POL'R GUERIR DES ESCROUELLES
Ce pauvre charlatan ne vivoit que de ce mestier, et se morfondoit fort, combien qu'il fust affublé d'un caban fourré, tout pelé ; à cause de quoy les pages l'apelloient monsieur de Pelleué ; et pour autant que le charlatan espagnol estoit fort bouffon et plaisant, ils l'apelloient monsieur de P lai ance. A la vérité, la drogue de cestuy-cy estoit souveraine. J'ay veu monsieur d'Âumalle comte de Boulongnc, qu'elle a guery de la jaunisse saffrannee, dont il languissoit*... plus de dix mil zelez du haut mal de
1 Mrdicampiit fait de poudres composées, du lat. ehcluarium, corronijui de £x)£r.[j.ci'âpiov, de ë/eiviia, clmix, mclaii£;e. — * Boite. — 3 1)11 i)as lat. soefella. de scofula, lequel est fninio de s cri fa, truie, p.irce que les p rcs sont sujets à une uialadie analogue. — * Aumali' était couvert de dettes avant la LigUf . or, le jaune était la couleur des doi iieurs insolvables; on peignait de jaune lo devant de la maison des banqueroutiers.
la corde, et un milier qui s'en alloient mourir en Chartres '... Monsieur de Mayenne en prent tous les jours dans un pos?on - de laict d'anesse, pour guérir du plus déloyal et malin hocquet du monde. Le duc de Savoye en avoit aussi pris pour le guarir de la boulimie ^ et gloutonnie, mais il revomist tout, le pauvre homme. (La vertu du Catholicon, Avant-propos, éd. 1594.)
Harangue de M. le lieutenant '',
Lisez les livres de Josèphe de la guerre des Juifs; car c'est quasi un mesme faict que le nostre, et jugez si les zélateurs Simon et Jean ont eu plus d'inventions et desguisements de matières pour faire opiniastrer le pauvre peuple de Jérusalem à mourir de rage de faim quej'en ay eu pour faire mourir de la mesme mort cent mille âmes dedans cette ville de Paris, jusques à faire que les mères ayent mangé leurs enfans, comme ils firent en cette sacrée cité. Lisez cette histoire, je vous en prie, et pour cause, et vous trouverez que je n'ay espargné, non plus qu'eux, les reliques les plus saintes etutensiles d'église, que j'ay peu faire fondre pour mes affaires. J'ay cent fois violé ma foy particulièrement jurée à mes amis et parents, pour parvenir à ce que je désire sans en faire semblant, et mon cousin le duc de Lorraine et le duc de Savoye en sçauroient bien que dire^;h'S affaires desquels j'ay tousjours postposees <* à la cause de l'église gallicane, et à la mienne. Quand à la foy publique, j'ay tousjours estimé que le rang que je tiens m'en dispen-
< Prisons. — ^ Un petit pot. — ^ Appétit désordonné, mot à mot, faim de bœuf, de poO;, bœuf, et X-.aô;, faim. — * Le duc de Mayenne, alors lieutenantficnéral du royaume. — s II avait promis à chacun d'eux de le faire élire roi de France, et il songeait plutôt à le devenir lui-même. — ^ jiises après.
424 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.
soit assez ; et les prisonniers que j'ay retenuz, ou faict payer* rançon, contre ma promesse, ou contre la composition par moy faicte avec eux, ne me peuvent rien reprocher puis que j'en ay absolution. Je ne parleray point des voyages que j'ay fait faire vers le Biarnois *, pour l'amuser d'un accord où je ne pensay jamais. Les plus fins démon party y ont esté embarquez, et n'en ont senty que la fraischeur du rasoir ; etcela ne doit déplaire à Yilleroy ^ qui n'y est allé qu'à la bonne foy, comme pouvez croire. J'en ay bien ajusté d'autres *, qui ne s'en vantent pas, et qui ont traité pour moy à deux fins, tant pour haster nos amis de nous secourir, que pour amuser nos ennemis à la moustarde^. Et si le Biarnois eust voulu croire quelques uns de son Conseil, qui ont quelque grain du Catbolicon sur la langue, et qui ont tousjours crié qu'il ne faloit rien aigrir, de peur de désespérer tout, nous aurions maintenant beau jeu, au lieu que nous volons que les peuples se sont mis d'euxmcsmes à souhaiter ^ et demander la paix, chose que nous devons tous craindre plus que la mort, et aymeroy cent fois mieux me faire Turcq ou Juif, avec la bonne grâce et congé de nostre sainct père ^, que de veoir ces hérétiques relaps retourner jouir de leur bien, que vous et moy possédons à juste tillre, et de bonne foy, par an etjour, voire plus. Hé Dieu, mes amis, que deviendrons nous s'il faloit tout rendre? S'il faloit que je revinsse à mon ancien estât, comment entretiendroi je mon plat^
1 La correction demanderait : ou auxquels j'ai fait payer. — 'Henri IV.
— 3 Villeroi, seigneur de Neufville, habile négociateur, dont l'adre.ssc sut se ménager de bonnes positions sous le règne de plusieurs rois.
