire pour nous et estre à notre avantage. Car en la moralité, nous traitons, comme les Grecs et Latins en leurs tragédies, narration de faits illustres, magnanimes et vertueux, ou vrais, ou au moins vraisemblables, et en prenons autrement ce qui fait à l'information ' de nos mœurs et vie, sans nous assujettir à douleur ou plaisir d'issue 2, »
Sibilet parle ici des moralités qui mettaient en action, sans personnages allégoriques, un précepte moral. Telles sont l'Histoire du mauvais riche et du Indre et celle de VEnfant prodigue. Telles sont aussi les moralités de la Passion de Jésus, de la Pucelle Saint- Georges, du Dragan de sainte Marguerite, des Quatre fils Aymond, des faits de Clovis, de Charlemagne, etc.
Mais le plus ordinairement les moralités étaient allégoriques. Les Bazochiens y prétondirent personnifier les vices et les vertus du genre humain : tel est l'objet, par exemple, de la célèbre moralité de Bien-Advisf et Mal-Advisé; tel est aussi celui de la Condamnation de Banquet, par Nicole de la Chesnaye, une des moralités les plus curieuses pour l'histoire du théâtre et pour l'étude des mœurs du temps.
Cette pièce originale offre assurément une action moins embrouillée, plus dramatique, plus pittoresque, plus varice, plus amusante que la plupart des moralités contemporaines; il ne lui manque que d'être écrite partout d'un style moins verbeux, moins obscur et moins lourd. Ou en attribue l'idée à Louis XII, grand partisan de la sobriété et de la diète jusqu'à son mariage en troisièmes noces avec Marie d'Anfileterrc; et elle paraît avoir été représentée par la troupe des Enfanis Siins-Souci et de la Mère-Sotte.
Trois méchants garnements, Dintr, Souper et Banquet, forment le complot de mettre à mal quelques honnêtes gens qui ont l'imprudence d'accepter leur invitation d'aller boire et manger chez eux. Ce sont Bonue-Compaynie, Accoutumance, Friandise, Gourmandise,
» Réformation, direction. — 2 Sibilet, Art poét., 11, 8.
184 POÈTES DU XVr SIECLE.
Je-bois-à-vous, Je-p^eige-cTaiitant. Au milieu du festin, une bande de scélérats, nommés Esquinancie, Apoplexie, Epilencie, Goutte, Gravelle, etc., se précipitent sur les convives et les accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. Bonne Compagnie, Accoutumance et Passe-Temps, échappés au carnage, vont se plaindre à dame Expérience et demandent justice contre Dîner, Souper et Banquet. Dame Expérience ordonne à ses domestiques, Remède, Secours, Sobresse, Diète et Pilule, d'appréhender au corps les trois auteurs du guetapens.
Alors commence le procès des trois accusés par-devant les conseillers de dame Expérience, savoir : Galien, Hypocras, Avicene et Averroys. Expérience condamne Banquet à être pendu; et Diette est chargé de l'office du bourreau. Banquet demande à se confesser: on lui amène un beau père confesseur; il fait sa confession publiquement, marque le plus grand repentir de sa vie passée et dit son àonfiteor. Le beau père confesseur l'absout, et Diette, après lui avoir mis la corde au cou, le jette de l'échelle et l'étrangle. Souper n'est condamné qu'à porter des poignets de plomb, pour l'empêcher de pouvoir mettre trop de plats sur la table; il lui est défendu aussi d'approcher de Dîner plus près de six lieues, sous peine d'être pendu s'il contrevient à cet arrêt.
La Condamnation de Banquet ofl're un remarquable échantillon de la moralité au commencement du seizième siècle. Guillaume des Autels peut donner idée de celle du milieu du siècle, dans ses vastes Dialogues moraux en vers, imprimés à Lyon, en 1550. Sous des personnages feints et imaginaires, comme le Vouloir divin, VIgnorance, le Temps, la Vérité, le Ciel, VEsprit, la Terre, etc., il tâche de nous donner de bons enseignements de morale; mais, comme s'en plaint CoUetet, son expression est rampante et rustique. Souvent, pour offrir le développement d'une vérité morale ou religieuse, on recourait au\ allégories les plus cherchées. On donnait un corps à, tous les êtres métaphysiques, aux abstractions les plus impalpables.
Fréquemment aussi, pour texte de ces poésies moralisées, on prenait des sujets fort peu moraux, qu'on traitait avec aussi peu d'art que de décence.
