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Olivier de Serres, seigneur du Pradel, naquit vers 1539, au domaine du Pradel, près Villeneuve-de-Berg (dans le Vivarais). Son père, Jean de Serres, qui appartenait à la petite noblesse du Languedoc, avait embrassé le protestantisme et s'était réfugié à Genève, où il exerça le ministère évangélique, et eut quatre enfants. Olivier, l'aîné, fut calviniste comme tous les siens, et calviniste passionné. Il paraît avoir visité divers pays dans sa jeunes-e, en particulier l'Allemagne. En 1559 il épousa Marguerite dHarcous, de Villeneuvede-Berg. En 1561 on le voit diacre de l'église de Berg, et à ce titre député à Genève par ses coreligionnaires, à l'effet d'obtenir de Calvin un niinisire de l'Évangile. R''tiré à la campagne durant les guerres civiles, il se mit à étudier l'agriculture et à rédiger ses observations pour se distraire d'un trop douloureux spectacle. « Mon inclination et Testât de mes affaires, dit-il, m'ont retenu aux champs en ma maison et faict passer une bonne partie de mes meilleurs ans, durant les guerres civiles de ce royaume, culiivani ma terre par mes serviteurs. Soit que la paix nous donnast quelque roiasche, soit que la guerre, par diverses recheutes, m'imposast la nécessité de garder ma maison, j'ay trouvé un singulier contentement en la lecture des livres de l'agriculture, îi laquelle j'ay de surcroist adjousté jugement de ma propre expérience. »
Le seigneur de Pradel quitta son cher domaine à la voix de Henri IV, qui fit appel à son expérience au moment où, malgré Sully, il voulut introduire en France la saie et les industries qui s'y rattachent. Pour répondre aux intentions royales, il publia la Cueillette de la soye, par la nourriture des vers qui la font (Paris, 15i'9, in-S°), puis la Richesse du meurier blanc (Paris, 1603). Henri IV trouva si convaincantes les raisons développées d ms le premier mémoire, qu'à partir de 1000 les jardins de ses maisons de plaisance furent plantés de mûriers; il écrivit lui-même une lettre, datée do Grenoble, la 27 septembre 16' 0, afin que \\ sieur de Serres s'entenlît avec le surintendant gihiéral des jardins du royaume, de manière à introduire la soleju>qu'au cœur de la France.
Dans l'.intervalb>, en IGOO, il avait fait paraître son grand ouvr.ige, fruit de quarante années d'études et d'expériences, le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs, dont le succès fut extraordinaire, non-seuliMncnt en France, niais dans toute l'Europe.
La science a beaucoup marché depuis, mais le livre d'Olivier de Serres demeure précieux comme monument littéraire. C'est, avant le
Discours de la méthode, de Descartes, une des deux ou trois œuvres dans lesquelli's on trouva les meilleures qualités de la prose française, une clarté constante, dans une phrase souvent périodique et abondante en latinismes et en locutions nouvelles créées pour rendre d'îs idées neuves, le naturel et l'art de la composition et de la diction, une convenance parfaite entre le style et le sujet.
Éloge de l'agriculture : avantages de la vie des champs.
Des paroles il faut venir aux effets pour avoir contentement de nostre Agriculture i. Et comme ce n'est que du papier peint que le dessein du bastiment, sans pierre, chaux, sablon, bois, autres matériaux pour eslever l'édifice, aussi vainement aurions-nous représenté le mesnage des champs, sans mettre la main à l'œuvre. L'on a accoustumé de se moquer de ceux qui disent vouloir bastir, planter, reparer, sans en voir l'avancement. Yoire les terres mesmes semblent accuser de négligence leurs possesseurs, qui ne les mettent en point d'enfanter les biens qu'elles ont conceu dans leurs entrailles... Furius Crisinus labouroit son héritage de médiocre eslenduë avec tant d'art et diligence, qu'il en tiroit beaucoup plus de profit que ne faisoient ses voisins de leurs grandes possessions, lesquels, meuz d'envie, l'accusèrent en justice que, par magie ou sortilèges, il s'attiroit la graisse des champs de son voisinage. Il compar ^ à l'assignation devant le censeur, accompagné d'une sienne fille en bon point, bien vestuë, conduisant ses bœufs, gras et esveillés, avec ses coutres " et socs bien forgés et acérés, portant plusieurs autres outils et instrmens pour la culture de la terre, monstre cest attirail au censeur et au peuple, leur dit