— * D'O, surintendant des finances, et le maréchal de Biron. — 8 A la bagatelle. — 6 Soii/iaiter- est formé de la préposition sous, et de l'ancien verbe //ai/icr, rendre joyeux, sain: d'où l'idée de mettre par ses vu'ux en joie et en santé. — '' Clément VIll. — * Mayenne, qui était d'une obésité proverbiale, passait pour aimer la bonne chère.
LA SATYRE MÉNIFPÉE. 425
et mes gardes ? Il me faudroit passer par des secrétaires et trésoriers de l'espargne tous nouveaux, au lieu que les nostres passent par mes mains. Mourons, mourons plutost que d'en venir là. C'est une belle sépulture que la ruyned'un si grand royaume que celuy-cy, soubs lequel il nous faut ensevelir, si nous ne pouvons grimper dessus. [IblcL, f" 17, y\)
Harangue du sieur de Rieux' sieur de Pierrefonts pour la noblesse de 1 Union.
J'ay bien occasion de vous suivre, monsieur le
lieutenant, et faire service à la noble assemblée, à bis ou à blancq, à tort ou à droit, puisque tousles pauvres prebsîres, moines et gens de bien, dévots catboliques, m'aportent des cbandelles et m'adorent comme un sainct Macabee du temps passé. C'est pourquoy je me donne au plus viste des diables, que si aucun de mon gouvernement s'ingère à parler de paix je le courray comme un loup gris. Vive la guerre! Il n'est que d'en avoir, de quelque part qu'il vienne. Je voy je ne sçay quels degoustez de nostre noblesse, qui parlent de conserver la religion et l'Estat tout ensemble, et que les Espagnols perdront à la fln l'un et l'autre, si on les laisse faire. Quand à moy, je n'entends poinct tout cela, pourveu que je levé tousjours les tailles et qu'on me paye bien mes appointements... Cependant je courray la vache et le manant tant que jepourray; et n'y aura paysan, laboureur, ny marchand autour de
1 De Rieux était un ancien petit commis des vivres, voleur de profession, connu par sa bravoure dans les armées de la Ligue. II fut attrapé en lô'.)i, dans une de ses courses, par la garnison de Compiègne et pendu.
426 PROSATIiURS DU XVl" SIECLE.
moy, et à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains et qui ne paye taille ou ranson. Je sçay des inventions pour les faire venir à raison. Je leur donne le frontal * de corde liée en cordelière : je les pends par les esselles; je leur chaufeles pieds d une pelle rouge ; je les mets aux fers et aux ceps ; je les enferme en un four en un coffre percé plein d'eau ; je les pends en chapon rosty ; je les foyte d'estrivieres: je les sale; je les fay jeusner: je les attache estendus dedans un ban. Bref, j'ay mille gentils moyens pour tirer la quinteessence de leurs bourses et avoir leur substance, pour les rendre belistres à jamais, eux et toute leur race. Que m'en soucie-je, pourveu que j'en aye? Qu'on ne me parle point là dessus du point d'honneur; je ne sçay que c'est. Il y en a qui se vantent d'estre descendus de ces vieux chevaliers françois qui chassèrent les Sarrasins d'Espagne et remirent le roy Pierre en son royaume : les autres se disent estre de la race de ceux qui allèrent conquérir la Terre Saincte avec sainct Loys : les autres de ceux qui ont remis les Papes en leur siège par plusieurs fois, ou qui ont chassé les Anglois de France, et les Bourguignons de la Picardie, ou qui ont passé les monls aux conqnestes de Naples et de Milan, que le Roy d'Espagne a usurpé sur nous. Il ne me chaut de tous ces tiltres sans pancartes, ny d'armoiries tymbrees ou non tymbrees;je veux estre vilain de quatre races, pourveu que je reçoive tonsjours les tailles, sans rendre compte. Je n'ay point leu les livres, ni les histoires et annales de France, et n'ay que faire de sçavoir s'il est vray qu'il y ait eu des paladins et chevaliers de la Table ronde, qui ne faisoienl profession que d'honneur et de deffendre leur roy et leur pays, et
' Proprement, liandoau, ornemciit du front, et remède qu'on applique sur lo front.