Les moralités furent très bien accueillies dans leur première nouveauté. On reconnut d'abord, — autant du moins que le goût populaire pouvait s'en apercevoir, — que les clercs de la Bazoche, auteurs et acteurs, apportaient plus d'art dans la composition des pièces, plus de mesure, plus d'habileté et de convenance dans la déclamation et les jeux du théâtre que les Confrères de la Passion. Mais, à la longue, leurs sujets parurent bien froids et bien monotones; les spectateurs trouvaient que des drames où apparaissaient tant de personnages allégoriques, et parfois quels personnages! Limon-de-la-Terre, Sang-d'Abel, Honte-de-dire- ses-péchés, Désespérance-de-pardon, etc., gardaient encore un caracicre trop grave,
trop édifiant, et qu'il valait mieux aller se divertir bonnement à voir représenter des parades. A quoi bon ces raffinements de bel esprit, ces grâces quintcsscnciées qu'on y prodigue avec tant de profusion? La masse du public y demeurait insensible et leur préférait de beaucoup les grosses bouffonneries ou les pantomimes burlesques .des bateleurs. Les moralités faisaient plus bâiller que rire. Et les Bazocbiens le comprirent si bien qu'ils ne composèrent plus ensuite que des farces ou des sotties, et rivalisèrent de gaieté avec la corporation des Enfants Sans-Souci.
Durant des siècles, la liberté de parole n'exista en France que sous le masque de la folie. Les sots et les fous pouvaient seuls, on de certains jours et sans trop de danger, parodier les cérémonies de l'Église, s'amuser aux dépens des divers ordres de l'État, et faire entendre par des allusions bouffonnes la vérité aux princes. Les licences du carnaval, les audaces de ces fêtes grotesques avaient donné naissance à la solfie, qui, mêlant ensemble la farce et la moralité, transportait la satire à la scène. Il y avait deux espèces de sotties : l'une devait être simplement récitée dans des concours de rhétorique; l'autre avait un caractère dramatique. Plusieurs pièces appartenant ii cette dernière catégorie, de beaucoup la plus importante, parce qu'elle renfermait une sorte d'action se rattachant à la moralité ou tenant plutôt de la farce, quelques-unes sont restées justement célèbres. Telle est, entre toutes, la sottie de VAncien Monde, une des plus ingénieuses assurément qui nous soient parvenues, et dont Marmontel a fait, dans ses Éléments de littérature, une intéressante analyse.
Les Bazocbiens et les Enfants Sans-Souci poussèrent la licence jusqu'aux derniers excès pendant les malheurs des règnes de Charles VI et de Charles VII. Au retour de l'ordre, leurs représentations furent supprimées.
Mais le bon Louis XII les autorisa de nouveau, et accorda aux clercs, pour leurs représentations d'apparat, et pour autant de fois qu'ils le désireraient, la fameuse et immense table de marbre qui était dans la cour du Palais de justice, et servait autrefois aux festins que les rois de France donnaient aux souverains étrangers.
C'est ainsi qu'au commencement du seizième siècle la farce satirique se développe en toute liberté, et trouve ses jours les plus brillants, favorisée qu'elle est par le souverain lui-même, à qui elle n'épargne pas ses attaques, mais qu'elle sert dans sa politique. Jean Bouchet rapporte, dans ses Annules d'Aquitaine, que Louis XII trouvait bon que, sur les planches, on le reprît même de son avarice, mais qu'il ne voulait pas qu'on s'avisât de parler de la reine sa femme, des princesses ni des dames : il disait que toutes les plaisanteries devaient être sauf le respect et Vhonneur dus aux dames.
Le gouvernenient arbitraire, dépensier et débauché de François I^' devait se montrer moins favorable à cette critique hardie des vices et des abus par le théâtre. Les pièces étaient soumises à une censure
préalable ; toutes sortes d'entraves furent apportées à la liberté delà critique scénique; en 15^0, un arrêt suspendit complètement, sous peine de la harf, les représentations des Bazochieuî. Ainsi expira cette sorte de comédie politique qui rappelait, en France, la comédie aristophanesque.
Parmi tant de moralités, de farces et de sotties qui foisonnèrent sous le règne de Louis XII et au commencement de celui de François Pr^ un bien petit nombre seulement pourraient être lues aujourd'hui avec plaisir par les hommes de goût, et leurs auteurs sont généralement inconnus. Cependant les noms de plusieurs de ces fondateurs de notre théâtre comique sont parvenus jusqu'à nous avec un certain éclat. Obligé de nous borner, nous nous contenterons ici de dire quelques mots sur le plus célèbre de tous.
(né vers 1480^ mort en 15i7)
Pierre Gringore ou Gringoire est le plus original représentnnt du moyen âge au seizième siècle i. Fils d'un bourg^'ois de Caen, après avoir couru le monde, visité l'Italie, et fait quelques équipées militaires, il vint à Paris, où il se lia avec le fameux Jean du Pontalais, avec le jeune Clément Marot, avec le gai et liberàn Roger de Collerye. Les joyeux EnfaJils sans-souci le trouvèrent digne d'être leur maître. Ils lui conférèrent, comme au fou le plus raisonnable, la dignité de Mère Sotte. Sous ce même titre il composa plusieurs drames où il joua lui-même.