1 Pour être satisfait de ce que nous avons écrit sur l'agriculture • — s Comparaît. — 3 Fers de charrue.
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que ce sont ses instrumens magiques dont il a usé; leur fait voir ses mains calleuses du travail, regrettant ne leur pouvoir de mesme représenter ses labeurs, sueurs, veilles, tant de jour que de nuit, qu'il avoit emploiees à rendre fertile son héritage; de quoi il demeura loiié, et ses accusateurs moqués pour leur fainéantise. Pline ^ en outre, raconte, et avec lui Plutarque et Tite-Live, que le roi Gygés, s'enquerant de l'oracle d'Apollo qui estoit le plus heureux homme du monde, eust response que c'estoit Aglaiis, cogneu des dieux et incogneu des hommes. Après avoir fait cercher cest Aglaiis par toute la Grèce, enfin il est treuvé en un recoin de l'Arcadie, cultivant son petit héritage, où, avec sa famille bien réglée, il vivoit fort commodément des biens qu'en abondance, par son industrie et diligence, sa terre lui rapportoit.
L'histoire nous a conservé la mémoire de tels hommes pour nous rendre bons mesnagers : comme aussi, à mesme fin, de plusieurs autres : les exemples servans de bons maistres. Les Milesiens estant en guerre civile, à cause de l'ambition du gouvernement, esleurent pour arbitres de leurs différends des hommes du pais de Parrois ^; lesquels, estans là arrivés, considérèrent diligemment Testât des villes et terroirs des Milesiens. Ils y treuverent plusieurs ruines, des villes et maisons désertes, des terres en friche, et tout cela procédé de l'oisiveté, qui les avoit plongés en sédition. Quelques héritages bien cultivés y remarqueront-ils aussi, comme tesmoignans que leurs propriétaires avoient là emploie leur temps, sans s'amuser à questionner avec leurs voisins. Après avoir convoqué le peuple, sans autre recerche, adjugèrent le gouvernement aux meil-
» Voy. Pline, Hisl. nat., liv. XVIII. — 2 Paros.
leurs mesnagers et plus diligens, choisis d'entre ceux qui avoient leurs terres bien en poinct, esperans qu'ils seroient curieuxdu bien public autant qu'ils avoient esté de leurs affaires domestiques...
Cyrus, le Grand, roi de Perse, par le tesmoignage de Xenophon i, estimoit les plus belles occupations du gentilhomme estre l'agriculture et la guerre, lui mesme s'emploiant en l'un et en l'autre exercice.
Entre les richesses du sac de Carthage furent treuvés TÎngt-huict livres de l'agriculture composés par Mago, lesquels, de l'ordonnance du sénat de Rome, furent traduits de langage punique en latin, avec beaucoup de loiiange du traducteur et encoresplus de l'autheur, qui en fut proclamé père du labourage... L'empereur Auguste receut de bon cœur les Commentaires de Caïus Valgius -Sm?' /es siw/j/es ; Mecenas, le livre de Sabinus Sur la nature et diverses qualités des oignons : tant les anciens ont fait d'estat de l'agriculture. Platon confesse que la vie rustique et solitaire a gaigné le prix, comme maistresse et exemple de toute sobriété, continence, parcimonie et diligence, proposée à l'homme pour franchise et refuge, comme un port et adresse contre la calomnie, l'ambition, l'envie et autres vices... Ciceron, au discours qu'il fait en son premier livre des Offices, touchant le profit que nous apportent les arts et sciences^ est d'avis n'y avoir rien plus noble, et qui mieux convienne à l'homme vivant noblement et en liberté, que le fait de l'agriculture. Yirgile tient qu'à l'homme des champs ne manque, pour la félicité, que la cognoissance de son bien 2...
