D'OSSAT
sion^ d'aprehender la négociation qui aura à se faire par deçà, sur l'absolution qu'elle désire obtenir de nostre Sainct-Pere : carraffaire ^ desoy est difficile et scabreux ; et quand bien le Pape sera •' maintenant et tousjours à l'advenir tel en son cœur, comme * Yostre Majesté a entendu par ma lettre précédente qu'il s'est déclaré de parole, et par l'organe dudit seigneur cardinal, son nepveu, toutefois il ne fera rien en cecy sans l'advis de plusieurs. Et en ceste cour, ils sont fort formalistes et longs en toutes choses, mesmement ^ d'importance, et particulièrement en celles de la religion. Aussi, leur estant tombé es mains un sujet si haut et éminent, il ne faut douter qu'ils n'en veuillent tirer tout ce qui se pourra, pour l'affermissement et accroissement de leur authorité; quant au reste tous seraient vuides de hayne et de mal veillance, et que d'ailleurs il n'y auroit point d'opposition ny de contradiction. Mais il y en a encores quelques-uns si transportez de hayne, qu'ils ne voudroient que ceste grâce vous fust accordée jamais à quelque condition que ce fust, et quelque grand dommage et meschef qui en deust revenir à la chrestienté. Outre que les Espagnols et ceux qui resteront de la Ligue vous y donneront toutes les traverses qu'ils se pourront imaginer. Je serois trop ignorant et simple si j'en pensois autrement, et trop desloyal et indigne de la charge dont il vous plaist m'honorer, si je vous en escrivois contre ce que j'en pense. C'est pourquoy dès que j'entendis qu'après tant de devoirs ^^ où vous vous estes mis, et après avoir receu tant de mauvais traicte-
1 Motif. — 2 Autrefois affaire était ordinairement du genre masculin. — s Quand bien est ici employé avec l'indicatif comme s'il y uvait en stcpponant que. — '• Comme a fait ainsi la fonction de relatif h la place de que, jusque bien avant dans le dix-septième siècle. — s Surtout. — 6 Variaiite autrefois fi-cnuente de la locution se mettre ■en devoir de^ suivie d'un infinitif.
4o4 PROSATEURS DU XVP SIÈCLE.
mens des hommes et tant de faveurs et grâces de Dieu, l'on vous faisoit rechercher de ^ renvoyer icy, je fus d'advis que premièrement on procurast de ^ convenir secrettementdes conditions sous lesquelles Vostre Majesté devroit renvoyer etestre receuë, et le dis et l'escrivis par delà à temps. Et comme alors j'estois de cest advis, pour les considérations susdites, aussi me semble-il maintenant que Vostre Majesté a fait une tressage et nécessaire resolution, de fortifier M. du Perron des autres deux personnages qu'elle veut envoyer quant et luy, et qu'il est encores besoin que tous trois viennent bien préparez et fournis de raisons et moyens, de responses et répliques, et de partis et expediens sur les propositions dont Vostre Majesté a esté advertie, et dont elle fait mention en sa lettre, et sur d'autres encores qui pourront estre mises en avant, dont il n'a point encores esté parlé.
Mais comme je lotie la susdite appréhension de Vostre Majesté, afin que par delà soit usé de plus grande préparation, précaution, et provision de toutes choses propres à diminuer les longueurs et difûcultez d'icy : aussi me semblera-elle excessive, si elle s'estendoit si avant que Vostre Majesté en laissast ^ d'envoyer à Rome, et d'acquitter la promesse double qu'elle en a faicte, et d'user de la douceur et bénignité présente de nostre Sainct-Pere, qui a jà par deux fois déclaré vouloir admettre et ouyr la personne et les personnes que vous luy voudrez envoyer. Car j'estime que, nonobstant tout ce que dessus, Vostre Majesté peut seurement et hardiment envoyer quand il luy plaira. Et me fonde, non tant sur l'équité de vostre cause, ni sur le devoir auquel vous estes mis et vous mettez d'accepter et subir
* Rechercherih', suivi comme ici d'un infinitif, voulait dire : inviter à, prier de, faire iimlmicc your. — s Ou eût soin de. — * Négligeât.