LA SATYRE MENIPPEE. 427
fussent plQstost morts que de recevoir un reproche ou souffrir qu'on eust faict tort à quelqu'un. J'ay ouy conter à ma grand mère, en portant vendre son beurre au marché, qu'il y avoiteu autrefois un Gaston de Foix, un conte de Dunois, un La Hire, un Poton S un capitaine Bayart, et autres qui avoient fait rage pour ce poinct d'honneur et pour acquérir la gloire aux François ; mais je me recommande à leurs bonnes grâces pour ce regard ^. J'ay bonne espee et bon pistolet : et n'y a sergent ni ptevost des mareschaux qui m'osast adjourner. Advienne qui pourra! ilmesuffîst d'estrebon catholique ^. La justice n'est pas faite pour les gentils hommes comme moy. Je prendray les vaches et les poules de mon voisin quand il me plaira; je leveray ses terres ; je les renfermeray avec les miennes dedans mon clos, et si n'en oseroit grommeler. Tout sera à ma bienséance. Je ne soutfriray point que mes subjets paient de taille, sinon à moy; et vous conseille, messieurs les nobles, d'en faire tous ainsi. Aussi bien n'y a-il que les trésoriers et financiers qui s'engraissent et usent de la substance du peuple comme les choux de leur jardin. Par la mort Dieu ! si je trouve ni sergent, ni receveur, ni homme de justice faisaut exploict sur mes terres sans m'en demander congé, jeteur feray manger leur parchemin. C'est trop enduré. Sommesnous pas libres? Monsieur le lieutenant, ne nous avezvous pas donné liberté de tout faire ? Et monsieur le légat * nous a-il pas mis la bride sur le col, pour prendre tout le bien des Politiques ^, tuer et assassiner, parents, amis, voisins, père et mère, pourveu qu'y
* Poton de Xaintrailles, maréchal de France sous Charles VII. — 2 A ce propos. — 3 gon catholique selon l'Espagne, c'est-à-dire dévoué à Philippe II. — * Le cardinal de Plaisance. — ^ Parti qui, écartant la question religieuse, ne demandait, disait-il, que des réformes politiques.
428 PROSATEURS DU XVf SIÈCLE.
facions nos affaires et que soyons bons catholiques, sans jamais parler ni de trefve ni de paix? J'en feray ainsi, et vous prie d'en faire de mesme.
Mais j'ay encore une autre chose à vous remonstrer, c'est de ne parler plus de ceste loy salique : je ne sçay que c'est, mais le seigneur Diego * me l'a donné par mémoire, avec quelques pièces rondes qui me feront grand bien. C'est, en tout cas, qu'il faut aller saccager ces chaperons fourrez de la cour de parlement, qui font les gallands et se meslent des affaires d'Estat, oil ils n'ont rien queveoir. Qu'on mêles donne un peu à manier ! Jamais Bussy Le Clerc n'y fit œuvre. Si monsieur le légat me commande seulement de leur aller mettre la main sur le collet, il n'y a ni bonnet quarré nibourlet que je neface voler, s'ils m'eschaufent trop les aureilles, mesmement à ce monsieur Le Maistre et ce Du Vayr 2, qui mettent les autres en train. Que n'y donnez-vous ordre, monsieur le lieutenant?
{I/jid.J° AlT\)
Harangue de M. d'Aubray ^ pour le tiers estât.
(Attribuée à Pierre Pitliou).
