‹ Morceaux choisis des poetes et prosateurs français du 16e siecle. Accompagnés de notices développées sur chaque auteur, de notes grammaticales, littéraires et historiques; précédés d'une grammaire abrégée de la langue du 16e siecle, d'études générales sur l'état de la poésie et de la prose a cette époque, et suivis d'un glossaire explicatif et étymologique de tous les termes sortis de l'usage, qui se rencontrent dans ce volumeChapitre 76 sur 91 · D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

D'AUBIGNÉ

parti huguenot. Il n'y gagna que d'irriter contre lui tous les esprits, môme parmi les siens. Enfin, dépit et prudence, il céda ses forteresses de Mail'czais et du (oignon au duc de Rolian, gendre de Sully et chef de la réforme, sortit do France, après s'être engagé contre le duc de Luynes dans la ligue des princes, et se r^ fugia dans la cité de Ca!vin. Genève, Bâle et Berne l'employèrent tour à tour à organiser leurs moyens de défense. Jusqu'à la fin de sa vie il continua ses menées avec les protestants de France et d'Angleterre. Ses derniers jours furent abreuvés de chagrins auxquels il contribua beaucoup par l'apreté de son caractère.

Le belliqueux partisan Agrippa d'Aubigné fut un infatigable écrivain. Il ne quittait la plume que pour l'épée. Sa grande œuvre en prose ebt son Histoire universelle, composée de trois tomes qui parurent successivement en 1616, 1618,1620. Les deux premiers livres furent imprimés avec privilège. Plusieurs passages trop hardis, principalement contre les princes et les princesses, firent refuser l'approbation au troisième. L'audacieux protestant essaya de s'en passer et publia à tout risque. Le livre fut condamné à être brûlé par la main du bourreau. C'est une des raisons qui déterminèrent d'Aubigné à « venir prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort à Genève. » Ses biens furent confisqués, et il fut condamné par contude mort rendu contre moi pour des crimes à peu près de celte espèce, mace à la peine de mort.

Henri le Grand avait été induit par un jésuite de défendre à l'obstiné protestant le trnviil de riiistoire. Mais l'avis de Duperron prévalut. Le célèbre cardinal dit au roi « qu'il ne connoissoit aucun autre qui pust fournir aux parties nécessaires pour un tel ouvrage. « Henri IV non-seulement conseilla à d'Aubigné d'écrire, mais lui promit une somme raisonnable pour les voyages, pour la reconnaissance des lieux et des villes où s'étaient livrés les combats. Ces promesses demeurèrent sans effet, et la mort du roi réduisit le capitaine écrivain à ses seules ressources. Il fit voyager à ses frais dans toutes les provinces de France, et réclama partout des renseignements et des mémoires, qui ne lui arrivèrent pas selon son désir.

Écrivain consciencieux, d'Aubigné veut avoir le plus de faits possible et les avoir exacts, pour accorder sa part de gloire à quiconque l'a méritée, ami ou ennemi. Il s'attache plus aux choses qu'à la forme et dédaigne le « langage courtisan ».

Dans son Histoire universell'', qui s'étend de 1550, date d'une paix momentanée entre tous les princes chrétiens, à ItiOl, moment où la France, l Espagne, la Savoie, ont posé les armes, Agrippa s'est pi'oposé deux principaux objets, la justification du protestantisme et la glorification du Béarnais, du roi de Navarre protestant^ et non pas du roi catholique de France ; il faut en ajouter un troisième, sa propre apologie. En effet, i\ chaque instant, l'iiistorien se met luimême en scène ; selon ses propres expressions, « l'auteur se trouve

soy-mesme à tous les coups en son chemin. » Ce sont ainsi des mémoires plutôt qu'une histoire.

VHistoire universelle d'Agrippa d'Aubigné est complétée par des mémoires, toujours négligés, et souvent ennuyeux, destinés uniquement à ses enfants.