D'OSSAT. 4d5
toutes choses raisonnables et faisables, ny pareillement sur les expresses déclarations de bonne volonté, que le Pape et M. le cardinal Aldobrandin m'ont faictes, comme 1 je me fonde sur ce que vous tenez et possédez, et plaiderez saisy -, tout ainsi comme vous feriez si vous plaidiez un fief avec quelqu'un de vos vassaux. Je me fonde aussi sur ce qu'on n'a plus aucun moyen de vous contraindre à faire chose qui soit contre vostre dignité, ny contre vostre profit ou contre vostre gré. Vostre Majesté, Sire, nonobstant les censures et les armes d'icy, est en possession du royaume et peut bien dire à bon escient qu'elle le tient de Dieu et de l'espee, comme ont accoustumé de dire les Roys, qui ne l'ont point conquis comme vous avez.
Vostre Majesté est aussi en possession de la religion catholique, ayant esté receu en l'Eglise et admis k la saincte communion et au sacre, et à tout ce que l'Eglise catholique a de plus sainct et sacré, et de plus beau et meilleur.
Vostre Majesté aussi donne les eveschez et abbayes, et ceux à qui elle donne en jouyssent ; et au reste elle fait et peut tout ce qu'ont fait et peu les Roys Tres- Chrestiens ses prédécesseurs. Le Pape cependant en tout cela demeure dessous, et son aulhorité tant spirituelle que temporelle y gist par terre. Et par le refus qu'il a fait de vous admettre, il demeure de fait exclus luy-mesme du premier royaume de la ChresLienté, et n'y peut rentrer que par vostre mercy et son absolution. De façon qu'il ne s'agit pas tant aujourd'huy si Vostre Majesté sera admise réellement et de fait à l'E-
1 Encore comme, répondant à tant. — * C'est un ancien terme de palais, que le roi plaide toujours saisi; car on n'est point recevable à alléguer possession contre son procureur général (Edit. Amelot de LA HoussAVE. Amsterd., 1708).
4o6 PROSATEURS DU XV^ SIÈCLE.
glise et à la Couronne, comme * si le Pape recouvrera en France l'authorité qu'il y a perdue. Et hormis le poinct delà conscience, le Pape, quanta toutes autres choses, a plus de besoin que vous receviez son absolution que vous mesmes. Les choses donc estants en est estât, il est aisé à juger qai perdroit le plus au refus de son absolution. Et bien qu'il y en aye encores icy quelques uns à qui la passion a osté le sens, et qui ne pourroient donner lieu à aucune raison, lesquels on cognoist par nom et surnom; si est-ce que la plupart cognoissent bien combien leur cousteroit ce refus. Et comme j'ay dit qu'on est icy fort formaliste et long, aussi puis-jedire avec vérité qu'ils y ayment le profit et y craignent de perdre autant qu'en lieu du monde. Par ainsi, Vostre Majesté tenant, comme dit est, et d'ailleurs se soubmettant à la raison, comme elle veut faire, ceux-là mesmes qui ne seroient nullement d'advis de l'absolution, si ilspouvoient faire du moins, en seroient neantmoins d'advis pour l'amour d'eux mêmes, et pour éviter le dommage qui leur adviendroit s'ils opinoient autrement. C'est pourquoy la grandeur et hautesse ^ des demandes qu'on pourra faire du commencement ne m'estonne point. Car quand vos ambassadeurs auront dit de bonne foy tout ce que Vostre Ma jesté pourra faire, et rendu bonnes et valables raisons pourquoy ce qu'on désirera de plus ne se peut faire, il faudra bien qu'on se contente de raison. Que si on s'opiniatroit par trop contre raison, et que vosdits Ambassadeurs (après avoir dit et redit les justes causes et nécessitez que vous avez de ne le faire point, et après avoir enduré avec toute modestie ^ et patience) n'en pouvans plus endurer, leur dissent qu'il ne s'en fera
* Toujours comme pour que. — * Hautesse s'est dit jusqu'au dixseptième siècle dans le sens figuré de haut'iuv. — ^ Modération.
