Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemands
Un coq était perché entre les branches d’un arbre, et chantait si haut qu’un renard, qui s’était mis en campagne pour faire curée, l’entendit et vint de ce côté. Lorsque maître renard ' s’aperçut qu’il ne pouvait atteindre le coq, il eut recours à la ruse pour l'attirer en bas; et, s’approchant de l’arbre : « Cousin, dit-il, je me réjouis de te voir; mais je suis vivement contrarié, il faut le dire, que ce lieu ne me permette pas de te saluer plus tendrement. Ainsi donc, mon très-cher cousin, descends, je t’en supplie, et souffre que je
I . Keinefe , nom du renard dans le célèbre roman Sttincfe Sudjé.
t’embrasse. — En vérité, cousin, dit le coq, s’il faut parler avec franchise, je ne crois pas prudent de me hasarder à descendre 1 ; car, quelque convaincu que je sois de ton amitié, je pourrais avoir le malheur de tomber entre les griffes d’un autre animal, et alors qu’adviendrait-il de moi? — O mon trésor! dit le renard, ne sais-tu donc pas que la paix entre les animaux a été récemment proclamée, et qu’à l’avenir nous vivrons tous en parfaite harmonie? »
Pendant tout ce temps, le coq paraissait allonger le cou comme s’il voyait quelque chose dans le lointain. « Cousin, dit le renard, que regardes-tu donc si attentivement? — Il mo semble, répondit le coq, que je vois, non loin d’ici, une couple de chiens. — Oh I dans ce cas, dit le renard, ton humble serviteur I II faut que je m’en aille ! — Mais non, mon cher cousin, ne t’en va pas! Je descends à l’instant. J’espère que dans ces temps de paix tu- n’as pas peur des chiens? — Non, nonl dit-il; mais il y a cent à parier contre un qu’ils n’ont pas entendu proclamer la paix.»
Schaller.
l’aurore.
L’Aurore se plaignait dans l’assemblée des dieux de ce que, louée outre mesure par les hommes, elle était si peu aimée et visitée par eux , par ceux-là surtout qui la chantaient et la célébraient le plus.
« Ne te chagrine pas de ta destinée, dit la déesse de la Sagesse; en est-il autrement pour moi? D’ailleurs, poursuivit-elle, vois quels sont ceux qui te négligent et à quelles rivales ils te sacrifient. Regarde-les en passant, plongés dans les bras du Sommeil et abrutissant leur corps et leur âme. N’as-tu donc pas assez d’amis, assez d’adorateurs? Tu es fêtée par toute la création; toutes les fleurs s’éveillent et, dans ton
r. De me lmardcr en bas (Germ.).
prose: fables et allégories: 5
éclat de pourpre, se parent d’une beauté nouvelle; le chœur des oiseaux salue ta bienvenue ; tout s’efforce à l’envi de semer de plaisirs ta présence fugitive. Le laborieux villageois, le sage studieux ne te 'négligent jamais; dans la coupe que tu leur présentes, ils boivent la santé et la vigueur, la tranquillité et la vie, et s’estiment doublement heureux de pouvoir jouir de tes charmes sans être interrompus par le bavardage de cette foule d’insensés ensevelis dans le sommeil. Ne regardes-tu pas comme un bonheur d’être chérie sans être profanée? C’est la suprême félicité de l’amour chez les dieux et chez les hommes. »