D'Aubigné est auteur de deux autres ouvrages en prose, d'un genre bien diflerent de VHistoire universelle et des Mémoires; ce sont les Aventures du h won de Fx?iesteet la Confession de Sancy. Le Baron de F^eneste, livre sans action, en dépit du titre à'Aventwes, est une satire dialoguée, une esquisse vivement rendue de deux caractères opposés et qui se soutiennent bien jusqu'à la lui. Le premier est le baron de Faeneste, un catholique politique, ancien proiestant, l'homme de l'apparence, du paraître, d'où il a même pris son nom, de çaîvu) ; c'est un fanfaron d'honneur, décourage, de galanterie, de noblesse, qui s'avance portant buse et fraise à dentelles, bottes h pantoufles, pourpoint de cinq couleurs, chausses plis-ées, contenant six aunes de taffetas. A côté de ce personnage ridicule et toujours hué, d'Aubigné a mis en scène l'homme du mérite vrai, qui cherche, non pas le paraître, mais 1 e7re, Énay, de sTvai : gentilhomme protestant retiré dans ses terres, il réunit au plus haut degré toutes les qualités, la valeur, le désintéressement, le savoir, la piété, et il s'efforce de prouver au vaniteux Gascon a que la France n'est malade depuis longtemps, aux affaires privées et publiques, que de la maladie de paraître. »

Ce livre, moitié histoire et moitié fantaisiste, est rempli de récits bizarres. Le style en est aussi singulier qu'^ les faits, mais il y a de la verve et de l'entrain. « Chose étrange, dit Mérimée, cet homme si plein de fiel est peut-être, parmi les écrivains de son siècle, celui dont les ouvrages ont le mieux conservé la tradition de la vieille gaieté française. » D'Aubigné a trop souvent recours à la licence pour é?ayer ses Aventures. Les protestants s'en offensèrent comme les catholiques. Les Aventures du baron de Funeste furent accueillies à Genève aussi mal que l'avaient été autrefois plusieurs ouvrages d'Henri Estienne.

La Confession de S(mcu est encore moins chaste que les Aventures de Fœneste.

Après ces ouvrages, indiquons, sans nous y arrêter, le Libre discours sur l'estat des esg/ises réformées en France^ et les Petites œuvres me-ilces. Nous n'avons pas à reparler ici des Tragiques ; dans notre première partie nous avons suffisamment étudié le poète satirique, l'Archiloque du seizième siècle.

Dialogue entre Coligny et Charlotte de Laval, lorsque celle-ci détermine son époux, retiré à ChAtillon-sur- Loing, avec ses frères et autres principaux du parti,

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et hésitant encore à courir toutes les chances de la guerre civile (1562).

Ce notable seigneur, deux heures après avoir donné le bonsoir à sa femme, fut resveillé par les chauds souspirs et sanglots qu'elle jettoit; il se tourne vers elle, et, après quelques propos, il lui donna occasion de parler ainsi :

« C'est à grand regret, Monsieur, que je trouble vostre repos par mes inquiétudes; mais estans les membres de Christ deschirez comme ils sont, et nous de ce corps, quellepartiepeutdemeurer insensible ? Vous, Monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez -vous mauvais de vostre fidelle moitié, si avec plus de franchise que de respect elle coule ses jours et ses pensées dans vostre sein? Nous sommes ici couchez en délices, et les corps de nos frères, chair de nostre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs, à la merci des chiens et des corbeaux : ce lict m'est un tombeau, puis qu'ils n'ont point de tombeaux : ces linceux ^ me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis. Je rememorois ici les prudens discours desquels vous fermez la bouche à Messieurs vos frères : leur voulez-vous aussi arracher le cœur et les faire demeurer sans courage comme sans response? Je tremble de peur que telle prudence soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sages pour les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui vous a donné la

1 L'mceuil, du latin linteohim, petit morceau de linge, de linteicm, linge, de liiiion, lin, se disait pour drap do lit. Cette signification a duré encore quelque temps après d'Aubigné.

« Et les linceuils trop courts par les pieds tirassoit. »

(REG:siEn, Sat., IX.) Au temps d'AJam,

Avec rien on monloit un ménage ;

Il ne falloit matelas ni liaceuil. (La Fo:«t.)

science de Capitaine : pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfans? Vous m'avez advoué qu'elle vous resveilloit quelquefois : elle est le truchement de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous face coulpable en le suivant? L'espee de Chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez ou pour les arracher des ongles des tyrans ? Vous avez confessé la justice des armes contr'eux ; pourroit bien vostre cœur quitter l'amour du droict pour la craincte du succez? C'est Dieu qui osta le sens à ceux qui lui résistèrent sous couleur d'espargner le sang ; il sait sauver l'ame qui se veut perdre, et perdre l'ame qui se veut garder. Monsieur, j'ai sur le coeur tant de sang versé des nostres; ce sang et vostre femme crient au ciel vers Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous n'empeschez point d'estre meurtris. »