D'OSSAf. 457
rien, et qu'on ne s'y attende point, que vous feroientils? Quel moyen ont-ils de vous contraindre ? Se sontils réservé quelques forces, ou quelques artifices, qu'ils n'ayent desjà employez et vainement consommez à rencontre do Vostre Majesté? Quant aux longueurs, combien * qu'on n'en viendra jamais là que de laisser partir vosdits Ambassadeurs mal contens (mais je parle au pis aller), m'asseurant que Yostre Majesté entend que vosdits ambassadeurs endurent patiemment toutes celles qui viendront de la nature de l'aifaire, et du respect et révérence qui est denë à la dignité, occupations, volonté et bon plaisir de nostre Sainct-Pere le Pape. Et quant à celles qui pourroient venir de la malignité espagnole ou autre telle, je diray icy, comme j'ay dittantost du refus de l'absolution, à sçavoir, qu'il est aisé à juger au dommage dequiceslongueurs retourneront : si ce sera de Vostre Majesté, qui cependant tient et va tousjours en acquérant et s'establissant, et à qui il reste meshuy ^ fort peu à acquérir en la France ; ou du Pape, qui va tousjours y perdant si fort, qu'il ne luy reste plus gueres à perdre. Et quand ceux d'icy qui ont le moins de passion auront bien pensé au préjudice que les longueurs leur apportent à eux-mesmes, ils devront aussi cbercber eux-mesmes de ^ les retrancber. Que s'ils ne le faisoient, ils meriteroient que les vostres éludassent ceste sorte de longueur avec une patience encore plus longue, et éprouvassent à qui durera plus le temps, à ceux qui sont dans le fort, à couvert, à leur aise, devant un bon feu, ou à ceux qui sont dehors, derrière la baye, au vent, à la pluye, à la gresle, trerablans le grelot. Eu somme, Sire, si cette négociation est conduite de bonne foy, selon Dieu et raison, tant d'une
1 Pour bien, comme nous l'avons dcji\ rencontré. — 2 Désormais. - ^ On a dit chercher de, comme tâcher de.
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part que d'autre, Vostre Majesté qui abonne intention, et qui est preste à faire tout ce qui se devra et pourra faire, n'a rien à craindre, et toutes choses seront faictes bien à temps. Que si on procedoit de mauvaise façon, le blasme et la honte ensemble avec le dommage tomberoit sur ceux qui auroient mal usé. Et quand tous les autres se voudront perdre eux-mesmes (ce qu'ils ne feront point), Vostre Majesté ne peut rien perdre en envoyant par deçà, et acquittant sa parole. Et quand il ne luy en advicndroit autre bien, Vostredite Majesté auroit tousjours acquis d'autant plus grande justification envers Dieu et le monde, avec louange encores et réputation de Prince vrayment converly et de Roy Tres-Chrestien, qui, après tant de mauvais traictemens receus en vostre adversité, n'auriez laissé de renvoyer à Rome et de rendre le respect et révérence auSainct- Siege, lorsque vous en aviez moins de besoin et estiez au comble de vostre prospérité. Ce sont, Sire, les considérations qui me rendent hardy, quelque défiance que j'aye au reste, et qui ont faict que je n'ay craint de rendre au Pape la lettre que Vostre Majesté luy escrivoit...
De Rome, le vendredy 23 décembre 1594, éd. 1624.
