LA CHASSE INFERNALE
C’est ainsi qu’ils parcourent la campagne couverte d’épaisses ténèbres. Dans la plaine régnait au loin un horrible silence. A la voûte céleste était suspendue la Inné à demi voilée par les nuages, et la forêt étendait ses branches menaçantes couvertes d’un noir déguisement. Sur mainte montagne, on voyait les formes gigantesques de fantômes muets qui tantôt plongeaient dans les vallées un regard immobile et tantôt gravissaient les hauteurs. Le bruissement des vagues retentissait comme des gémissements et des sanglots, et le feuillage agité par le veut murmurait mystérieusement dans l’ombre de la nuit.
Mais, écoutez, un grondement sourd qu’on n’entend qu’à demi a retenti au loin, et du sommet des montagnes est descendu un brouillard qui s’avance sans cesse avec des mugissements de plus en plus sauvages. Alors commencent les hurlements, les aboiements, les cris, le bruit retentissant. Les branches des arbres tremblent comme sous l’impression d’une secrète horreur ; les feuilles se pressent contre les feuilles, les tiges contre les tiges, et, dans sa terreur furieuse, le fleuve écumant semble sortir de son lit pour arroser la cime des arbres.
De même qu’un amas confus do figures s'accumule dans l’air sombre parcouru par les nuages rapides, et que la vaste étendue des deux semble peuplée de monstres qui tantôt se fuient et tantôt combattent de pied ferme. L'un roule, l’autre court; celui-ci rampe, un autre vole, et ces formes ennemies se réunissent dans un hideux accouplement ; mais l’ouragan s’élance en hurlant dans l’immense carrière des airs et emporte bien loin, au delà de la terre et des mers, ces sombres escadrons.
Ainsi l’on voit s’entasser pêle-mêle dans le ciel les milliers de têtes, les milliers de membres d’une foule compacte d’animaux. Ici le serpent et le griffon se sont associés dans une même forme ; là, le lion étend pour combattre la serre de l’aigle. Le sanglier se précipite en avant le corps emplumé et le pied armé du sabot du cheval; l’ours marche fièrement la tète surmontée d’une menaçante ramure, et, la gueule ensanglantée, le loup déchire le dragon tacheté de rouge qui forme l’extrémité de sa queue.
Ce monstrueux cortège paraissait produit par une vapeur blafarde ; mais prise isolément, chacune de ces figures nuageuses avait une couleur pâle qui lui donnait un air de vie et semblait se mouvoir par une force propre. De même que le sauvage aquilon fait résonner ses mille voix, lorsque son souffle impétueux est arrêté par uu abîme de rochers, ainsi retentissaient au loin des hurlements, des rugissements de rage, des soupirs, des râlements, des cris, des sifflements aigus et des croassements.
Bientôt s'avancent en tumulte, sur d’épais nuages, les sombres chasseurs à la taille gigantesque, revêtus de noires armures, montés sur des coursiers qui vomissent le feu, et tenant la lance haute. La fureur fronçait leurs sourcils, leurs joues étaient creuses et livides, leurs bouches béantes et contournées, leurs yeux à demi éteints, leurs cheveux hérissés, leur voix sourde et rauque, et le frisson faisait claquer avec un bruit affreux leurs os décharnés.