Par nostre Dame, messieurs, vous nous l'avez baillé belle. Il n'estoit ja besoin que nos curez nous prcschassent qu'il faloitnous desbourber et desbourbonner *. A ce que je voy par vos discours, les pauvres Parisiens en
1 Don Diego d'Ybarra, agent de Philippe II. — 2 Le Maistre était président à la cour et du Vair conseiller. L'un et l'autre avaient soutenu énergiquement la loi salique. — ^ Claude d'Aiibray passait pour le chef des Politiques. — * Laisser là les Bourbons, c'està-dire Henri IV. Le curé Roucher, prôcliant à Notre-Dame, le 12 mai I5'.):î, prit pour texte le mot de 1 Écriture : E>ipe nos (fe luto, et, par une équivo(iue grossière, dit à son auditoire: « Il est temps de se deshourhi'r, de se des/jourbonner : ce n'est pas à un tel boueux que le throsnc appartient. »
ont dans les bottes bien avant, et sera prou ^ difficile de les desbourber. Il est désormais temps de nous appercevoir que le faux Catholicon d'Espagne est une drogue qui prend les gens par le nez ; et ce n'est pas sans cause que les autres nations nous apellent caillettes 2, puis que, comme pauvres cailles coiffées et trop crédules, les prédicateurs et sorbonistes, par leurs caillets ^ enchanteurs, nous ont fait donner dans les rets des tyrans et nous ont par après mis en cage, renfermez dedans nos murailles, pour apprendre à chanter. Il faut confesser que nous sommes pris à ce coup, plus serfs et plus esclaves que les chrétiens en Turquie et les juifs en Avignon. Nous n'avons plus de volonté, ni de voix au chapitre. Nous n'avons plus rien de propre, que nous puissions dire: « Gela est mien. » Tout esta vous, messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge, et qui remplissez nos maisons de garnisons. Nos privilèges et franchises anciennes sont à vau-l'eau '*. No>tre hostel de ville, que j'ay veu estre l'assuré refuge du secours des roys en leurs urgentes affaires, est à la boucherie ^. Nostre cour de parlement est nule ; nostre Université devenue sauvage. Mais l'extrémité de nos misères est, qu'entre tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ni demander secours; et faut qu'ayans la mort entre les dénis, nous disions qne nous nous portons bien, et que nous sommes trop heureux d'estre malheureux pour si bonne cause.
0 Paris, qui n'es plus Paris, mais une spelonque ^ de bestes far(juches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Neapolitains '^, un asyle et seure retraite de voleurs,
1 Très. — * Petites cailles. ~ s Filets h. prendre les cailles. — * Au val de l'eau. — ^ Allusion à Charles Bouclier, prévôt des marchands. — 6 Caverne. — ^ La garnison espagnole, envoyée à Paris par Philippe II, était composée d'Espagnols, de Wallons et d'Italiens.
430 PUOSATEURS DU XVl* SIÈCLE.
meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es? Ne veux tu jamais te guérir de ceste frénésie qui, pour un légitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tj'rans? Te voila aux fers, te voila en l'inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts, dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n'as peu supporter une légère augmentation de tailles et d'offices, quelques nouveaux edicts qui ne t'iraportoient nullement; et tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats: tu le vois, et tu l'endures; tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'approuves et le loues, et n'oserois et ne sçaurois faire autrement. Tu n'as peu supporter ton roy si débonnaire, si facile, si familier, qui s'estoit rendu comme concitoyen, et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux Dasliments, accreue de forts et superbes ramparts, ornée de previleges et exemptions honorables. Que di je , peu supporter ? C'est bien pis, tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lict. Quoy chassé ? tu l'as poursuivi. Quoy poursuivy ? tu l'as assasiné, canonizé l'assasinateur *, et fait des feux de joye de sa mort -. Et tu vois maintenant combien cette mort t'a proufiité. Car elle est cause qu'un autre ^ est monté en sa place, bien plus
1 Jacques Clément fut proclamé bienheureux par les Ligueurs. — » Le duc de Mayenne fit faire des feux de joie dans tout Paris, Sa cour et lui prirent l'écliarpc verte; les Seize en firent autant: la duchi'sse de Montpeusicr avait fait distribuer les ccharpes. — 3 Henri IV.
vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui sçaura bien te serrer de plus près, comme tu as à ton dam desja expérimenté.
Je vous prie, messieurs, s'il est permis de jetter encore ces derniers abbois en liberté, considérons un peu quel bien et quel proffit nous est venu de ceste détestable mort, que nos prescbeurs nous faisoient croire estre le seul et unique moyen pour nous rendre beureux. Mais je ne puis en discourir qu'avec trop de regret de veoir les choses en Testât qu'elles sont, au prix qu'elles estoient lors. Chacun avoit encore en ce temps là du bled en son grenier et du vin en sa cave : chacun avoit sa vaisselle d'argent, et sa tapisserie, et ses meubles ; les femmes avoient encore leur demiceint ^ : les reliques estoient entières ; on n'avoit point touché aux joiaux de la couronne. Mais maintenant qnisepeut vanter d'avoir de quoi vivre pour trois semaines, si ce ne sont les voleurs, qui se sont engraissez de la substance du peuple, et qui ont pillé à toutes mains les meubles des présents et des absents? Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu nostre vais-elle, engagé jusques à nos habits pour vivoter bien chetivement? Oîi sont nos sales et nos chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées? Où sont nos festins, et nos tables friandes ? Nous voila réduits au laict et au frommage blancq, comme les Souysses. Nos banquets sont d'un morceau de vache pour tous mets. Bien heureux qui n'a point mangé de chair de cheval et de chien; et bien heureux qui a tousjours eu du pain d'avoine, et s'est peu passer de bouillie de son, vendue au coing des rues, aux lieux qu'on vendoit jadis les friandises de langues, caillettes
1 Ceinture d'argent que les dames de Paris avaient été obligées de iTendre pendant les misères du siège.
432 PROSATEURS DU XVr SIÈCLE.
et pieds de mouton; et n'a pas tenu à monsieur le légat et à l'ambassadeur Mandosse ^ que n'ayons mangé les os de nos pères, comme font les sauvages de la Nouvelle Espagne.