Son Jeu du prince des sots, donné le mardi gras de l'an 1511, au marché des Innocents, altira un concours prodigieux de peuple. Le roi Louis XII y assista. Gringore était son poète favori, parce qu'il le soutenait puissamment dans sa querelle contre le pape Jules II. Cette curieuse trilogie, composée d'une sottie, d'une moralité et
' Voir Ch. d'Héricault, qui a écrit une notice aussi spirituelle que savante, en lôte de l'édition qu'il a donnée pour la Bibliothèque elzévirienne; et Chassang, Pierre Grini/oir^, ou un Po-te dramatique au temps de Louis Xfl et de François I", dans le Jahrbuck fur romanische und engliscitc Literatur, 18U0-1, 3* cahier.
d'une farce, reflète toutes les idées, toutes les passions, tous les intérêts de cette époque, et met en scène, avec une verve comique inépuisable, toutes lis classes de la société que Gringore peindra encore vigoureusement dans ses œuvres satiriques, les Abus du monde, les Folies Entreprises, la Chasse du cerf des cerfs, le Chastenu de Labour.
Le Mystère de saint Louis est moins connu que le Jeu du Prince des sots, quoique l'auteur y ait montré de l'ampleur et de l'élévation, et l'ait écrit d'un style qui « a plus de netteté que celui de la plupart de ses contemporains », suivant l'expression de Niceron *.
Les faintises du monde -.
Le monde n'est pas tel qu'il semble, Les hommes sont faincts^ et divers* ; L'un à l'autre point ne resemble.
L'un frape à tort, l'autre a travers ; L'un ravist, amasse et assemble, L'autre dissipe et gaste tout, A ung larron l'autre luy emble , L'un pille ce que l'autre toust-^'.
L'un a face de homme de bien, Qui n'est pas des meilleurs qu'on face; L'un veult despendre^ tout le sien, L'autre n'est que une chiche face"; L'un a du bien, l'autre n'a rien; L'un pert ce qu'il a par fortune; L'autre par quelque faulx moyen, Arrable^ toute la pecune...
Tel vient pour faire son hommaige, Qui n'est pas loyal en son cueur;
' Hommes illustres, xxxiv, 4S. — * Edition gothique, f" I r". — * Feint, de fictus, d'où le mot feinte. — * Montaigne a dit : « L'homme est un subjectif ondoyant et divers. » — = Enlève. — * Dépenser. — ■^ Homme qui a la face d'un avare. —8 Vole, rafle.
Tel est gracieulx en languaige, Qui en derrier est un flateur; Tel se vente et fait bon visaige, Qui est pour faillir ^ au besoing; Tel a pardonné son oultraige, Qui s'en vengera en la fin.
La Paix et la Guerre,
Quant on voit paix, peuple gros et menu- Soubstient que c'est nouveau printemps venu; Vignes et champs qui leur labeur perdoyent^ Sont cultivez, et les jardins verdoyent. Plusieurs trouppeaulx de Lestes sont paissans A seureté^; pasteurs riches, puissans.
On voit les bourgs, les villes et villaiges Ediffier, et restaurer maisnaiges, Lieux ruinés refaitz et reparez, Et plusieurs biens augmentez et parez.
On voit aussi multiplier richesse.
Entretenir tout plaisir et lyesse.
Les loix ont force, et justice a vigueur, Le bien public florit; et sans rigueur, Religion est dévote et fervente.
Equité vault^, humanité est gente^.
On voit les ars, mécaniques mestiers.
Remettre en bruit, etbesongner ouvriers^. Povres qui ont disettes et souffrance Reçoivent lors d'aulmones habondance.
î Qui est homme à faillir. — 2 Petits et grands. — » Perdoyent est un imparfait (perdaient) rimant avec certioyent, troisième pers. plur. de l'indicatif de verdoyer. — * En sûreté. — '> Yulet, est en vigueur. — « Les hommes sont polis. Gent, ancien adjectif, d'où le moderne gentil. Etre gciit, signifie, au propre, ôtre bien ne. — "Ce mot ne comptait que deux syllabes.
PIERRE GRLNGOIRE. 180
Les anciens etvieulz tiennent propos Du temps passé, buvans vin à pleins potz. On voit en bruit ^ sciences et disciplines, Et jeunes gens instruitz en loix divines. Filles on voit pourveues par honneur De bons maris; mères alors ont cueur Délibéré faire leur délivrance '-.
