‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 180 sur 249 · Doit toujours se tourmenter · texte numérisé non relu

Doit toujours se tourmenter

g. De la lumière sociable.

est l’ornement du citoyen ; la prospérité est la récompense

du travail. Si le roi s’honore de sa dignité, nous nous honorons du travail de nos mains.

Aimable paix, douce concorde, restez, oh ! restez dans cette ville! Puisso-t-il ne paraître jamais, le jour où la guerre inonderait de ses hordes barbares cette paisible vallée, où le ciel, que colore le doux incarnat du soir, refléterait la terrible lueur de l’incendie des villages et des villes.

Maintenant brisez le moule *, il a rempli sa destination ; quo nos yeux et nos cœurs se réjouissent à l’aspect de notre œuvre heureusement réussie. Frappez, frappez avec le marteau jusqu’à ce que l’enveloppe de terre éclate. Pour que la cloche ressuscite, il faut que le moule soit mis en pièces.

Le mattre peut briser la forme d’une main prudente et au temps convenable; mais malheur, quand le bronze enflammé se délivre lui-même de sa prison et se répand en torrents de feul Dans sa fureur aveugle, il s’élance avec le bruit du tonnerre, crève le moule qu’il fait voler en éclats, et, pareil à la gueule de l’enfer, vomit la ruine et l’incendie. Là où régnent des forces brutales et inintelligentes, nulle œuvre d’organisation ne peut s’accomplir; quand les peuples s’affranchissent d’eux-mèmes, le bien-être ne peut prospérer.

Malheurl lorsqu’au sein des villes l’étincelle qui allume l’incendie a couvé longtemps en silence, lorsque le peuple, brisant ses chaînes, ne prend conseil que de sa fureur : alors l'émeute, suspendue aux cordes de la cloche, la fait hurler dans les airs, et force cette voie d’airain, consacrée à la paix, à donner le signal de la révolte.

Liberté et égalité! voilà les mots qui retentissent : le paisible bourgeois prend les armes, la foule remplit les rues et les places, et des bandes d’assassins courent çà et là. Alors les femmes deviennent des hyènes et se font un jeu de l’horrible; de leurs dents sanglantes, elles déchirent le cœur en-

v 1. L'édifice.

core palpitant d'un ennemi. II n’y a plus rien de sacré; tous les liens d’une sainte pudeur sont rompus; le bon cèrie la place au méchant, et tous les vices régnent en liberté. Il est dangereux d’éveiller le lion, la dent du tigre est effroyable; mais la plus terrible des épouvantes, c’est l’homme dans son délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel le flambeau céleste 1 II ne l'éclaire pas et ne peut lui servir qu’à réduire en cendres les villes et les campagnes.

Dieu m’a comblé de joie ! Voyez 1 semblable à une étoile d’or, le métal 1 brillant et poli se dégage de son enveloppe. De son sommet jusqu’à la base*, il reluit comme te soleil, et les armoiries nettement dessinées attestent l’expérience du mouleur.

Entrez, compagnons ! entrez tous 1 formez le cercle I baptisons la cloche et donnons-lui le nom de Concorde. Qu’elle ne rassemble la communauté que pour de pacifiques et cordiales réunions !

Qu’à l’avenir elle remplisse cette mission à laquelle l’a destinée le mattre qui la forma. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle se balancera, voisine du tonnerre, dans la tente d’azur du ciel, et touchera au monde des étoiles. Elle sera une voix d’en haut, comme celle du chœur brillant des planètes qui, dans leur marche, louent le Créateur êt amènent l’année ceinte d’une couronne. Que sa bouche d’airain ne soit consacrée qu’aux choses graves et éternelles, et qu’à chaque instant le temps la touche de son vol rapide. Que, sans cœur et sans compassion, elle prête sa voix au destin et accompagne de ses vibrations les vicissitudes de la vie; et, comme le son frappe fortement l’oreille pour s’éteindre bientôt après, qu’elle nous enseigne que rien ne dure en ce monde et que toute chose terrestre s’évanouit.

Maintenant, à l’aide des câbles, arrachez de la fosse la

Le noyau métallique.

2. Ici comme précédemment noua évitons A dessein les mots techniques empruntés par Schiller A l’art du fondeur.

lourde cloche ; qu’elle s’élève dans les airs, dans l'empire du son. Tirez I tirez 1 elle s’agite, elle se balance! Qu’elle annonce la joie à cette ville; que ses premiers accents soient des accents de paix 1

Schiller.

LA POÉSIE

Un torrent formé par l’orage s’échappe à travers les fentes des rochers et descend avec le fracas du tonnerre; la violence de sa course entraîne des débris de montagnes et des troncs de chênes. Le voyageur étonné écoute ce bruit avec une terreur mêlée de plaisir ; il prête l’oreille, il entend les flots mugir en se précipitant du rocher, mais il ignore d’où ils viennent. Ainsi les vagues de la poésie s’échappent d’une source qu’on n’a jamais découverte.

Le poè'te est allié aux êtres redoutables qui trament en silence les fils de la vie. Qui pourrait rompre son charme magique, qui pourrait résister à ses accents? Comme s’il tenait en main le caducée du messager des dieux, il subjugue le cœur ému : tantôt il le plonge clans l'empire des morts, tantôt il l’élève tout étonné vers le ciel et le balance, entre la joie et la tristesse, sur l’échelle mobile des sentiments.

Lorsque dans un cercle où règne le plaisir pénètre tout à coup à pas de géants, et mystérieux comme les esprits, un affreux destin, toutes les grandeurs de la terre s’inclinent devant cet étranger venu d’un autre monde. Les vaines clameur^ de l’allégresse se taisent, tout masque tombe, et devant le triomphe éclatant de la vérité s’évanouit toute œuvre de mensonge.

Ainsi, lorsque la voix de la poésie se fait entendre, l’homme, se débarrassant de tout vain fardeau, s’élève à la dignité morale et subit l’empire d’une force sainte. Il appartient aux dieux ; rien de terrestre ne peut arriver jusqu’à lui, toute autre puissance doit rester muette, nulle inforluno no peut l’atteindre,

et tant que dure la magie du chant s’effacent les rides creusées par le chagrin. ‘ ■ - .

De même qu’après les désirs sans espoir, après la douleur amère d’une longue séparation, un enfant se précipite sur le sein de sa mère avec les larmes brûlantes du repentir, de même les accents de la poésie ramènent au berceau de sa jeunesse, au bonheur pur de l’innocence, le fugitif qui s’était égaré dans les régions étrangères; elle le rend à la nature, qui réchauffe dans ses bras fidèles son cœur glacé par la contrainte des règles.

Schiller.

Page 1