‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 77 sur 91 · D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

D'AUBIGNÉ

« et qui ne craindrez-vous point ? Si vous pensez vaincre « par bassesse ceux qui murmurent par cette maladie, "de qui ne serez-vous point tyrannisé? Je les viens « d'ouïr, ils menacent que si vous ne changez de reli- « gion ils changeront de parti, en feront un à part pour « venger la mort du Roi ; comment auseront-ils cela sans « vous, puis qu'ils ne l'ausent avec vous? Gardez-vous « bien de juger ces gens-là sectateurs de la Roiauté pour « appui du roiaume, ils n'en sont ni fauteurs ni au- « theurs; s'ils en sont marques, c'est comme les cica- « trices marquent un corps. Quand vostre conscience « ne vous dicteroit point la response qu'il leur faut, « respectez les pensées des testes qui ont gardé la vostre « jusques ici ; appuiez-vous après Dieu sur ces espaules « fermes et non sur ces roseaux tremblants à tous vents ; « gardez cette partie saine à vous, et dedans le reste « perdez ce qui ne se peut conserver, et triez aujour- « d'hui les catholiques moins atachez au pape qu'à leur « Roi, car les autres feront plus de mal proches qu'es- « loignez. A l'heure que je parle à vous, le Mareschal <' de Biron, et avec lui, les chefs des meilleures troupes, « ne pensent point à vous quiter. Les offenses de Blois « sont sur leurs testes, ils ont besoin de vous, chérissent « mesme cette occasion pour vous obliger et gagner la « grâce de vostre establissement; serenez vostre vice sage, usez de l'esprit et du courage que Dieu vous a « donné ; voici une occasion digne devons; mettez la « main à labesongne, et cependant que les grondeurs et « leurs confesseurs mesureront la crainte de vostre reli- « gion à celle qu'ils ont des lignez, commencez par le « Mareschal de Biron ; faites-lui sentir le besoin que « vous avez de lui jusques aux bords de la lascheté et « non plus avant ; demandez-lui pour première preuve « de son vouloir et crédit, qu'il aille prendre le serment

4! 6 PROSATEUnS DU XVI" SIÈCLE.

« des Suisses, qu'il les face mettre en bataille pour « crier : Vive le Roi Henri IV! depeschez Givri vers la « noblesse de l'Isle-de-France et Brie qui est en l'armée, « Humiere vers les Picards ; descouplez ainsi à propos « ceux que tous connoissez mieux que nous ; et sur les « premiers raports qu'on vous fera des bonnes volon- (' tez, demandez lors le mesme office à ceux de qui vous '< tenez l'esprit douteux. Quant au duc d'Espernon, que «je tiens le plus considérable de vostre armée, il est « trop judicieux pour manquer à son devoir, aussi peu « à son interest ; tenez-le par la main, il consent en « ne dissentant point : sa présence authorise vos affai- « res pour une paix, qu'il espereroit en vain des enne- « mis; il ne rompra pas celle qui est toute faite avec « vous ; n'ignorez pas que vous estes le plus fort ici ; « voila plus de deux cents gentils-hommes de vostre « cornette dans ce jardin, tout glorieux d'estre au Roi. « Si vostre douceur acoustumee et bien séante à la di- « gnité Roiale, et les affaires presens n'y conlredisoient, « d'un clin d'œuil vous feriez sauter par les fenestres « tous ceux qui ne vous regardent point comme leur « Roi. »

Le Roy aprouva la pluspart de cet avis, etc.

[Hist. imw., t. III, liv. II, ch. xxni, p. 183 et suiv., éd. 1620.)

