ACTE I er , SCÈNE III
Alphonse, la Princesse, Léonore, Le Tasse.
Le Tasse. (Il offre au duc de Ferrure sa Jérusalem délivrée.) Je viens lentement t’apporter un ouvrage, et j’hésite encore
t . Le jeune homme les hume, les avale mêlés au son de la harpe.
à te le présenter. Je le sais trop bien, il est encore imparfait, quoiqu’il puisse parattre terminé; mais, si j’étais retenu par la crainte de te l’offrir dans cet état d’imperfection, j’ai dû céder à une autre crainte: je ne voudrais point passer pour trop timide, je ne voudrais point paraître ingrat. De même qu’un homme n’a qu’à dire : Me voici, pour que ses amis l’accueillent avec indulgence et satisfaction ; je ne puis de même que te dire : Prends ce livre I
Alphonse. Ton présent me cause une agréable surprise et fait pour moi de ce beau jour un jour de fête. Je le tiens donc enfin dans mes mains, et puis, en quelque sorte, l’appeler mon ouvrage. Depuis longtemps déjà je souhaitais que tu pusses te décider et dire enfin : Le voilà 1 c’est assez.
Le Tasse. Si vous êtes content, mon poëme est parfait; car il vous appartient à tous les titres. Quand je considérais le travail qu’il m’a coûté, quand je regardais les caractères tracés par ma plume, je pouvais dire : cet ouvrage est le mien. Mais lorsque j'examine de plus près ce qui donne à ce poëme son mérite et sa véritable valeur, je reconnais bien que je le tiens de vous seul. Si la nature bienveillante daigna d’une main libérale épancher sur moi le don gracieux de la poésie, la fortune capricieuse m’avait repoussé avec une cruelle rigueur, et si le monde, dans toute la plénitude de sa beauté, attirait les regards de mou enfance, l’injuste détyesse de parents chéris affligea bientôt mon jeune cœur. Mes lèvres s’ouvraient-elles pour chanter, il ne s’en échappait que des chants de tristesse, et j’accompagnais de mes faibles accents les douleurs de mon père et les angoisses de ma mère. Toi seul daignas m’arracher à cette existence étroite et m’élever à une heureuse indépendance; c’est toi qui déchargeas ma tète des soucis qui l’accablaient et donnas à mon âme cette liberté qui lui permit de se répandre en mâles accents. Oui, quel que soit le mérite de mon ouvrage, je vous en rends grâces; car c’est à vous qu’il appartient.
Alphonse. Pour la seconde fois, tu mérites toutes nos
louanges, et ta modestie t’honore et nous honore en même temps.
Le Tasse. Oh! que ne puis-je exprimer combien je sens vivement que je ne dois qu’à vous ce que je vous offre. Est-ce de lui-même qu’un jeune homme, qui ne s’est encore signalé par aucune action d’éclat, a tiré son poème? La prudente direction de la guerre impétueuse, l’a-t-il devinée? La science des armes que chaque héros montre avec tant de vigueur au jour décisif, l’habileté du général et le courage du chevalier, la lutte entre la ruse et la vigilance, n’est-ce pas toi, prince aussi prudent que brave, qui m’a tout inspiré, comme un génie qui se plairait à révéler, par la bouche d’un simple mortel, son essence sublime et inaccessible?
La Princesse. Jouis maintenant de l’ouvrage qui fait nos délices.
Alphonse. Réjouis-toi des suffrages de tous les nobles coeurs.
Léonore. Réjouis-toi de la gloire sans bornes qui t’attend .
Le Tasse. Ce moment me suffit. Je ne pensais qu’à vous en méditant et en écrivant : vous plaire était le plus ardent de mes vœux; vous récréer, mon dernier but. Celui qui ne voit pas l’univers dans ses amis ne mérite pas que le monde s’occupe de lui. Ici est ma patrie, ici est la sphère dans laquelle mon âme s’arrête avec joie ; ici, j’épie chaque mot, chaque geste; ici parlent l’expérience, le goût, le savoir. Oui, je vois devant moi l’univers et la postérité. La multitude égare l’artiste et l’intimide : celui qui vous ressemble, qui sait comprendre et sentir comme vous, celui-là seul a le droit de juger et de récompenser.
Alphonse. Eh bienl si nous représentons le monde et la postérité, nous ne devons pas nous borner à recevoir passivement ton offrande. Ce signe glorieux qui honore le poêle, que le héros lui-même voit sans envie ceindre la tète de celui tjont le talent est nécessaire à sa gloire ', je l’aperçois sur le
I . Que mime le héros qui a toujours besoin de lui voit sans envie, etc. -
front d’an génie aïeul du tien. Est-ce le hasard, est-ce un être invisible qui a tressé cette couronne et qui l'a portée en ces lieux? Ce n’est pas en vain qu’elle se montre à nos regards. J’entends Virgile lui-même nous dire : « Pourquoi honorer les morts? Us ont eu, lorsqu’ils vivaient, leurs récompenses et leurs joies; si vous nous admirez, si vous nous rendez hommage, que les vivants aient aussi leur part. Mon buste de marbre est assez couronné; ce vert rameau appartient à la vie *.» (Alphonse fait un signe à sa sœur; elle prend la couronne sur le buste de Virgile et s' avance vers Le Tasse; il recule.)
