L'efflorescence
2. Snubljotj. Oii nomme ainsi les arbros qui perdent leur feuillage en
d’Ataruipe. A proprement parler, ce n’est pas une caverne, mais une voûte, un immense rocher qui surplombe une anse que les flots ont balayée lorsque autrefois ils atteignaient cette grotte. Ce lieu est le sépulcre d’une peuplade détruite. Nous comptâmes environ six cents squelettes bien conservés dans des corbeilles tressées avec les fibres des feuilles de palmier. Ces corbeilles, que les Indiens nomment mapires, forment une espèce de sac quadrangulaire dont la grandeur varie avec l’âge des défunts. Même les enfants nouveau-nés ont \eur mapire particulier. Leurs squelettes sont si complets qu’il n’y manque pas une côte, une phalange.
Les os subissent deux sortes de préparation*. On les colore en rouge avec l’onoto, suc de la bixa orellana , et puis, après les avoir recouverts comme les momies de résines odoriférantes, on les enveloppe dans des feuilles de bananier.
Les Indiens assurent qu’immédiatement après la mort, on ensevelit pour quelques mois le cadavre* dans la terre humide qui consume les chairs peu à peu ; ensuite on le déterre et on racle avec des pierres tranchantes les lambeaux de chair qui adhèrent encore aux os. Au dire des Indiens, ce procédé serait encore en usage chez plusieurs hordes de la Guyane. Avec les mapires ou corbeilles de palmier, on trouve aussi des urnes d’argile à demi cuite qui paraissent renfermer les ossements de familles entières.
Les plus grandesdecesurnes ont trois pieds de haut et cinq pieds et demi de long, elles sont de couleur verdâtre etdeforme gracieuse. Les anses ont la figure de crocodiles et de serpents, et le rebord supérieur est orné de méandres et de labyrinthes. Ces ornements sont exactement semblables à ceux qui couvrent les murailles du palais mexicain de Mitla. On les trouve dans tous les climats, à tous les degrés divers de
automne : le hêtre, le chêne, etc., pour les distinguer des arbres à verdure perpétuelle, tels que le sapin, le cyprès, etc.
1. Nous lisons jtocicvtei comme le veut le sens de la phrase.
2, Les Indiens assurent qu’on ensevelit le cadavre frais, etc.
la civilisation humaine, chez les Grecs et chez les Romains, dans le temple du deus r.ediculus à Rome comme sur les boucliersdes Otahitiens ; en un mot, partout où l’œil a été agréablement flatté par la répétition rhythmiquede formes régulières. Comme je l’ai démontré ailleurs, ces ressemblances ont leur fondement bien plus dans des principes psychologiques, la nature intime de nos facultés spirituelles, qu’elles ne prouvent la communauté d’origine et d’antiques relations entre les peuples.
Nos interprètes ne purent nous donner aucun renseignement positif sur l’antiquité de ces vases ; toutefois, la pluparj des squelettes ne paraissaient pas avoir plus de cent ans. D’après une tradition répandue chez les Indiens Guarekos , les braves Atures réduits à l’extrémité par les Caraïbes anthropophages, se réfugièrent sur les rochers des Cataractes, et cotte malheureuse peuplade périt avec sa langue dans ce triste asile. Dans les parties inaccessibles du Raudal, se trouvent de semblables cavernes. Il est probable que la dernière famille des Atures ne s’éteignit que fort tard; car, à Maypures, et c’est là un fait très-curieux, on voit encore un vieux perroquet , qu’au dire des Indiens, on ne peut comprendre, parce qu’il parle la langue des Atures.
Nous quittâmes la caverne à l’entrée de la nuit, après avoir recueilli, au grand déplaisir de notre guide indien, plusieurs crânes, et le squelette entier d’un vieillard. Un de ces crânes a été reproduit par M. Blumenbach, dans son excellent ouvrage de craniologie ; le squelette et une grande partie de notre collection ont péri dans un naufrage arrivé sur la côte d’Afrique, et qui coûta la vie à notre ami et compagnon de voyage, le jeune moine franciscain Juan Gonzalès.
Le cœur plein de graves pensées, et comme avec le pressentiment de cette perte douloureuse, nous nous éloignâmes de la sépulture d’une tribu éteinte. C’était par une de ces nuits fraîches et sereines si ordinaires sous les tropiques. La lune s’élevait au zénith entourée d’anneaux colorés, et éclairait la frange d’un brouillard semblable à un nuage aux con-
tours fortement accusés, qui s’étendait sur le fleuve écumant. Des insectes innombrables répandaient, sur la terre couverte d’herbes, les nuances rosées de leur lumière phosphorescente. A voir le sol enflammé de ces feux, on eût dit que^e ciel étoilé s'était abaissé sur les prairies. Les bignons rampants, les vanilles odorantes , les banistes aux fleurs jaunes décoraient l’entrée de la grotte, et sur l’asile du repos murmuraient les palmiers agités par le vent.
C’est ainsi que s’éteignent les races humaines; la glorieuse renommée des peuples s’évanouit comme un vain bruit. Mais si chaque fleur de l’esprit se fane, si, au milieu des orages du temps, les créations de l’art tombent en poussière, une vie toujours nouvelle jaillit du sein de la terre. La nature féconde déploie continuellement ses bourgeons, sans s’inquiéter si la race perverse et incorrigible des hommes foule aux pieds le fruit mûrissant.
A. de Humboldt.