Vengeance de San Petro

Estant povre soldat il avoit, pour sa valleur, espousé

1 San Pclro ou San Pietro, surnommé Baslelica, du lieu do sa naissance, était un c:ipiiainG corse au service de François pr et de H-nri II, fammix par divers exploits, et plus encore par les troubles (|u'il excita imi Corse et jiar sa liaine contre les Génois. Son caractère était romanesque et féroce. Il fut assassiné par un de ses

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la dame d'Ornane, de grande maison et de condition eslevee par dessus lui : la paix estant faitte pour le gênerai et non pour lui, et ayant cerché en France et à Florence du support pour ses desseins, il fit pour cela mesme un voyage à Constantinople, durant lequel ceux d'Ornane et autres parens de sa femme lui ayant fait savoir de leurs nouvelles, et persuadé de venir jusques à Gennes, où elle pourroit concilier les haineux i de son mari, et mesmes le faire rappeler de bannissement, cette femme induite à cela, se desroba de Marseille; mais poursuivie par un ami de San-PeLre, fut ramenée à Aix, et là tenue en quelque sorte de captivité, jusques à la venue de son mari, qui à son arrivée trouva ce fait si amer, qu'un de ses familiers l'excusant, il le fit estrangler par des esclaves turcs. De là il vient à Aix, où la justice fit difficulté de lui mettre sa femme entre les mains ; mais elle, bien que pleine de crainte, demanda d'y estre : il la remené à Marseille, parlant tousjours à elle avec beaucoup d'honneur; si bien que, la teste nuë, il lui annonça que pour sa faute d'avoir voulu voir ses ennemis, il falloit qu'elle fust estranglee par ses esclaves : elle ne refusa point la mort, mais se contenta de lui dire : « Il y a vingt ans que vostre vertu m'aesmeuë à vous faire mon mari; depuis ce temps-là je n'ai souffert le toucher d'homme vivant que de vous; je vous supplie que ma mort ne soit point souillée par ces vilaines mains ; mais que les vostres, honorables pour leur valleur, me conduisent elles mesmes au repos. » Gela dit, l'appella sa maislresse, et lui demanda pardon un genouxen terre, et puis luimiLdes bandes de toille dans le col, avec lesquelles il l'estrangla ; ne demeurantgueres à prendre des chevaux de poste pour s'en aller en cour, où il n'arriva pas si tost que la nou-

ofticiers, dans une rencontre avec les Génois, le 17 janvier I56G, à Tâge de soixante-cinq ans. — ' Les ennemis.

velle.Làil futreceu avec tant d'horreurs, principalement des dames, que, bien qu'il monstrast son estomac couvert deplayes pour la France, qui n'avoit que faire, disoit-il, des affaires de sa famille, si est-ce que le mauvais visage qu'il recevoit le poussa à venir exercer ses vengences en Corse, où, avec l'aide de quelques Florentins et François, il surprit Istria et fit une guerre sans merci quelque espace de temps, où il tomba en une embusche dressée par ses ennemis, et principalement par les parens de sa femme : \h, abatu d'une harquebusade, il fut achevé à coups d'espee avec dispute entre ses tueurs à qui auroit les deux mille ducats que la seigneurie de Gennes avoit mis sur sa teste.

{Histoire universelle, t. 1, 1. IV, ch. xvu, p. 233, éd. 1616.)

LA SATYRE MENIPPEE

La Satyre Mênippée représentera ici un genre très influent au seizième siècle, le pamphlet.

Les pamphlets, depuis les querelles et les guerres de i-cligion, pullulaient de tous les côtés, pour et contre toutes les opinions et toutes 11 s personnes. On ne s'arrêtait pas au pamphlet, on tombait dans le libelle difTamatoire. L'excès alla si loin qu'on dut essayer d'y pourvoir par de nouvelles lois.

Mais ni dcfens-is ni menaces n'arrêtèrent le mal ; il fut porté à son comble à l'épi que de la Ligue. De tant d'écrits satiriques, bien peu ont survécu. Un seul est demeuré célèbre parce qu'il représente des idées générales, des intérêts universels, dans un langage durable ; parce qu'il ne renferme pas seulement des portraits, mais quantité de types pris sur le vif: c'est la Satyre Méni/>pée, dont la première partie fut publiée au mois de févri<;r on mars 15i)3, et qui prit son nom de Ménippe, fameux satirique grec.