Bernard Palispy naquit dans un petit village du Périgord, à la CiiapoUe-Biron II s'appliqua, dans sa joune-^se, h l'arpentage, puis au dessin ; il i>ci»doii des images, a-t-il dit lui-niôme. Pour examiner
les monuments d'antiquité et pour étudier l'histoire naturelle, et les surtout la chimie, fort peu connue de son temps, il parcourut à pied, en ouvrier nomade, la France, les Pays-Bas, les Ardcnnes et les bords du Rhin. Dans ses pérégrinations, son irrésistiljle attrait pour les études géologiques, fo.ndées non sur les textes, mais sur l'expôrionce, le dirigea près du littoral de l'Océan, aux Pyrénées et en Auvergne. En 153'J il vint à Saintes, s'y maria, et fut chargé de lever la carte des marais salants de la Saintonge. Cependant il luttait contre la misère. Tout à coup le hasard fait tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée d'une grande beauté. Sa vocation est décidée. Pendant quinze ans, au pris de fatigues et de sacrifices héroïques, il travaillera à découvrir le secret de cet art prali(iué en Italie, à Faenza el à Gastel-Durante, mais inconnu en France. Il avait pris pour devise : Pauvreté enipesche bons esprits de parvenir. Il parvint malgré tout. En 1548, le connétable de Montmorency, chargé d'aller réprimer un soulèvement dans la Saintonge, voit les poteries, les pièces rustiques et les statuettes de Palissy, et se fait le protecteur du modeste et grand artiste, qui reçoit bientôt le brevet d'inventeur des rustiques figurines du roi. En 1565, il vient à Paris, et y fait avec grand succès des conférences sur son art. Il avait embrassé la réforme, et s'en était fait l'apôtre avec l'ardeur de sa nature. Ses jours furent en danger à la Saint-Barthélémy. La protection royale le sauva, de même qu'Ambroise Paré. Mis à la Bastille en lô8S par ordre de Mathieu de Launay, l'un des chefs de la Ligue, il n'échappa au bûcher que grâce à l'intervention personnelle de Henri III, et il mourut bientôt dans sa prison âgé de près de quatre-vingts ans.
Ses œuvres d'art se trouvent en assez grand nombre aux musées du Louvre, de l'hôtel de Cluny, de Sèvres, de la Favorite (près Bade) et dans plusieurs collections particulières. Ses œuvres littéraires se composent d'une Recepte véritable par /aqutlle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplinr et augmenter leurs thresors, et d'une série de Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, mestaux, sels, salines, pierres, terre, feux, esmaux, etc., le tout dj^essé par dialogues esquels sont iniroduictes la théorique et li prnctique. Le style est toujours serré, solide, vigoureusement déduit, et annonce Descartes.
Palissy fut à la fois géologue, clùmiste, naturaliste et grand écrivain.
Travaux et déceptions de Palissy, esmailleur.
Saches qu'il y a vint et cinq ans passé qu'il me fut monstre une coupe de terre tournée et esmaillée d'une
telle beauté S que deslors j'entray en dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'avoyent tenus en se moquant de moy, lors que je peindois des images. Or voyant que l'on commençoit aies délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n'avoit pas grande requeste 2, je vay penser que, si j'avois trouvé l'invention défaire des esraaux, jepourois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'avoit donné d'entendre quelque chose de la pourtraiture; et deslors, sans avoir esgard que jen'avois nulle connoissance des terres argileuses, je me suis mis à chercher les esmaux, comme un homme qui taste en ténèbres. Sans avoir entendu de quelles matières se faisoyent lesdits esmaux, je pilois en ces jours là de toutes les matières que je pouvois penser qui pouroyent faire quelque chose, et les ayant pilées et broyées j'achetois une quantité de pots de terre; et après les avoir mis en pièces je mettois des matières, que j'avois broyées, dessus icelles; et, les ayant marquées, je mettois en escrit à part les drogues que j'avois mis sur chacune d'icelles, pour mémoire ; puis, ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettois cuire lesdittes pièces pourvoir si mes drogues pouroyent faire quelque couleur de blanc; car je ne cherchois autre esmail que le blanc parce que j'avois ouy dire que le blanc estoit le fondement de tous les autres esmaux... Or, m'estant abuzé plusieurs fois, avec grands frais et labeurs, j'estois tous les jours à piler et broyer nouvelles matières et construire nouveaux fourneaux, avec grande despence d'argent et consommation de bois et de temps.
