Le monde d’avant et d’après
enfant, à contracter le coin de la bouche d’un lecteur do journaux, oh I celui-là, c’est le parangon des beaux esprits; il faut lui élever un Panthéon spécial.
Je voudrais pouvoir épier le siècle à venir, observer quelle mine il fera à celte multitude de bons mots jaillissant de cette montagne de maculature léguée par le dix-neuvième siècle. J’aimerais mieux cependant réveiller dans leurs tombeaux quelques hommes du passé, ranimer les cendres d’un petit maître grec habitué du salon d’Aspasieet un de ces Germains armés de la massue, contemporain de la migration des peuples. Comme ils seraient frappés d 'étonnement à la vue d’une époque si spirituelle I
Avec du temps et du travail, on pourrait composer une histoire intéressante du bel esprit. L’embarras serait desavoir la place que notre époque occuperait dans cette histoire, et s’il faudrait la considérer comme un progrès, un point d’arrêt ou une rétrogradation.
Des pauvres vieux classiques grecs sont bien à plaindre en vérité ; ils n’aVaient qu’un faible soupçon des trésors inestimables que renferment 116s bons mots et la cervelle de nos beaux esprits. Sans doute, on ne peut guère leur refuser un peu d’esprit philosophique ; mais il était si barbu, si peu frisé, qu’aujourd’hui nous avons peur de lui, et que notre époque nerveuse n’oserait rire qu’à une distance respectueuse* de ces saillies de la Grèce antique. Nous ne goûtons pas davantage le genre d’esprit qui s’est développé plus tard chez les anciens, bien que notre temps en ait largement profité. Cet esprit, d’une impudence cynique qui se forma à la chute de l’ancienne philosophie et sous l’influence de la surexcitation sophistique, nous te décrions fortement aujourd’hui, tout en le pillant sans scrupule. Sans doute, ce n’est que le flacon à la main que nos beaux esprits osent toucher à ces trésors suspects du vieux monde littéraire, et toutefois, quelque ré-
i . Hors de portée.
pugnance qu’il ait à l’avouer, le journalisme piquant de notre époque s’est constitué l’héritier de cet esprit cynique. A la chute de l'antiquité, le bel esprit fit 1 une longue pause. On ne le retrouve guère dans lo moyen âge allemand qui avait à peine le loisir de faire une rude plaisanterie. L’Orient, qui s’était emparé du sceptre de la science, n’était guère favorable au bel esprit. Si, par hasard, il rencontrait une saillie spirituelle, il l’étouffait sous le sérieux glacial de la forme orientale, lui jetait sur la tête l’ample suaire broché d’or d’une pompeuse rhétorique, et l’effet était manqué. Plus tard, un peu de bel esprit nous arriva du Midi ; mais, trop sentimental, trop pâli par les soupirs amoureux, empapillotté dans les ornements de mauvais goût, de langoureux madrigaux, c’est dans la dilution homceopathique de l’éloquence qu’il nous présentait lo poison. Toutes ces fadeurs étaient peu dangereuses pour le rude Allemand ; il ne les comprenait pas, les repoussait et continuait à fourbir tranquillement ses armes. Cependant, lorsque les lumières firent des progrès en Allemagne, et qu’avec les systèmes scientifiques s’éleva tout naturellement* la lutte des Écoles, la polémique, après avoir lancé sans succès ses premiers traits, ceux des preuves directes, rappela à la vie une sorte de bel esprit. Mais c’était ce bel esprit sec et germanique des érudits, lourd comme les machines de siège des anciens, et qui cherchait à écraser moins par sa force intensive que par la puissance de la masse. Il était franc, rude et souvent cherché, bien que plus tard il fut souvent pénétré de cette célèbre et divine grossièreté dont le qualificatif a été perdu, et dont le substantif seulement est arrivé jusqu’à nous 3 . Cependant, en somme, 'c’était l'esprit de la conviction, tandis que plus tard, en France, et notamment par Voltaire, se forma l’esprit de doute qui, commençant et
t. Célébra.