Peut-on se souvenir de toutes ces choses sans larmes et sans horreur ? Et ceux qui en leur conscience sçavent bien qu'ils en sont cause peuvent-ils en ouir parler sans rougir, et sans appréhender la punition que Dieu leur reserve, pourtant de maux dont ils sont autheurs? mesmement ^ quand ils se représenteront les images de tant de pauvres bourgeois, qu'ils ont veuz par les rues tomber tous roides morts de faim: les petits enfans mourir à la mamelle de leurs mères allangouries, tirants pour néant et ne trouvants que succer ^; les meilleurs habitans et les soldats maicher par la ville, appuyez d'un baston, pasles et foibles, plus blancs et plus ternis qu'images de pierre, ressemblants plus des fantosmes que des hommes. Fut-il jamais barbarie, ou cruauté, pareille à celle que nous avons veue et endurée ? Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voions et endurons? Oti sont les collèges ? Où sont les escholiers? Où sont les leçons publiques, où l'on accouroit de toutes les parts du monde? Où sont les religieux estudiants aux convents? Ils ont pris les armes, les voila tous soldats débauchez. Où sont nos chasses, où sont nos précieuses reliques? Les unes sont fondues et mangées, les autres sont enfouyes en terre de peur des voleurs et sacrilèges. Où est la révérence qu'on portoit aux gens d'église et aux sacrez mystères ? Chacun maintenant fait une relioion à sa guise. Où sont les
* On lui attribue le conseil de broyer les os des morts du ciinetièri; des InnoC'Tits de Paris, pour en faire du pain. Ceux qui en man-èrunt moururent. On le nomma le pain de madame de Mantpensier. - * Sirtout. — » Ce détail est raconté dans les sermons de ; anigarolie, Asti, 1592.
princes du sang, qui ont tousjours esté personnes sacrées, comme les coloames et apuiz de la couronne et monarchie françoise? Où sont les pairs de France, qui devroient estre icy les premiers pour ouvrir et honorer les Estats ? Tous ces noms ne sont plus qoe noms de faquins, dont on fait littiere aux chevaux de messieurs d'Espagne et de Lorraine. Oi!i est la majesté et gravité du parlement, jadis tuteur des Roys et médiateur entre le peuple et le prince? Vous l'avez mené en triomphe à la Bastille, et traîné l'authorité et la justice captive plus insolemment et plus honteusement que n'eussent faict les Turcs. Vous avez chassé les meilleurs et n'avez retenu que la racaille passionnée ou de has courage... 0 que nous eussions esté heureux, si nous eussions esté pris dés le lendemain que fusmes assiégez ! 0 que nous serions maintenant riches, si nous eussions faict ceste perle ! Mais nous avons bruslé à petit feu. Nous avons languy, et si ne sommes pas guéris. Dés lors le soldat victorieux eust pillé nos meubles, mais nous avions de l'argent pour les racheter: et depuis, nous avons mangé nos meubles et nostre argent... Nos reliques seroient entières, les anciens joiaux de la couronne de nos Roys ne seroient pas fondus comme ils sont. Nos faux bourgs seroient en leur estre et habitez comme ils estoient, au lieu qu'ils sont ruinez, déserts etabatus. Nostre ville seroit riche, opulente et peuplée comme elle estoit. Nos rentes de l'Hostel de Ville nous seroient payées, au lieu que vous en tirez la moelle et le plus clair denier. Nos fermes des champs seroient labourées, et en recevrions le revenu, au lieu qu'elles sont abandonnées, désertes et en friche. Nous n'aurions pas veu mourir cent mille personnes de faim, d'ennuy et de pauvreté, qui sont morts en trois mois par les rues et dans les hospitaux, sans miséricorde et sans secours.