La cognoissance des biens que Dieu nous donne est voirement le plus important article de nostre mesnage,
^ De l'ccon'imie, cliap. iv. — 2 0 fortunatOi, &{<:,. Géorg.^Ms-. II, V. 458 et suivants.
moiennant laquelle nous mesnagerons gaiement, tant pour l'utilité que pour l'honneur: guerdon * de ceux qui font bien leurs affaires. Et de là aviendra à nostre père de famille ce contentement que de treuver sa maison plus agréable, sa femme plus belle et son vin meilleur que ceux de l'autrui. Ces contentemens ont induit plusieurs grands personnages à chanter le plaisir des champs, s'esgaians sur tant riche sujet, dont plusieurs livres se trouvent espricts, remplis de telle belle matière. Et beaucoup d'illustres hommes à se retirer en la solitude de la campagne, pour, hors de bruit, jouir en repos des aises dont elle abonde. La sérénité du ciel, la santé de l'air, le plaisant aspect de la contrée, montaignes, plaines, valons, coustaux -, bois, vignobles, prairies, jardins, terres à blés, rivières, fontaines, ruisseaux, estangs, les beaux promenoirs es jardins, prairies et ailleurs, la contemplation des belles tapisseries des fleurs, les beaux ombrages des arbres, la joieuse musique des oiseaux, les divers chants et langages du bestail gros et menu, loûans le Créateur, en sont les principales causes ; y en aiant d'autres infinies, qui ne se peuvent reciter, pour le vivre, vesture, port et plaisir de l'homme, dont Dieu a rempli la terre... Entre lesquelles plaisantes commodités ceste-ci est remarquable qu'es champs vous n'y voies que de vos amis, vos ennemis ne vous allans jamais visiter. Et, si bien vous n'y estes pas beaucoup accompagné de vos semblables, vous y esprouvés véritable ce commun dire : « qu'il vaut mieux estre seul que mal accompagné ; » se pratiquant tous les jours es villes combien fascheuse y est la foule du peuple, parmi lequel sont contraints de vivre ceux qui y habitent, estans souvent forcés de
1 Récompense. — * Coteaux.
faire bonne mine à tels dont ils ne sont guiere aimés, au lieu de la saincte liberté en laquelle vit nostre noble mesnager...
C'a esté de tout temps l'humeur de la noblesse françoise que d'habiter aux champs, n'allans aux villes que pour faire service au roi et pourvoir à leurs affaires pressées, aians en tant de recommandation la liberté, qu'il n'y a de gentilhomme qui ne se conforme à l'avis de Gesar, qui estoit d'aimer mieux estre le premier au village que le second à Rome. De tous lesquels contentemens et plaisirs jouira nostre père de famille, s'il mesnage si bien, qu'aucune chose ne défaille à sa maison, et que de toutes il en ait de reste au bout de l'année. A quoi il parviendra par la faveur du ciel, s'il manie sa terre et ses affaires sous les adresses susdites. Et le préservera telle dextre prevoiance du chagrin, qui communément accompaigne ceux dont les affaires vont mal... Et comme l'homme, qui combat pour la vertu et veut vivre sans reproche, abhorre les vices, ce lui est une grand aide que d'estre logé en campaigne, desvelopé ^ d'erapeschemens, en lieu qui le puisse commodément nourrir,., lequel treuvera en son agriculture le port de repos, comme estant le plus asseuré et moins envié, considérant les délices et repos d'esprit, parmi le travail et le soin de la conduite de son mesnage, dont l'aigreur sera vaincue par la douceur. Et que, tout ainsi que les grandes et superbes villes et cités servent de théâtre et de spectacle à nos misères et calamités, ainsi les champs solitaires couvrent nos imperfections et infirmités, toutes choses honnestes y estans receues, quoi que de peu de lustre. Telle franche liberté dispense nos nobles mesnagers, hommes et femmes, d'user de
1 Dégagé.
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tant de pompe en habits, de suite de serviteurs, de caresses, haquenées et autres montures, dont leurs semblables usent es grosses villes avecques grands respects, Ains, au contraire, comment qu'ils soient vestus, suivis et montés, c'est tous jours honorablement, s'allans promener par leurs possessions et villages, seuls ou accompagnés, comme bon leur semble, sans aucun deschet de leurs authorités; voire et en tel esquipage, recevoir les grands seigneurs, quand ils leur font tant d'honneur que de les visiter. Lesquelles différences nostre mesnager recognoit à l'œil, lors que, contrainct d'aller poursuivre un procès en un parlement ou autre affaire d'importance, ailleurs, es grosses villes, change pour quelque temps sa façon de vivre libre en une servile, son repos en travail, et, ajoustant à telles poursuites l'excessive despanse, fait que son retour chés lui y apporte la vraie cognoissance de son bon heur, seulement auparavant contemplé en idée.
{Théâtre d'agriculture, Paris, ICOO. Livre huitième, conclusion, page 998.)