Mais quant guerre est mise sur'' par oultrance, Helas, vray Dieu ! que peult on estimer, Sinon que c'est une tresgrande mer Qui de tous maulx débordant nous inonde, En submergeant toutes choses du monde?
Les souldars sont à grant peine assouvis; Les beaulx trouppeaulx de bestes sont ravis, Et amenez* bledz et vins par oultraiges; Sont foudroyez les bourgz; et les villaiges Où povres gens se sont habituez On voit brusler, et laboureurs tuez.
Belles citez par si long temps construictes En ung instant sont de tous pointz destruictes Par grant bruine^ et tourbillon brustal.
Combien fault il de venues 6, d'allées Pour reparer navires et gallées^ !
Dessus la mer est requis^ de veiller.
Les tours, chasteaulx et villes rabiller^;
' En faveur, elles font du bruit. — 2 gont heureuses de leur maternité. Ce trait rappelle ces vers du Paysan du Danube :
<c Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, Découragés de metti'e au jour des malheureux. »
— 3 A le dessus, se déchaîne à outrance. — * Emmenés... avec violence. — â Pluie; peut-être du celuque byii, qui a le même sens. — "5 Ce mot a trois syllabes. — "^ Ancien nom des bâtiments de mer nommés plus tard galères. — ^ Il faut veiller sur la mer. — ^ Remettre en état, réparer ou armer.
190 POÈTES DU XVr SIECLE.
Aux champs convient, par façons différentes, Pourvoir^ souvent, et accoustrer^ les tentes, Forger aussi et porter quant et soy Plusieurs basions^; conduire le charroy; Coffres, bahus on métaux aventures; Assembler fault les palis* et clostures; Vuider fossez, trenchées; et miner, Fouyr sous terre, en danger cheminer; Faire le guet, nuit et jour estre fermes^, S'exerciter, sans cesser, en faitz d'armes, Si on ne veult son bon bruyt rabaisser ^ Le grant péril et crainte vueil laisser" ; Car il n'est rien en guerre, tant soit moindre^, Qui ne soit fort à redouter et craindre. Quel est celluy qui pourroit jours et nuitz Dire et nombrer les peines et ennuitz Qu'incessamment folz gens d'armes endurent, En camps et ost®, où jamais ne s'asseurent? Car craincte y est, quand on y veille ou dort. Leur manger est si tressalle et si ort^*^. Mis en vaisseaulx que jamais on n'escure, Tant qu'à grant peine en ont les bestes cure 'i. Le plus souvent, tentes et pavillons '^ Sont traversez par les estourbillons'^ Des vents tresfroitz; et encor, sans remide '* Couchent souvent dessus la terre humide
' Il convient de faire bonne garde dans les campagnes. — s Accoustrei' signifiait autrefois arranger, préparer en général. — ^ Bâton indiquait alors toute espèce d'armes défensives ou offensives. — * Poteaux. — ti Sur pied. — ^ Perdre sa boiuie renommée. — 'Je veux laisser de côté, ne pas parler du. - » H n'est si petite affaire ([ui... Comparatif pour positif. — '•• Armée. — 'o Q^i ou ord, veut dire qui excite le dégoût, l'horreur, de horvldus. — " C'est au point que les botes n'en auraient souci, n'eu voudraient pas. — " Du latin papillon papillon et pavillon, de la racine sanscriie pil, aller, vaciller, avec redoublement. — i^ Tourbillons. — '* Sans remède, sans qu'on puisse y remédiçr.
A descouvert; s'ilz ont aucun * repos, N'est sans avoir le harnois sur le dos, Endurant fin, soif, chault, froit et la pouldre^. La pluye et neige, aussi cruelle fouldre, Les membres matz et les corps engelez, Aucunesfoys pendus et flagellez Par gouverneurs ou par leurs capitaines, Ou lieutenans : brief sur toutes les peines, Subjections^ qu'bommes sachent avoir, Impossible est si détestable en veoir Qu'est servitude aux gens d'armes qui suyvent Le train de guerre, et l'ung h l'autre estrivent * Car aussi lost qu'à l'arme on oyt sonner Ou qu'on fait signe aulcun assault donner, On est contraint que soubdain on s'expose A souffrir mort; ou fault qu'on se dispose Tuer aultruy, voire cruellement, Ou qu'on le soit tresmiserablement.
Exécution de trois petits enfants pour délit de braconnage.
Trois nobles enfants, élevés par l'abbé de Saint-Nicolas, près de Laon, se promenaient dans la forôt voisine. Un lapin s'élance ; ils le poursuivent, et, dans leur course, franchissent les limites des domaines du terrible sire de Coucy. Celui-ci survient, les prend en flagrant délit de braconnage, et appelle l'exécuteur charge de faire respecter les droits seigneuriaux. Sans autre forme de procès, il fait pendre les pauvres petits.