Les sons éclatants et prolongés du cor retentissaient avec w force, on entendait le claquement perçant des fouets et le cliquetis des arcs et des flèches. Ce bruit formidable s’étendait au loin dans la vallée, et les nuages, quittant le front des montagnes, se précipilaient dans la plaine. Les chiens aboyaient, la terre et l’air résonnaient sous les violents piétinements des coursiers ; essoufflés, chevaux et cavaliers respiraient avec effort. C’était un mélange confus d’ordres donnés, de cris de joie, d’éclats de rire, de menaces, et au
milieu du sauvage fracas de la tempête, la troilpe chantait d'une voix sourdé :
« Hallo ! halle! à la chasse! à la chasse! hourrah t pâles enfants des nuages ! l’ouragan siffle, la nuit hurle, le rocher tremble, le pin craque, le torrent mugit, les cavernes rugissent, le droit et la puissance des esprits durent encore. Allons , marchons ! avant que le réveil du jour vienne mettre fin à nos hardis plaisirs. »
« Allons, noirs chassours, donnez du cor jusqu’à faire éclater lés rochers d’alentour. A travers les bruyères et les forêts, à travers les buissons et les ronces, comme le vent qui fouette l’air, comme l’éclair qui l’aiguillonne, images fantastiques pâles et dépourvues de sang, au milieu des cris et des fureurs de la tempête, précédés et suivis de nuages, c’est ainsi que marchent lés puissances de la nuit. » *
Ainsi chantait le sombre escadron, et, traversant les airs en tumulte, il s’abaissait de plus en plus vers la vallée. Le vent hurlait toujours avec plus de furie autour des rochers et des cavernes, et fouettait d’une aile courroucée la forêt et le fleuve. La lune luttait péniblement contre les brusques assauts des nuages; tantôt elle montrait Son visage désolé, tantôt elle se dérobait aux regards ; et cette nuit effrayante n’était éclairée que par une lumière trouble, livide, lugubre comme le rire du désespoir.
Les héros s’arrêtent glacés d’effroi, leurs yeux hagards restent fixés sur la voûte céleste ; leurs esprits sont engourdis, ainsi que leurs oreilles, et leur sang est prêt à se figer d’horreurdans leur poitrine. Le chevalier s’arrache à cette lâche crainte. Fuyez, impurs fantômes, fuyez loin de cette forêt, s’écrie-t-il d’une voix menaçante en levant son javelot. 11 le brandit, le lance, et, au milieu du mugissement des vents, on entend la longue hampe siffler à grand bruit en s’élevant dans les airs.
En tète de la puissante armée des esprits infernaux marchait un audacieux géant, monté sur un noir coursier. Cou-
verle à demi par un casque entouré d’une couronne de flammes ardentes, sa sombre chevelure flottait au gré de la tempête. Son arc immense ressemblait à l’aurore boréale, sa lance à l’éclair, son bouclier aux nuées qui enfantent les orages, et do la noire cuirasse qui protégeait son corps jaillissaient çà et là de rouges étincelles.
Le javelot du chevalier l’atteint, traverse en sifflant le nuageux fantôme, et tombe dans la forêt avec un grand bruit. Comme on voit les vagues de la mer en furie se mêler les unes aux autres, s’élever et s’abaisser, se chercher et se fuir, ainsi s’agite et se confond l’armée aérienne des esprits, et Ghaque fantôme commence aussitôt, avec un hurlement sourd et terrible, à tomber en pièces.
Ici c’est un cavalier qui paraît s’évanouir en un pâle brouillard, ou un superbe coursier qui se dissipe comme une vapeur légère. D’un côté on voit une tête, et de l’autre un tronc; là c’est un bras séparé du corps qui s’efforce encore de tendre l’arc; plus loin un pied tâche encore de se maintenir sur l’étrier, lorsque déjà la cuisse, la poitrine, le corps entier ont perdu leur forme et se sont évaporés dans l’air. Enfin, la tempête dévore cet assemblage fantastique, et l’emporte dans son vol vers la mer lointaine.
Indignées du nouvel outrage qu’elle3 viennent d’essuyer, les sombres puissances exercent même en fuyant leur antique droit. Partout où passe avec fracas le nuage emporté par l’ouragan, le rocher se brise, le chêne se fend. Cependant un calme délicieux succède à l'apparition de ces spëctres nocturnes ; c’est ainsi que les flots se bercent plus doucement derrière la carène rapide; et, du haut delà voûte azurée, la lune éclaira de sa douce et paisible lumière les derniers vestiges de la chasse infernale.
E. Scbulze.