SCÈNE DU DRAME D’EGMONT
(Enlrevue du duc d’Albc el du comle d’Egmont.)
Egmont. Jo viens pour entendre les ordres du roi, savoir quel service il demande à notre fidélité, qui lui est toujours acquise.
Albe. H désire, avant tout, prendre conseil de vous.
Egmont. Sur quel objet? Orange vient-il aussi? Je le croyais ici.
Albe. Je suis fâché qu’il nous manque précisément à une heure si importante. Le roi désire avoir vos conseils, votre Opinion sur les moyens à prendre pour pacifier ce pays. Bien plus, il compte sur votre active coopération pour apaiser ces troubles et fonder dans les provinces un ordre complet et durable.
Egmont. Vous pouvez savoir mieux que moi que déjà tout est assez tranquille, et l’était encore bien davantage avant que l’apparition de nouveaux soldats eût frappé les esprits de crainte et d’inquiétude.
Albe. Vous semblez vouloir dire par là que ce que le Roi avait de mieux à faire, c’était de ne pas me mettre à môme de vous demander votre avis.
Egmont. Pardon! le roi a-t-il bien fait d’envoyer une armée; seule, son auguste présence n’aurait-elle pas agi plus fortement sur les esprits, c’est ce qu’il ne m’appartient pas de juger: l’armée est là, et non le roi. Mais nous serions bien oublieux, bien ingrats, si nous ne nous souvenions de tout ce que nous devons à la régente. Avouons-te, par sa conduite aussi prudente que courageuse, en employant tour à tour la force, l’autorité, la persuasion et la ruse, elle a su étouffer la
révolte, et , à l’étonnement du inonde, faire en peu de mois rentrer dans le devoir un peuple rebelle.
àlbe. Je ne le nie point; le tumulte est apaisé, et chacun semble être rentré dans les limites de l’obéissance. Mais ne dépend-il pas de l’arbitraire de chacun d’en sortir de nouveau? Qui empêchera le peuple de se révolter? où est le pouvoir qui le contiendra? qui nous garantit qu'à l’avenir il coin tinuera de se montrer fidèle et obéissant? Sa bonne volonté est le seul gage que nous ayons.
Egmont. Et la bonne volonté d’un peuple n’ est-elle pas le gage le plus sûr et le plus noble? Pour Dieu 1 quand donc un roi peut-il se croire plus en sûreté, si ce n’est quand tous vivent pour un et un pour tous? Quand est-il plus en sûreté contre les ennemis du dedans et du dehors?
Albe. Nous n’irons pas cependant jusqu’à nous laisser persuader qu’il en est ainsi maintenant.
Egmont. Que le roi publie une amnistie générale, qu’il tranquillise les esprits, et bientôt l’on verra l’amour et la fidélité revenir avec la confiance.
Albe. Et quiconque aurait insulté à la majesté royale pour» rait circuler librement et sans être inquiété? Ce serait pour les autres un exemple vivant ', que des crimes épouvantables restent impunis ! ,
Egmont. Et ne vaut-il pas mieux excuser que punir cruellement un crime causé par la folie ou par l’ivresse; surtout quand il y a espoir fondé, certitude complète que le mal ne se renouvellera plus? L’indulgence n’est-elle pas pour les rois la sauvegarde la plus sûre? Ceux qui savent pardonner une offense, la plaindre et la mépriser, ne recueillent-ils pas les louanges de leurs contemporains et de la postérité? ne sont-ils pas pour cela même comparés à Dieu, qui est trop grand pour qu’un blasphème puisse l’atteindre?
Albe. Et c’est précisément à cause de cela que le roi doit
< . Il vivrait pour exemple préparé aux autres, etc.
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combattre pour l’honneur de Dieu et de la religion, et nous, pour la dignité du monarque. Si le souverain dédaigne de se défendre, c’est notre devoir de le venger. Si l’on suit mon conseil, nul coupable ne pourra se vanter de l’impunité.
Egmont. Crois-tu les atteindre tous? N’apprend-on pas tous les jours que la peur les chasse çà et là hors du pays? Les riches se sauveront avec leurs biens, leurs enfants et leurs amis; les pauvres apporteront à nos voisins leurs mains industrieuses. «
Albe. Ils le feront, si on ne peut pas les en empêcher. C’est pour cela que le roi demande à tous les grands un concours intelligent et actif *, et la sévérité à tous les gouverneurs, et non pas seulement le récit de ce qui est ou pourrait arriver si on laissait les choses aller comme elles vont. Avoir devant les yeux un grand mal, se repaître de vaines espérances, se remettre au temps, une fois peut-être, frapper un coup qui résonne bien fort comme dans les parades de carnaval, et avoir l’air de faire quelque chose, tandis qu’en réalité on n’a envie de rien faire du tout , n’est-ce pas là se rendre suspect de voir avec plaisir la sédition qu’on ne voudrait pas exciter sans doute, mais entretenir?
Iigmo.nt, sur le point de s’emporter , se contient ; et, après un moment de silence, dit d'un ton calme : Toutes les intentions ne sont pas également visibles, et il en est qu’on peut mal interpréter 1 2 . Cependant on entend dire de toutes parts que l’intention du roi est moins de gouverner les provinces d’après des lois claires et uniformes, de maintenir l’honneur de la religion et de donner à ses peuples une paix générale, < que de leur imposer un joug absolu, les dépouiller de leurs antiques droits, se rendre maître de leurs biens et restreindre les beaux privilèges de la noblesse, privilèges sans lesquels