' Probablement une faïence de Facnza ou de Castel-Durante. — ' Faveur.
Quand j'eus bastelé * plusieurs années ainsi imprudemment, avec tristesse et souspirs, à cause que je ne pouvois parvenir à rien de mon intention, et me souvenant de la despence perdue, je m'avisay, pour obvier à si grande despence, d'envoyer les drogues que je voulois approuver à quelque fourneau de potier; et, ayant conclud en mon esprit telle chose, j'achetay derechef plusieurs vaisseaux de terre; et, les ayant rompus en pièces, comme de coustume, j'en couvre trois ou quatre cent pièces d'esmail, et les envoyay en une poterie distante d'une lieue et demie de ma demeurance ^, avec requeste envers les potiers qu'il leur pleust permettre cuire lesdittes espreuves dedans aucun de leurs vaisseaux : ce qu'ils ' faisoyent volontiers; mais quand ils avoyent cuit leur fournée, et qu'ils venoyent à tirer mes épreuves, je n'en recevois que honte et perte, par ce qu'il ne se trouvoit rien de bon, à cause que le feu desdits potiers n'estoit assez chaut.
Ce peu d'apparence quejetrouvay lors me fit travailler pour chercher le dit blanc deux ans outre le temps susdit, durant lesquels deux ans je ne faisois qu'aller et venir aux verreries prochaines, tendant aux fins de parvenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi que je commençois à perdre courage et que, pour le dernier coup, je m'estois transporté à une verrerie, ayant avec moy un homme chargé de plus de trois cens sortes d'espreuves, il se trouva une desdites espreuves qui fut fondue dedens quatre heures après avoir esté rais au fourneau, laquelle espreuve se trouva blanche et polie, de sorte qu'elle me causa une joye telle que je pensois estre devenu nouvelle créature. Et pensois des lors avoir une perfection entière de l'esmail blanc... Je fus si grand
1 Fait un travail vain, comme sont lesjeux dos bateleurs. — ^ Demeure. — 3 Les potiers.
â62 PliOSATEURS DU XVl'' SIÈCLE.
beste en ces jours là que, soubdain que j'eus fait ledit blanc, qui estoit singulièrement beau, je me mis à faire des vaisseaux de terre, combien que jamais je n'eusse conneu terre, et ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux, je me prins à ériger un &urneau semblable à ceux des verriers, lequel je battis avec un labeur indicible... Je fis cuire mes vaisseaux ■€n première cuisson : mais, quand ce fut à la seconde -cuisson, je receus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car en lieu de me reposer de mes labeurs passez, il me fallut travailler l'espace 'de plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les manières desquelles j'avois fait ce beau blanc au fourneau des verriers ; et, quand j'eus broyé lesdites matières, j'en couvre les vaisseaux que j'avois faits : ce fait, je mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsi que j'avois veu faire auxdits verriers; je mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau, pour cuider faire fondre les esmaux que j'avois mis dessus ; mais c'estoit une chose mal heureuse pour moy ; car combien que je l'eusse six jours et six nuits devant ledit fourneau, sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouvoir faire fondre ledit esmail, et estois comme un homme désespéré. Et, combien que je fusse tout estourdi du travail, je me vay adviser que dens mon esmail il y avoit trop peu de la matière qui devoit faire fondre les aultres. Ce que voyant, je me prins h pilor et l)royer de ladite matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau : par ainsi j'avois double peine, piler, broyer, et chauler ledit fourneau. Quand j'eus ainsi 'Composé mon esmail... il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie; qui est que, le bois ra'ayant failli, je fus contraint brusler les estapes ' qui
' Pieux, échalas.
