DÉCADENCE DU THÉÂTRE
« .... Mais d’où vient cependant, dit Frédéric, que chez nous et, à ce qu’il parait, chez toutes nations, le théâtre et surtout l’art du comédien sont dans un tel état de décadence?
— Il en est ainsi, répondit Manfred, et cela sans autre raison. Tous les arts ont d’abord une tendance à s’élever et ensuite à déchoir.
« Pourquoi ne vous étonnez-vous pas, au contraire, qu’il y ait encore quelques bons acteurs, et que les médiocres et les mauvais ne soient pas encore pires? L’art, il est inutile de le rappeler longuement, n’a une végétation vigoureuse que lorsqu’il rencontre un terrain inculte. Alors, protégé par les . connaisseurs, à l’abri des préjugés, on le savoure avec un amour véritable. Quand il est arrivé à une certaine hauteur, sa destinée est de décliner, et cela indépendamment de toute circonstance extérieure; car alors il trouvera eh lui-même l’antinomie et perdra son équilibre; pour briguer la faveur, il dégénérera en manière, s’attachera avec prédilection aux minuties, et deviendra tout juste le contraire do ce qu’il devrait être ; tandis que les artistes pratiques et leurs contemporains s’imaginent avoir enfin atteint le vrai et corrigé les siècles précédents. Voilà ce qui est arrivé pour tous les arts et, par conséquent, pour l’art théâtral. Mais à cela sont venues se joindre encore des circonstances particulières qui ont démesurément accéléré sa ruine. Les premières troupes do comédiens ambulants avaient besoin de toute espèce d’efforts pour attirer les spectateurs ; elles ne pouvaient compter quô sur de véritables amis du théâtre qu’il fallait émouvoir et satisfaire. Lorsqu’enfin quelques scènes eurent réussi à s’établir à demeure, les exigences devinrent encore plus près-
santés. Presque partout il s’établit d’iuléressantes relations entre la scène et le public; les artistes contribuèrent à former des connaisseurs, et ceux-ci, à leur tour, aidèrent au perfectionnement de l’acteur. Celte communauté d’existence, ces communications réciproques durèrent, en effet, un certain temps. Si jamais on a pu parler d’un théâtre national, ce fut à l’époque où Shrœder était à l’apogée de son talent. Ce qui semblait indiquer un redoublement d'amour pour l’art, le nombre croissant des amis du théâtre dans toutes les villes, fut, au contraire, ce qui commenta bientôt à lui nuire. Il devint alors de mode dans les grandes villes do passer sa soirée nu théâtre; une vaine distraction, un enthousiasme tumultueux et frivole prit la place de cette calme et profonde sympathie. On vit alors surgir ce bavardage des prétendus connaisseurs et critiques, le plus fade et le plus vide de tous les bavardages, parce que, à l’opposé de la musique et de la peinture, toute connaissance paraissait parfaitement inutile (je ne parle pas de la sculpture et de l'architecture sur lesquelles on garde généralement le silence), et que chacun pouvait y mêler autant de morale, de nature ou de prétendue psychologie qu’il le voulait. Aujourd'hui, les théâtres sont lo rendez-vous de gens ennuyés de bon ton, et, en général, ce n’est ni la valeur do la pièce ni le mérite de l’acteur qui contribuent à les remplir. Il est vrai que les directeurs sont aussi souvent en souffrance que dans ces premiers temps dont nous parlions plus haut; mais cela vient seulement de ce que, indépendamment de la troupe de comédiens, ils sont obligés d’entretenir encore un orchestre nombreux, des chanteurs, des chanteuses, des danseurs, et qu’on exige d’eux des dépenses considérables en costumes et plus considérables encore en décors. Les directions théâtrales se sont toujours soumises à ces exigences diverses et difficiles à concilier du public; souvent même elles les ont éveillées pour attifer chez elles 1 les
l. À leur marché, — à leur boulique.
amis du théâtre à quelque catégorie qu’ils appartiennent; elles aiment mieux s’exposer au danger de ruiner elles mêmes le théâtre que de voir courir ailleurs ces amateurs de goût différent. Or, quand un Théâtre veut réunir tous les genres, il ne peut exceller dans aucun. Déjà d’assez bonne heure prit naissance cet engouement pour les pièces naturelles qui rendent superflue, en quelque sorte, toute espèce d’art et de jeu; car, plus l’artiste se mettait en dehors de la ligne qui doit le séparer du public, et mieux il était reçu, et plus son succès était décisif. Si maintenant on veut remettre en scène d’anciennes pièces à caractèro ou des rôles tragiques, il n’y a rien d’étonnant à ce que les acteurs qui en ont perdu l’habitude apportent dans leurs rôles ce naturel naïf qui, d’ailleurs, a conquis les suffrages dans un autre genre.
« Dans ces derniers temps, on a voulu introduire de nouveau sur la scène le grand et le merveWleux; mais c’est devenu, en quelque sorte, plus dangereux pour l’art théâtral, parce que ces productions se jouent également d’elles-mêmes par les situations, les effets de scène, les coups de théâtre, et qu’elles sont sûres du succès en üattant la sensiblerie, le goût blasé et la sottise de la foule. Grâce au jeu et à la déclamation des acteurs, nos ancêtres étaient transportés par ces vieilles tragédies en vers alexandrins, dont nos artistes modernes ne feraient pas supporter un seul acte au public qui voit avec plaisir et émotion l'Ange gardien et Octavie, même mal joués. Peut-on affirmer cependant qu’en somme* ces comédies et autres semblables vaillent mieux que d'autres pièces vieillies et oubliées? Ajoutez à cela, comme nous l’avons déjà dit, qu’on trouve rarement dans l’art théâtral l’œil d’un véritable connaisseur, et que peu d’écrits vraiment utiles ont été imprimés sur cette matière. En revanche, tous les journaux, tous les écrits périodiques renferment sur les pièces et les acteurs des appréciations critiques qui consti-