Cet ouvrage ju<qu"alors sans précédent et sans modèle dans notre langue, et qui comiont deux parties aujourd'hui réunies, mais originairement trf's dl^lin■ies, écrites par des auteurs dilTérenis à quelque intervalle l'une de l'autre, est une relation b\irlesque entremêlée de descriptions, de harangues, d'allégories, des Ktats convoqués i Paris, le lU février lôi)3, par le duc de Mayenne, à l'effet d'élire un

LA SATYRE MÉMPPÉE. 419

roi, de connaître des prétentions de ceux qui briguaient la couronne, et de moaificr les lois de la monarchie suivant des circonstancps nouvelles. Ces États ne surent rien trancher et prêtèrent au ridicule. Ce côté risible, et quelquefois odieux, fut admirablement mis en relief par les auteurs de la Sat>jre Ménippde. Ils transformèrent en deux charlatans le parti de Lorraine et celui d'Espagne, tous deux occupes ;\ brasser le catholicon, essence mêlée de poudre d'or, de pensions, de promesses, de belles paroles, bien alambiquée, bien calcinée, soi)histiquée diversement par l'une et l'autre faction ; et ils firent tenir aux principaux personnages des États, par une fiction pleine de comique, des discours où ils se traliissaient eux-mêmes, et dévoilaient leurs motifs intéressés et ceux de leurs amis. Mais en hommes de parti, ils méconnurent complètement ce qu'il y avait de grand et de généreux dans l'inspiration première de la Ligue et dans la durée de sa résistance. Tout en déplorant et en condamnant énergiquement avec Bossuet les excès et les attentats des ligueurs, tout en recunnaissant les dangereuses conséquences de la légitimation d'un pareil soulèvement contre des maximes de stabilité dont l'établissement en France remontait à six siècles, il faut avouer que beaucoup de catlioliques, sincères partisans de la Ligue française, purent et durent céder à des considérations de nature à être comprises et respectées par tous ceux qui ne rangent pas la conscience et la foi parmi les mots vides de sens. ^ L'idée qu'un prince, parce qu'il est le plus proche héritier d'un l'oi, dit un historien contemporain dont le point de vue est placé en dehors des partis politiques, doit monter sur le trône, dussent la religion, les droits et le bonheur du peuple être détruits par son avènement, cette idée nous semble insensée, paice (|u'elle fait passer les droits secondaires d'une famille au-dessus des droits imprescri,tibles de Dieu. La Ligue, du moins dans S'in principe, fut juste et légitime, et la France eut raison de déclarer inhabile à succéder aux Valois le prince qui commandait les armées protestantes et cherchait à faire monter l'hérésie sur le trône i. » Un célèbre philosophe protestant abonde dans le même sens, et ajoute : « LorS((u'il y avait trois cents ans que la branche collatérale qui prétendait à l'hérédité s'était séparée du trône royal; lorsqu'elle avait eu, pendant ce long espace de temps, des intérêts non-seulement séparés, mais opposés à ceux de la France ; lorsque, après avoir gouverné longtemps des États ou feudataires, comme le duché de Bourbon, ou indépendants, comme le Béarn, elle arrivait enfin à porter la couronne étrangère de Navarre, il n'était plus possible de voir dans le chef de cette branche le représentant héréditaire de !a France, le prince nécessairement pénétré de tous les intérêts, de tous les sentiments de l'honneur français -. »