L'admirai respond : » Puis que je n'ai rien profité par mes raisonnements de ce soir sur la vanité des esmeutes populaires, la douteuse entrée dans un parti non formé, les difficiles commencemens, non contre la Monarchie, mais contre les possesseurs d'un estât qui a ses racines en vieillies, tant de gens intéressez à sa manutention ^, nulles attaques par dehors, mais generalle paix, nouvelle et en sa première fleur, et qui pis est, faicte entre les voisins conjurez et faicte exprès à noslre ruine ; puis que les delîections nouvelles du Roi de Navarre et du Gonnestable, tant de forces du costé des ennemis, tant de foiblosse du nostre, ne vous peuvent arrester, mettez la main sur vostre sein, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra digérer les desroutes generalles, les opi)robres de vos ennemis et ceux de vos partisans ; les reproches que font ordinairement les peuples quand

1 Maintien, conservation.

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ils jugent les causes par les mauvais succez; les trahisons des vostres, la fuitte, l'exil en païs estrange ; là, les chocquemens des Anglais, les querelles des Allemans, vostre honte, vostre nudité, vostre faim, et, qui est plus dur, celle de vos enfans. Tastez encore si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau, après avoir veu vostre mari trainé et exposé à l'ignominie du vulgaire. Et pour fin vos enfans infâmes vallets de vos ennemis accreus par la guerre, et triomphans de vos labeurs. Je vous donne trois semaines pour vous esprouver ; et quand vous serez à bon escient fortifiée contre tels accidens, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis. » L'admiralle répliqua : « Ces trois semaines sont achevées; vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et ne mettez pas sur vostre teste les morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre vous en son jugement.

{Hkt. Univ., l^^part., liv. III, ch. II, éd. 1616.)

Avènement de Henri IV (1389).

Henri IV se trouve Roi plustost qu'il n'eust pensé et désiré, et demi assis sur un trosne tremblant : au lieu des acclamations et du Vive le Roi ! accoustumé en tels accidens *, vid en mesme chambre le corps mort de son prédécesseur, deux minimes aux pieds avec des cierges, faisans leur liturgie, Clermont d'Antragues se tenant le menton; mais tout le reste parmi les hurlemens, enfonsans leurs chapeaux, ou les jettans par terre, fermans le poing, complottans, se touchans à la main, faisans

1 Circonstances.

des vœux et promesses, desquelles on oioitpour conclusion,/»/t<s<o/mo»?'irf/e mille moi'ts. Dans cet estourdissement encores, il y en eut qui demandèrent pardon à genoux des choses commises auprès du Roi, à quoi un duc respondit : « Taisez-vous, vous parlez comme femmes. y> Les compagnons du bourlet ^ esclatent ^ leurs lamentations; mais d'O, Manou son frère, Antragues, Chasteau-Vieux, murmurent, et à dix pas du Roi il leur eschape de se rendre plustost à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un Roi huguenot; ils joignent à leurs propos quelques autres, entre ceux-là Dampierre, premier mareschal de camp, qui fit ouir tout haut ce que les autres serroient entre les dents; tout cela se ralie au Duc de Longue-ville, qu'ils éleurent pour porter parole de leurs volontez.

Le Mareschal de Biron prit plaisir au murmure de ceux-là, non pour les suivre, mais pour faire valoir sa besongnc à la nécessité; il se présenta sans se ''aire de teste. Le Roi tout troublé de ces choses, s'estant retiré en une garde robe, prit d'une main la Force et de l'autre un gentilhomme des siens (Aubigné). La Force s'estant excusé, l'autre, commandé de dire son avis sur la présente perplexité, parla ainsi ^ :

« Sire, vous avez plus de besoin de conseil que de con- « solalion ; ce que vous ferez dans une heure donnera « bon ou mauvais branle à tout le reste de voslre vie, et « vous fera Roi ou rien; vous estes circui * de gens qui « grondent et qui craignent, et couvrent leurs craintes « de prétextes généraux; si vous vous soumettez à la « peur desvoslrcs, qui est-ce qui vous pourra craindre,

1 Los mipnons. — 2 Font éclater. — ^ C'est IJi une de ces harangues (lotiuontcs dont abonde l'Histoire U7iii-'jrscllc d"Aiibigiié, et qui forment la partif la nilfux écrite de son livre, mais sont presque entièrement do l'invention de Técrivain, comme lui-mèmo en cou vient dans sa préface. — ' Environné.

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