XVl" SIÈCLE. 25
Nous verrions encore nostre Université florissante et fréquentée, au lieu qu'elle est du tout solitaire, ne servant plus qu'aux paysans et aux vaches des villages voisins. Nous verrions nostre Palais rempli de gens d'honneur de toutes qualitez, et la sale, et la galerie des merciers pleine de peuple à toutes heures, au lieu que n'y voyons plus que gens de loisir se pourmener au large, et l'herbe verte qui croist là oti les hommes avoient à peine espace de se remuer. Les boutiques de nos rues seroient garnies d'artizans, au lieu qu'elles sont vuides et fermées. La presse des charrettes et des coches seroit sur nos ponts, au lieu qu'en huict jours, on n'en veoit passer une seule que celle du légat. Nos ports de Grève et l'Escole seroient couverts de basteaux, pleins de bleds, de vins, de foing et de bois. Nos haies et nos marchez seroient foulez de presse de marchands et de vivres, au lieu que tout est vuide et vague, et n'avons plus rien qu'à la mercy des soldats de Sainct- Denis, fort de Gournay ^ Chevreuse et Gorbeil....
Il n'y a ni rodomontade d'Espagne, ni bravacherie napolitaine, ni mutinerie walonne, ni fort d'Anlhonia -, ni du Temple, ou citadelle, dont on nous menace, qui nous puisse empescherde désirer et demander la paix. Nous n'aurons plus ces sangsues d'exacteurs et maletostiers^. Ou ostera ces lourds imposts qu'on a inventez à l'Hostel de ville sur les meubles et marchandises libres, et sur les vivres qui entrent aux bonnes villes, oh il se commet mille abus et concussions, dont le proffit ne revient pas au public, mais à ceux qui manient les deniers et s'en donnent par les joues. Nous n'aurons plus ces
1 Dans une lie de la Marne. — ' L'orateur a dit aujiaravant: « Jérusalem avoit le fort d'Antlionia, le temple, et io fort de Sion, qui bridoyent 1(» iieuiile. >> — ^ Maltùtiers, percepteurs du l'impôt appelé maltôle, du bas-latin mata tolta, mauvaise prise.
chenilles qui sucent et rongent les plus belles fleurs des jardins de la France, et s'en paignent de diverses couleurs, et deviennent en un moment de petits verms ^ rampants contre terre, grands papillons volans, peinturez d'or et d'azur. On retranchera le nombre efïrené des financiers, qui font leur propre des tailles du peuple, s'accommodent du plus net et plus clair denier, et du reste taillent et cousent à leur volonté, pour en distribuer seulement à ceux de qui ils espèrent recevoir une pareille. Nous n'aurons plus tant de gouverneurs qui l'ont les roitelets, et se vantent d'estre assez riches quand ils ont une toise de rivière à leur commandement. Nous serons exempts de leurs tyrannies et exactions, et ne serons plus subjets aux gardes et sentinelles, oh nous perdons la moitié de nostre temps, consommons nostre meilleur aage, et acquérons des calharres et maladies qui ruinent nostre santé. Nous aurons un Roy qui donnera ordre à tout, et retiendra tous ces tyranneaux en crainte et en devoir, qui chastierales violents, punirales refractaires, exterminera les voleurs et pillards, retranchera les aisles aux ambitieux, fera rendre gorge à ces esponges et larrons des deniers publiques, fera contenir un chacun aux limites de sa charge, et conservera tout le monde en repos et tranquillité. En Gn, nous voulons un Roy pour avoir la paix ; mais nous ne voulons pas faire comme les grenouilles, qui, s'ennuyants de leur Roy paisible, esleurent la cigoygne qui les dévora toutes. Nous demandons un roy et chef naturel, non artificiel, un Roy desja fait et non à faire; et n'en voulons point prendre le conseil des Espagnols, nos ennemis inveterez, qui veulent estre nos tuteurs par force, et nous apprendre à croire en Dieu et en la
1 Vers.
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foy chrestienne, en laquelle ils ne sont baptisez et ne la connoissent que depuis trois jours. Nous ne voulons pour conseillers et médecins ceux de Loraine, qui de long temps béent * après nostre mort.