BEEINAUD PALISSY. 463
soustenoyent les trailles de mon jardin, lesquelles estant brusiées, je fus contraint brusler les tables et planches de la maison afin de fondre la seconde composition. J'estois en une telle angoisse que je ne sçavois dire : car j'estois tout tari et desecbé à cause du labeur et de la chaleur du fourneau : il y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit séché sur moy; encores, pour me consoler, se moquoit on de moy, et mesme ceux qui me devoyent secourir alloyent crier par la ville que je faisois brusler le plancher; et par tel moyen, l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit un estre fol. Les autres disoyent que je cherchois à faire la fausse monnoye ; qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds ; et m'en allois par les rues tout baissé, comme un homme honteux. J'estois endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires : personne ne me secouroit; mais au contraire ils se moquoyent de moy en disant : « 11 luy appartient de mourir de faim, par ce qu'il délaisse son mestier. » Toutes ces nouvelles venoient à mes aureilles, quand je passois par la rue...
Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis à mon ame : « Qu'est ce qui te triste ^, puis que tu as trouvé ce que tu cherchois? Travaille à présent, et tu rendras honteux tes détracteurs. » Mais mon esprit disoit d'autre part : « Tu n'as rien de quoy poursuyvre ton affaire. Comment pouras tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut au paravant que tu puisses joiiir de ton labeur? » Or, ainsi que j'estois en tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna un peu de courage; et, ayant
1 Attriste.
considéré que je serois beaucoup long pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gaigner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que j'avois trouvé dudit esmail blanc, je prins un potier commun et luy donnay certains pourtraits, afin qu'il me fist des vaisseaux selon mon ordonnance... Quand nous eusmes travaillé l'espace de six mois... par ce que je n'avois poinct d'eslofes ^ pour ériger mon fourneau, je me prins à deffaire celuy que j'avois fait, de telle sorte qu'en desmaçonnant, j'eus les doits coupez et incisez en tant d'endroits, que je fus contraint manger mon potage ayant les doits enveloppez de drapeau *... Ce fait, je fis cuire l'euvre susdite en première cuisson... Laditte besongne s'estant bien portée... après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer, sans aucune aide... Quand lesdittes couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux dudit esmail ; puis, ayant le tout mis et arrengé dedens le fourneau, je commençay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cent livres... Le lendemain, quand je vins à tirer mon euvre, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondemment que je perdois toute contenance. Car, combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, neantmoins deux accidens estoyent survenuz à la dite fournée, les quels avoyent tout gasté... Lors je fus si marri que je ne te sçaurois dire, et non sans cause, car ma fournée me coustoit plus de six vingts escus. J'avois emprunté le bois et les estofes, et si avois emprunté partie de ma nourriture en faisant laditte besongne. J'avois tenu en espérance mes créditeurs ' qu'ils seroyent payez de l'argent qui proviendroit des pièces
' Matériaux. — ^ Morceau de toile, vieux linge. — ' Créanciers.
de laditte fournée : qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin, quand je commençois à desenfourner. Dont, par ce moyen, furent redoublées mes tristesses ; d'autant que en tirant laditte besongnc je ne recevois que honte et confusion... Je mis en pièces entièrement le total de laditte fournée et me couchay de melancholie, et non sans cause; car je n'avois plus de moyen de subvenir à ma famille : je n'avois en ma maison que reproches : en lieu de me consoler, l'on me donnoit des malédictions...
