‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 19 sur 249 · JEUNESSE DE HENRI D’OFTERDINGEN · texte numérisé non relu

JEUNESSE DE HENRI D’OFTERDINGEN

Henri venait d’atteindre sa vingtième année. Il n’avait jamais dépassé les environs de sa ville natale; le monde ne lui était connu que par des récits; peu de livres lui étaient tombés sous les yeux. La vie que l’on menait à la cour du landgrave était en harmonie avec les mœurs de l’époque, c’est-à-dire simple et tranquille, et la magnificence et le confort d’une existence princière de ce temps soutiendrait difficilement la comparaison avec les commodités qu’un riche particulier pouvait, dans les temps ultérieure, procurer, sans prodigalité, à lui-même et aux siens. En revanche, l’amour des meubles et des objets que l’homme rassemble autour de lui pour les divers usages de son existence n’en était que plus tendre et plus profond; ils avaient pour l’homme plus de valeur et d'importance. Si déjà le mystère dont s’enveloppe la nature dans la production de ses corps excitait la curiosité*, la sympathie pour ces muets compagnons de notre vie recevait une nouvelle force de l’art plus rare alors de les mettre en œuvre, de l’éloignement romanesque des contrées lointaines d’où on les recevait, et enfin de leur vénérable antiquité; car, soigneusement conservés, ils étaient

4 . Si déjà le mystère de la nature et la naissance de ses corps attirait l'esprit pressentant, etc.

souvent l’héritage de plusieurs générations successives. Maintes fois, ils étaient élevés au rang de talismans, gages do prospérité , d’une destinée particulière , et le bonheur de royaumes et de grandes familles dépendait de leur conservation. Une grâce charmante parait celte époque d’une simplicité caractéristique, sérieuse et naïve tout à la fois; les joyaux, sobrement répartis, brillaient dans ce crépuscule d'un éclat d’autant plus vif, et remplissaient de merveilleux pressentiments une âme méditative. S’il est vrai qu’une habile distribution de lumière, de couleur et d’ombre révèle la splendeur cachée du monde visible, et qu’un œil nouveau et plus noble semble s’ouvrir alors , on pouvait, dans oe temps, apercevoir partout une distribution et une économie semblables, tandis qu’au contraire les temps modernes plus riches présentent l’image uniforme d’une lumière partout également répandue'. Dans toutes les époques de transition, une force spirituelle plus élevée semble vouloir se faire jour comme dans un genre intermédiaire, et de môme qu’à la surface de la terre que nous habitons les contrées les plus riches en productions agricoles et métallurgiques* tiennent le milieu entre les stériles montagnes primitives et les immenses plaines, de môme, entre les temps grossiers de la barbarie et une époque remarquable par le développement des arts, des sciences et de la richesse, vient se placer une période méditative et romantique qui cache une noble figure sous un humble vêtement. Qui ne chemine volontiers au crépuscule, à cette heure où le jour et la nuit opposent l’un à l’autre de hardis contrastes d’ombres et de couleurs ? De môme, nous nous enfonçons avec plaisir dans l'époque où vivait Henri qui, le cœur plein de confiance 5 , allait au-devant de nouvelles aventures. Il prit congé de ses compagnons et de son vieux maître, le sage chapelain, qui connaissait les heureuses

l. D’un jour universel.

a. En trésors surterrains. et souterrains.

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