Le Roy que nous demandons est desja fait par la nature, né au vray parterre des fleurs de lys de France, jetton droit et verdoyant du tige de sainct Loys 2. Ceux qui parlent d'en faire un autre se trompent, et ne sçauroient en venir à bout. On peutfaire des sceptres et des couronnes, mais non pas des Roys pour les porter. On peut faire une maison, mais non pas un arbre ou un rameau verd: il fault que la nature le produise, par espace de temps, du suc et de la moelle de la terre, qui entretient le tige en sa sève et vigueur. On peut faire une jambe de bois, un bras de fer et un nez d'argent, mais non pas une teste. Aussi pouvons nous faire des mareschaux à la douzaine, des pairs, des admiraux, et des secrétaires et conseillers d'Estat, mais de Roy point: il faut que celuy seul naisse de luy-mesme, pour avoir vie et valeur. Le borgne Boucher 3, pédant des plus meschans et scelerez *, vous confessera que son œil, esmaillé d'or d'Espagne, neveoitrien: aussi un Roy électif et artificiel ne nous sçauroit jamais veoir, et seroit non seulement aveugle en nos affaires, mais sourd, insensible, et immobile en nos plainctes. C'est pourquoy nous ne voulons ouir parler ni d'Infante d'Espagne^, que nous laissons à son père, ni d'archiduc Ernest % que nous recommandons aux Turcs ', et au
1 Ont la bouche béante, aspirent. — 2 Par son pire Antoine de Bourbon, Henri IV descendait de Robert, coiiuo du Clcrmont, sixième fils do saint Louis. — ^ Boucher, curé do Saint-Benoit., ligueur violent, avait un œil de verre. Henri IV l'appidaii « nostre raaislre le Borgne ». — '♦ Scélérats. — ■> Isabelle, tilli; do Philippe II. — •î La jeune infante avait été promise îi l'archiduc Ernest, dont le peuple prononçait le no:u : Anicst ou Harnès. — " Les Turcs aiment
LA SATYRE MÉMPPÉE. 437
duc Maurice, ni du duc de Lorraine et de son fils aisné, que nous lairrons manier au duc de Buillon el à ceux de Strasbourg i, ni du duc de Savoye, que nous abandonnons au sieur d'Ediguieres, qui ne luy aide guieres ^ : celuy là se doit contenter de nous avoir soubstrait le marquizat de Saluées par fraude et trabison, en danger de le rendre bien tost au double, si nous avons un peu de temps pour prendre haleine....
En un mot, nor.s voulons que monsieur le lieutenant sache que nous reconnoissons pour nostre vray Roy légitime, naturel, et souverain seigneur, Henry de Bourbon, cy devant Roy de Navarre. C'est luy seul, par mille bonnes raisons, que nous reconnoissons estre capable de soustenir l'Estat de France et la grandeur de la réputation des François: luy seul qui peut nous relever de nostre cheute, qui peut remettre la couronne en sa première splendeur et nous donner la paix. C'est luy seul, et non autre, qui peut, comme un Hercules naturel, né en Gaule, deffaire ces monstres hideux qui rendent toute la France horrible et espouventable à ses propres enfans. C'est luy seul, et non autre, qui exterminera ces petits demis Roys de Bretaigne, de Languedoc, de Provence, de Lyonnois, de Bourgogne et de Champagne; qui dissipera ces ducs de Normandie, de Berry et Solongne, de Reims et deSoissons: tous ces fantosmess'esvanouiront au lustre de sa présence, quand il se sera siz ^ au throsne de ses majeurs, en son lict de justice, qui l'attend en son palais royal.
Allons, allons donc, mes amis, tous d'une voix luy demander la paix. Il n'y a paix si inique qui ne vaille
les harnais de cheval ; de là ce jeu de mots, qui se trouve encore à un autre endroit de cette satire.
1 II y avait eu, à Strasbourg, riva lité pour l'élection d'un cvêque entre la maison de Bouillon et celle de Lorraine. — ^ Jeu de mots. — 3 Remarquez se seoir pour s'asseoir.
mieux qu'une tres-juste guerre.... Que tardons-nous à chasser ces fascheux hostes, maupiteux ' bourgeois, insolents animaux, qui dévorent nostre substance et nos biens comme sauterelles?... Allons, messieurs les agents et ambassadeurs d'Espagne, nous sommes las de vous servir de gladiateurs à outrance, et nous entretuer pour vous donner du plaisir. Allons, messieurs de Lorraine, nous vous tenons pour fantosmes de protection, sangsues du sang des princes de France, qui n'avez ne force ne vertu. Que Monsieur le lieutenantne pense pas nous erapescher ou retarder par ses menaces. Nous luy disons haut et clair, et à vous tous, messieurs ses cousins et allez, que nous sommes François, et allons a:vec les François exposer nostre vie et ce qui nous reste de bien, pour assister nostre Roy, qui vous rangera aussi bien tost à la mesme reconnoissance par force ou par un bon conseil, que Dieu vous inspirera, si en estes dignes. [La Satyre Ménippée, f 44 v°, 45 v°, 65 v», 75 r").