Quand j'eus demeuré quelque temps au lit et que j'eus considéré en moy mesme qu'un homme qui seroit tombé en un fossé, son devoir seroit de tascher à se relever, en cas pareil, je me mis à faire quelques peintures et par plusieurs moyens prins peine de recouvrer un peu d'argent... et me prins à travailler audit art... Bref, j'ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans : quand j'avois appris à me donner garde d'un danger, il m'en survenoit un autre, lequel je n'eusse jamais pensé... Car, ayant fait un certain nombre de bassins rustiques * et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvoyent les uns beaux et bien fonduz, autres mal fonduz, autres estoyent bruslez, à cause qu'ils estoyent composez de diverses matières qui estoyent fusibles à divers degrez : le verd des lézards estoit bruslé premier ^ que la couleur des serpens fut fondue ; aussi la couleur des serpens, escrevices, tortues et cancres, estoit fondue au paravant que le blanc eust reçeu aucune beauté. Toutes ces fautes m'ont causé un labeur et tristesse d'esprit, qu'au paravant que j'aye eu rendu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, j'ay cuidé entrer jusques à la
1 Palissy entend par là les ouvrages sur lesquels il plaçait des reptiles, des pois-ons, des coquillages en relief et peints avec leurs couleurs naturelles. — 2 Avant.
*§6 PROSATEURS DU XVl' SIECLE.
-porte du sepulchre. Aussi, en me travaillant à tels affaires, je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort escoulé 1 en ma personne, qu'il n'y avoit aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux jambes; ains estoyent mesdites jambes toutes d'une venue; de sorte que les liens de quoy j'attachois mes bas de chausses estoyent, soudain que je cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m'allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuys... Toutesfois l'espérance que j'avois me faisoit procéder en mon affaire si virillement, que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me ¥enoyent voir, je faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste ^
Je poursuyviz mon affaire de telle sorte que je recevois beaucoup d'argent d'une partie de ma besongne, qui se Irouvoit bien; mais il me survint une autre aflliction conquatenée ^ avec les susdites, qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyes et gouttières, me gas- •toyent la plus grande part de mon euvre au j)aravant qu'elle futcuitte... Or, ainsi que ma puissance s'augmentoit, je del'aisois ce que j'avois fait et le batissois un peu mieux : qui faisoit qu'aucuns artisans, comme chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, et un tas de vieilles, tous ceux-cy, sans avoir esgard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, disoyent que je ne (faisois que faire et desfaire, et me blasmoyent de ce qui les devoit inciter à pitié, attendu que j'estois contraint d'employer les choses nécessaires à ma nourriture pour ériger les commoditez requises i\ mon art. Et qui pis est, le motif ■'♦ des dictes mocqueries et perseculions
^ Amaigri. — 2 C'est, sans doute, dans un de ces iiiouionts do tristesse (juc Palissy couçut l'idée de sa devise : Pauvreté cmpe^che les bons esprits de 7-eitssir. — 3 Eiicliaîuée.— * Le branle, lepriiicipo.
sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloingnez de raison, qu'ils vouloyent que je fisse la besongne sans oulis; chose plus que déraisonnable. Or, d'autant plus que la chose estoit déraisonnable, de tant plus l'allliction m'estoit extrême. J'ay esté plusieurs années que, n'ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j'estois toutes les nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours, aide ny consolation, sinon des chats huants qui chantoyent d'un costé et les chiens qui hurloyent de l'autre. Parfois iî se levoit des vents et tempestes qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux, que j'estois contraint quitter là tout, avec perte de mon labeur; et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoyent tombées, je m'en allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoustré de telle sorte comme un homme que l'on auroit trainé par tous les bourbiers de la ville; et en m'en allant ainsi retirer j'allois bricollant sans chandelle en tombant d'un costé et d'autre, comme homme qui seroit yvre de vin, rempli de grandes tristesses; d'autant qu'après avoir longuement travaillé je voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une seconde persécution pire que la première ; qui * me fait à présent esmerveiller que je ne suis consumé de tristesse.
{Discours admirables. De l'Art de terre, éd. 1580, Paris.]
1 Ce qui.