‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 18 sur 249 · Ce mouvement plus fort · texte numérisé non relu

Ce mouvement plus fort

LES HABITANTS D’aBDÈRE.

A peine les Téiens devinrent-ils Abdériles qu’ils dégénérèrent. Ce n'est pas qu’ils eussent complètement perdu leur vivacité première et qu’ils se fussent transformés en moutons, comme Juvénal les en accuse; leur vivacité prit seulement une direction étrauge, et l’imagination gagna tant de terrain sur leur raison, qu’il ne fut jamais possible à celle-ci de la rattraper. Les Abdérites ne manquaient jamais d’idées ; seulement ces idées concordaient rarement avec les circonstances auxquelles on les appliquait, ou bien elles ne venaient que lorsque les circonstances étaient passées. Ils parlaient beaucoup, mais sans réfléchir un seul instant à ce qu’ils voulaient dire pas plus qu’à la manière dont ils voulaient le dire. 11 en résultait tout naturellement qu'ils n’ouvraient guère la bouche sans dire quelque sottise. Par malheur, cette maudite habitude s’étendait à leurs actions; car, d’ordinaire, ils ne fermaient la cage que lorsque l’oiseau # était envolé. Cela leur attira le reproche d’étourderie; mais l’expérience prouva qu’ils ne réussissaient pas mieux lorsqu’ils réfléchissaient. S’ils faisaient ( ce qui leur arrivait assez souvent ) quelque grosse bêtise, cela provenait toujours de ce qu’ils voulaient trop bien faire; et lorsqu’ils consacraient de longues et sérieuses délibérations aux affaires de leur république, on pouvait conclure à coup sûr que, de toutes les résolutions possibles, ils prendraient la plus mauvaise. A la fin, leur sottise

passa en proverbe chez les Grecs*. Une idée, un trait d’Abdérite fut chez eux à peu près ce qu’est chez nous un trait de Schildbourgeois ou un trait de Lallebourgeois chez les Suisses. Citons un exemple : Il leur vint un jour à la pensée qu’une ville commo Abdère ne pouvait se passer d’une belle fontaine. Elle devait être construite au milieu de la place du grand marché, et l’on établit un nouvel impôt pour subvenir à la dépense. Les Abdérites firent venir d’Athènes un célèbre sculpteur pour exécuter un groupe de statues qui devait représenter le dieu des mers sur un char traîné par quatre chevaux marins, entouré de nymphes, de tritons et de dauphins. Les tritons et les dauphins devaient lancer une grande quantité d’eau par leurs narines; mais quand tout fut terminé, il se trouva qu’il y avait à peine assez d’eau pour humecter les naseaux d’un seul dauphin ; et lorsqu’on voulut faire jouer la fontaine, on eût dit que tous ces chevaux marins et ces dauphins [avaient un rlmme de cerveau. Pour éviter qu’on ne se moquât d’eux, les Abdérites firent transporter le groupe entier dans leur arsenal ; et toutes les fois qu’on le montrait à un étranger, le gardien de l’arsenal gémissait très-sérieusement au nom de l'honorable citéd’ Abdère de ce que l’avarice de la nature rendait inutile un si magnifique monument.

Une autre fois, ils achetèrent une très-belle Vénus d’ivoire que l’on comptait parmi les chefs-d’œuvre de Praxitèle ; elle avait environ cinq pieds de hauteur, et devait être placée sur un autel de la déesse de l'Amour. Lorsqu’elle arriva, toute la ville fut enthousiasmée de sa beauté; car les Abdérites se donnaient pour connaisseurs et amateurs passionnés des beaux-arts.

s Cette statue est trop belle, s’écrièrent-ils d’une voix unanime, pour occuper un lieu bas. Un chef-d’œuvre, qui fait tant d’honneur à la ville et qui a coûté tant d’argent, ne sau-

\ . Us passèrent enfin en proverbe, etc. .

rail être placé trop haut; ce doit être la première chose qui frappe les yeux des étrangers à leur entrée dans Abdère. ï C onformément à cette heureuse inspiration, on plaça la charmante petite statue sur un obélisque de quatre-vingts pieds ; et quoiqu’il fût alors impossible de reconnaître si elle représentait Vénus ou une lavandière, les Abdérites forçaient tous les étrangers de convenir qu’on ne pouvait rien voir de plus accompli.

Wieland.

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