Léonore. Tu refuses? Vois quelle main te présente cette belle, cette impérissable couronne.
Le Tasse. Oh! pardonne à mon hésitation l. * 3 ! je ne sais comment je pourrais vivre après un pareil moment.
Alphonse. Tu vivras en possession de la noble récompense qui t'effraye au premier abord.
La Princesse (en élevant la couronne ). Tu m’accordes le rare bonheur de t’exprimer sans paroles ce que je pense.
Le Tasse. C’est à genoux que je reçois de tes mains chéries le noble fardeau destiné à ma faible tête. (Il se met à genoux, la princesse lui pose la couronne sur la tête).
Léonore { applaudissant ). Vive celui qui reçoit sa première couronne! Qu’elle sied bien au front de l’homme modeste! (Le Tasse se relève.)
Alphonse. Ce n’est qu’un présage de celle qui l’attend au Capitole.
La Princesse. Là, tu seras salué par des voix plus éclatantes; ici l’amitié t’honore à petit bruit.
Le Tasse. Ohl enlevez-la, enlevez-la de dessus ma tête l
l . L'indication du jeu de seine dont nous donnons la traduction a
été omise dans le texte.
S. Oh i laisse-moi différer! - ■
elle embrase mes cheveux ; comme un rayon de soleil trop ardent qui atteindrait ma tête, elle consume dans mon cerveau les forces de la pensée! l’ardeur de la fièvre agite mon sang. Grâce! c’en est trop!
Léonohe. Ce rameau protège, au contraire, la tête de l’homme destiné à marcher dans les brûlantes régions de la gloire, et rafraîchit le front.
Le Tasse. Je ne 6uis pas digne de sentir cette fraîcheur qui ne doit caresser que le front du héros. O dieux ! prenez cette couronne, transfigurez-!a dans les nues; qu'elle plane dans d’inaccessibles hauteurs; que ma vie soit un éternel pèlerinage vers ce but.
Alphonse. Celui qui acquiert de bonne heure apprend de bonne heure à connaître la valeur des biens précieux de cette vie ; celui qui jouit de bonne heure ne renonce pas volontairement, pendant le reste de sa vie, à ce qu’il a possédé une fois ; et celui qui possède doit être armé contre les dangers.
Le Tasse. Oui, mais celui qui veut s’armer pour le combat doit sentir dans son cœur une force qui ne l’abandonne jamais. Hélas! elle m’abandonne dans ce moment même! Elle me délaisse dans la prospérité, cette force que j’ai reçue de la nature et qui m’apprit à supporter le malheur avec constance, l’injustice avec fierté. La joie, les transports que j’éprouve en ce moment ont-ils donc dissous la moelle de mes os? Mes genoux fléchissent. O princesse! tu me vois de nouveau prosterné devant toi ; exauce ma prière, reprends cette couronne; qu’éveillé de ce beau rêve, je retrouve la tranquillité d’une vie nouvelle.
La Princesse. Si tu sais porter avec calme et modestie le génie que les dieux t’ont donné, apprends aussi à porter ces rameaux, le plus bel hommage que nous puissions t’offrir. Quand ils ont touché un front digne de les porter, ils planent continuellement autour de lq,i.
Le Tasse. Souffrez alors que, dans ma confusion, je me
retire de ces lieux; souffrez que j'aille cacher ma félicité dans le bocage épais, comme autrefois j’y cachais mes douleurs. Là, je veux errer solitaire; là, nul regard ne me rappellera le bonheur que je n’ai pas mérité. Si, par hasard, le miroir limpide d’une claire fontaine me montre dans le reflet du ciel, parmi les arbres et les rochers, un homme qui, merveilleusement couronné, se repose pensif, il me semblera voir l’Élysée dans ce cristal magique. Alors je rêve en silence et je me demande quelle peut être cette ombre, ce jeune homme des temps passés qui porte une si belle couronne. Qui me dira son nom? Je m’arrête longtemps et je me dis : Que n’en vient-il d’autres se livrer avec lui au plaisir d’un amical entretien ! Que ne puis-je voir les héros et les poêles des temps antiques rassemblés autour de cette fontaine! Que ne puis-je les voir ici indissolublement liés comme ils l’ont été dans la vie I Comme l’aimant a la propriété d’attacher fortement le fer au fer, ainsi une tendance mutuelle lie le héros et le poêle. Homère s’oublia lui-même; sa vie entière fut consacrée à la contemplation de deux hommes, et, dans l’Élysée, Alexandre s’empresse de chercher Achille et Homère. Ahl que ne suis-je en ces lieux pour voir ces grandes âmes maintenant réunies !
Gœihc.
( Torquato Titsso.)
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