1 Gabourd, Hist. de France, t. XI, p. 62. — - Sismondi, Histoire des F7-a7içais, t. XX, p. 0-3, 9i et suivantes.

420 PROSATEUHS DU XYl" SIECLE.

La Satyre Menippée annoncée, colportée par fragments depuis plusieurs mois, et dont l'impression avait été commencée à Tours, ville royaliste, fut publiée à Paris, presque immédiatement après l'entrée de Henri IV dans la capitale : le gros de l'ouvrage avait été composé avant l'abjuration du roi, avant le 2ô juillet 1593. Les esprits délicats de l'un et do l'autre parti, dit de Thou, la lurent avec une égale avidité, et lui accordèrent les mêmes suffrages. Son influence politique fut aussi grande que sa vogue littéraire, comme l'attestent les deux historiens les plus autorisés du temps, de Thou et d'Aubigné. Elle contribua puis.«amraent h empêcher l'élection d'un roi de la Ligue. Après ral)juration de Saint-Denis, elle précipita l'adhésion d'un grand nombre de villes^ enfin elle accéléra la pacification générale du pays.

Quand ce roi des pamphlets, comme on l'a appelé, n'eut plus à exercer d'influence marquée sur l'opinion publique, il continua de captiver par le mérite du style et de la composition. Cet écrit tout empreint du génie de Rabelais, dont les expression-: reviennent à chaque instant sous la plume des auteurs, sut plaire aux plus graves esprits du dix-septième siècle. Le P. Rapin, dans ses Reflexions sur lu poétique, reconnaît que cette pièce surpasse tout ce qu'on a écrit en ce genre dans les derniers siècles; il l'appelle « un chefd'œuvre de délicatesse, de finesse et de naturel », et lui donne place à côté de Dori Quicliotte.

Les plus grands éloges ont été accordés de nos jours à la Satf/re Menippée. M. Nisard l'a appelée a un fruit du pur esprit 'rançais, tel qu'il paraît dans nos trouvères, dans Villon, dans Marot, cultivé, mais non transformé par la Renaissance. J'y reconnais, dit encore cet excellent critique, la gaieté satirique de nos pèies : rien n'y manque, ni le tiait (|ui déchire, ni le jeu de mots qui assaisonne le sens, ni la pointe pour les goûts un peu grossiers *. «

On attribue assez généralement l'idée et l'esquisse première de la Menippée, ainsi que la composition de la Vertu du Catholicon d'Espagne, à un prêtre gallican, le Normand Pierre le Roy, chapelain du cardinal de Bourbon, à qui de Thou rend ce témoignage, qu'il était vie bonus et a [actione iunime alienui -, mais dont on ne connaît aucun autre travail, et l'exécution de l'ensemble au savant Pierre Pithou, aidé du spirituel Gillot, du soldat poète Rapin, du latiniste Passcrat, et de l'avucat-poète Florent Chrestien.

1 Ilidoire de la littérature française, liv. II, cli. vu. S 'i. — - lH^t-, liv. GV.

LA SATYRE .MENIPPEE. 421

La manipulation du catholicon d'Espagne.

Pendant qu'on faisoit les préparatifs et eschafaux au Louvre, ancien temple et habitacle des Roys de France, et qu'on atlendoit les députez de toutes parts, qui de mois en mois se rendoient à petit bruit, sans pompe ni parade de suitte^ comme on faisoit anciennement quand l'organe et la corruption de nos pères avoient introduit le luxe et la superfluité vitieuse, il y avoit en la court dudit Louvre deux charlatans, l'un espagnol ^ et l'autre lorrain ^ qu'il faisoit merveilleusement bon veoir vanter leurs drogues, et jouer de passe-passe tout lelong du jour devant tous ceux qui vouloyent les aller veoir sans rien payer. Le charlatan espagnol estoit fort plaisant, et monté sur un petit eschaffaut, jouant des regalles *, et tenant bancque, comme on en voit assez à Venise en la place Sainct Marc. A son eschaffaut estoit attachée une grande peau de parchemin, escrite en plusieurs langues, sellée de cinq ousixseaux d'or, de plomb, et de cire, avec des tiltres en lettres d'or, portant ces mots :

LETTRE DU POUVOIR d'u.N ESPAGNOL,

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