(1553-IGlO)
Henri de Bourbon, prince de Bcarn, roi de Navarre en 1572, roi de France et de Navarre, sous le nom de Henri IV, en 1589, naquit à Pau, dans la nuit du 13 au li décembre 1553. De très-bonne heure, il fut placé par son père au collège de Navarre, à Paris, où il se trouva le condisciple du duc d'Anjou, plus tard Henri HI, et du duc de Guise. Là son esprit reçut une culture soignée et variée. Le savant helléniste Gaucherie lui inspira du goût pour la langue grecque, dans laquelle il paraît avoir fait de rapides progrès. A dix ans, il avait pris pour devise : "H vi/.âv, r^ àîioOaveïv (ou vaincre ou mou-
* Impitoyables, sans piiié.
rir). Sous la direction de Florent Chrestien, il devint bon latiniste. A l'étude des anciens, il joignit la lecture des meilleurs écrivains modernes, et s'éprit particulièrement d'Amyot, comme on le verra par un de nos extraits. Désirant se tenir au courant des nouveautés littéraires, lise faisait lire par Duperron, deux lieurcs avant son sommeil, une traduction de VAmadis, qui venait de paraître, et par Bellegardo et Bassompierre, pendant les insomnies que lui causait la goutte, le roman de YAsirée, tout nouvellement publié par d'Urfé.
C'est ainsi que l'étude et la nature firent de lui le « mieux disant prince de son temps * », selon les termes des auteurs de l'époque. Pour être persuadé que cet éloge est la pure expression de la vérité, il n'y a qu'à ouvrir le vaste recueil de ses Lettres missives.
Cette correspondance, à la fois militaire, politique, diplomatique, personnelle, est bien l'œuvre du Béarnais : s'il n'écrivit pas toujours ses lettres et ses dépêches, toujours il les inspira. Les lettres que nous avons choisies pour modèles portent bien son cachet authentique. Celle Aux trois Estais de ce royaume est d'une haute éloquence : écrite ou parlée, Henri IV en donne souvent d'admirables exemples ; car il ne fut pas seulement un merveilleux épistolier, il se montre orateur accompli dans nombre de discours de genres fort différents.
Le goût du roi pour les lettres était bien connu de ses contemporains ; aussi tous les ouvrages importants publiés de son temps lui furent-ils dédiés. Ce ne fut pas inutilement pour les auteurs. Henri IV combla de ses bienfaits et de ses encouragements les hommes de lettres, les savants, et pourvut à leurs besoins en leur distribuant des emplois, des gratifications, des pensions, des bénéfices. Bertaud, évêque de Séez, admis à sa familiarité, témoigne que tout homme en France qui se recommandait par un mérite solide, et surtout qui s'était fait un nom dans les lettres, avait droit à sa faveur 2. Parmi tous ceux que ce monarque protégea et honora, il suffit de nommer de Thou,Fauchet, Pierre Mathieu, Palma Cayet, Casaubon, les deux frères Sponde, d'Ossat, Desportes, Bertaud, Fenoillet, Coeffeteau, Régnier, enfin Malherbe auquel le Béarnais permit de dégasconner la cour et en même temps d'en bannir les affectations et les mignardises italiennes. Nous pourrions ajouter saint François de Sales, pour lequel il avait une si respectueuse estime, et qu'il désirait tant de fixer auprès de lui. Il favorisa également les savants, comme Viète et Aléaume. Ses bienfaits s'étendirent jusque sur les hommes de mérite étrangers, comme Grotius, Juste Lipse^ Baudius.
Henri IV ne se contenta pas de protéger individuellement les hommes de lettres. Dans les dix ans de paix continue auxquels il
^Mercure français, année 1606. — *Iàid., année 1609.
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se condamna en maîtrisant tous ses goûts belliqueux, il servit puissamment la littérature et la science par d'utiles améliorations et par des institutions durables. Il fit subir une transformation capitale à la bibliothèque royale, qu'il rendit publique et fit transférer en 1595 à Paris, de Fontainebleau où elle était depuis François I^r, après avoir été placée d'abord au vieux Louvre, ensuite à Blois. Il donna les soins les plus éclairés à l'instruction publique, que les guerres civiles avaient presque anéantie ; il rétablit l'enseignement dans lUniversité de Paris, qu'il réforma et réorganisa ; fonda le collège royal de France, et y institua un enseignement encyclopédique, renouvela celui de la théologie, où de déplorables abus s'étaient introduits durant la Ligue qui avait voulu s'en faire un instrument do lutte et de parti ; enfin il restitua aux études les édifices qui leur étaient autrefois consacrés et établit par toute la France de nouvelles chaires.
Description du pays de Marans sur la Sèvre Niortaise.